PREFACE XXXV
List : il faut que rAliemagne regagne la suprématie économique et navale qu'elle a eue au moyen âge et qu'elle a perdue par une erreur de doctrine. L'erreur est réparable, depuis qu'il lui est né des théoriciens détenteurs de la « science de l'avenir ».
Cette conquête de l'hégémonie suppose une politique énergique et savante dirigée : i° contre l'Angleterre ; 2" contre la Russie.
i" Contre l'Angleterre, il faut organiser le continent. Napoléon I", qui fut le grand maître en stratégie, a su aussi les méthodes qui fondent Thégémonie économique. Son système continental, qui rencontra l'opposition même des nations qu'il enrichissait, est à reprendre, à présent qu'il n'est plus un instrument de ki domination napoléonienne. Faire de tout le continent européen une unité connnerciale fermée, ce n'est plus une idée scandaleuse, si l'Allemagne est le centre de cette unité, et non la France. On ferait entrer, de gré ou de force, dans cette fédération douanière la Belgique, la Hollande et la Suisse. L'Autriche y est considérée d'emblée comme acquise, La France, si elle se guérit de ses velléités de conquête militaire, n'en sera pas exclue. Une représentation parlementaire commune, une flotte commune, pourraient être les premiers moyens dont userait la Confédération pour assui'cr l'unité de sa pensée et de son action. Mais on a bien entendu : le foyer de la Confédération, le siège de son Parlement, serait en Allemagne.
Aussitôt commencerait la mise en commun des avantages commerciaux. C'est comme une société coopérative des nations que propose List, et où
tous les bénéflces seraient répartis au prorata des apports. L'Extrême-Orient serait mis en valeur par la vitalité, par l'intelligence et par l'ordre européens. Les porls de l'Orient deviendraient des villes libres oîi des agents européens seraient, auprès des autorités indigènes, des conseillers attitrés et diplomatiquement protégés. On pousserait rAutriclie jusqu'à la mer Rouge et au golfe Persique. Une marine de guerre allemande naîtrait. On fonderait des colonies prussiennes sur des terres australiennes et néo-zélandaises, oh l'Angleterre a bien planté son pavillon, sans réellement les exploiter. Comment r.\ngleterre résislerait-clle à toutes les marines et à toutes les forces économiques de l'Europe centrale coalisée? Or, l'Allemagne plus que toute autre possède l'énergie vitale et l'aptitude économique ; donc on devine à quelle nation iront de préférence les bénéfices d'une association fondée pour n'assurer de privilège à aucun de ses membres.
2° C'est ce qui ressort davantage quand on examine la p<)lili(|ue recommandée par List à l'endroil de la Russie. In innnense empire germano-magyar, (jui servirait de boulevard contre la poussée slave, serait la barrière qui s'opposerait à l'avance russe dans les Ralkans. La Hongrie, sans doute, a ])eu de sympathies pour l'/Vllemagne. Mais elle a vu ce (pie la Russie a fait de la Pologne, cl <- clic s'est cabrée devant un cadavre ». Il appartient à l'Allemagne d'apprivoiser par l'amitié et par des secours substanliels cette Ilongrir rn'ai'oiicliée. Iiilrlligcnimcnl, List lroiiV(; tout de Huil(> la métliodt^ ({uc {(Miouvcrneiiiciil alirniand a toujours Kuivie. \\ conseille au germa-
PREFACK XXXVII
nisme des sacrifices provisoires. Il ne faut pas vouloir de force germaniser les Magyars, dont le sens chevaleresque et le talent politique ne feraient que se rebiffer. Il y a lieu de leur apporter les capitaux allemands, la capacité économique allemande; de diriger sur les plaines danubiennes le tlot de l'émigration allemande, aujourd'hui perdu pour l'Allemagne. Comment ne serait-il pas inévitable que la Hongrie et la Transylvanie vissent doubler leur population tous les trente ans par la prolilicité allemande? Quand elles auront soixante millions d'habitants, au lieu des douze millions qui la peuplent en 1H42, il n'est pas de force au monde qui puisse empêcher la Hongrie de pousser jusqu'à la mer Noire. Décisif événement, car il enrayera pour toujours l'offensive russe sur Gonstantinople. L'héritage de la Turquie n'est promis (ju à une race : la germanicpie. Le germanisme opérera sa marche enveloppante, à l'abri du musoir avancé que lui aura constitué sa position stratégique sur les Garpathes et le bas Danube, garnie de soixante millions d'Allemands.
Faut-il dire que, dans le développement de cette pensée, List rebroussa chemin de quelques pas, provisoirement, lorsque, en 1840, une guerre contre la France parut probable? Dès ce temps-là, l' Allemagne se sentait un si dévorant appétit que, pour le satisfaire, ses penseurs la préparaient à une guerre sur deux fronts : mais une guerre sur trois fronts, les plus ambitieux n'y songeaient pas. Jusqu'à Louis-Philippe, les Allemands ont cru la France hors de jeu pour toujours, et déjà des théoriciens tels que List conseillaient à l'Allemagne des pré-
paratifs maritimes pour menacer l'Anj^leterre. La guerre contre la Russie, afin de recueillir pour l'Allemagne l'héritage balkanique, fut toujours dans les prévisions allemandes.
Quand il apparut, en i84<), que la France revivait, c'est elle que l'Allemagne compta abattre d'abord: et c'est à l'Angleterre qu'elle offrit son amitié. List lui désigna l'Egypte et l'Asie-Mineure à occuper, pourvu que les Anglais voulussent bien y tolérer la colonisation allemande, et ce chemin de fer de Bagdad qu'il préconisait dès 1846. pour établir un transit direct entre la Hollande et le Golfe Persique. Transit qui serait aussi l'artère centrale sur laquelle aboutiraient les principaux canaux de circulation économique de la future confédération groupée autour de l'Allemagne.
Ainsi, par la science et par l'atlitude politique, List devance la politique allemande conlemporaine. C.onime elle, il s'y connaît en méthodes (|ui joignent la pression énergique à la persuasion raisonnanle. Il jugule la Hollande par la menace de graves tarifs de re[)résaill<'s. Pour obtenir de l'Angleterre le eonsentenK'iil au /ollvcrcin allemand, il la met en pirseuce du dilenune fameux qui offre l'alliance ou la guerre, mais la guerre d'abord. Il faut retenir aussi ce |)lan, <iui. sons prétexte de revendi<|u«'r l'égalité de Irailement pour les puissances germaniipu's, demande rAsic-Mincure ou la Turquie pour l'Autriche; la Hongrie et lu Mésopotamie pour la colonisation allrmaudc, la Nouvelle-Zélande cl un morceau d'Australie pour la Prusse; et avant tont linlégralion en un beul et même domaine économi<|ne géré par