N" LV
BIBLIOTHÈQUE ROYALE
Paris, le 18 avril 1833.
Confidentielle,
Je crois devoir joindre aux renseignemens et aux observations contenus dans ma lettre de ce jour, en réponse à la réclamation de M. le ministre de la Marine, quelques considérations sur le fond même de la question qu'il soulève en ce moment.
M. le ministre de la Marine désire donner tout le développement possible au Musée naval et ethnographique formé au Louvre ; il veut y réunir tous les objets relatifs à l'ethnographie que possède déjà l'administration, afin d'y ajouter successivement tous ceux que les voyageurs rapportent.
Il est certain que la formation d'un musée de ce genre est ou ne peut plus désirable ; il en existe de pareils à Saint-Pétersbourg et à Berlin ; il manque parmi nos établissemens scientifiques. Une commission nommée en 1831, pour examiner cette question, s'est prononcée un moment pour l'affirmative. Mais on conçoit qu'un établissement de cette nature n'est vraiment utile que s'il est complet ou du moins s'il peut le devenir ; et, pour cela, il doit être unique, il doit être le seul centre auquel viennent se réunir toutes les acquisitions que fourniront les voyages subséquents. Le but serait manqué s'il y avait deux musées ethnographiques.
Or, dans l'état actuel des choses, cet inconvénient est à craindre. La Bibliothèque royale possède un grand nombre d'objets qui entreraient dans un tel musée, indépendamment de ceux que M. le ministre de la Marine réclame. De plus, l'ordonnance de 1828, en créant un S" département, avait réglé qu'on y réunirait les objets que rapporteraient les voyageurs ; cette disposition n'a pas été abrogée par l'ordonnance de 1832, qui fait du 5" département une annexe de celui des estampes, et le conservateur de la section des cartes et plans considère bien cette
disposition comme subsistante et comme appelant la formation d'un musée ethnographique à la Bibliothèque royale. De plus, la commission, dont j'ai déjà parlé, a émis l'opinion que ce musée serait bien placé à la bibliothèque.
Il est temps de se prononcer d'une manière définitive et directe sur la formation de ce musée ; sera-t-il au Louvre ? sera-t-il à la biblioth^eque ? Qui achètera la collection importante de M. Lamarc- Picquot? Ou sera-t-elle mise ? Un autre motif tout puissant de se décider résulte du projet de translation de la bibliothèque et de l'examen des plans en ce moment soumis au conseil des bâtimens civils. Il faut observer qu'un musée ethnographique ne doit pas seulement coûter beaucoup d'argent en acquisition, en arrangement, en entretien, en personnel ; il a besoin de beaucoup de place, pour s'étendre, se développer par suite d'acquisitions successives ; il faut donc lui affecter un local considérable. Ainsi la question de savoir s'il y aura ou s'il n'y aura pas de musée ethnographique à la Bibliothèque royale, influe extrêmement sur les plans de la construction projetée ; et je déclare, quant à moi, qu'appelé à discuter ces plans au conseil des bâtimens civils, je ne puis émettre une opinion définitive que si le principe est décidé d'avance.
Je désirerais donc. Monsieur le ministre, que vous voulussiez bien inviter le Conservatoire à discuter cette question dans une de ses plus prochaines séances, et à vous transmettre son avis dans le plus bref délai.
Je suis, avec respect, Monsieur le ministre, votre très humble
et très obéissant serviteur.
Letronne.