PREFACE VII
la civilisation toute mécaniste des Allemands. Aujoiird'inii que nous avons des mitrailleuses et des canons lourds, il découvre que la philosopliie française a le mérite unique de s'appuyer toujours sur la science positive. 11 aurait peut-être mieux valu convenir que l'Allemafçne, qui avait prémédité sa guerre, l'avait préparée avec toutes les ressources que la science moderne lui fournissait. La France, qui a une si grande part dans la création des sciences positives modernes, s'est laissé distancer souvent dans les applications industrielles et militaires qu'on en peut faire.
Dans l'efTort prodigieux que ses dirigeants lui ont demandé, le peuple allemand est loin d'avoir manqué de courage et d'un véritable esprit de sacrifice ; et on a su l'enivrer par des souvenirs dont quelquesuns sont glorieux. Sa condamnation est dans cet esprit purement grégaire, qui le fait foncer en avant dans une colère de buflle, dès (jue les chefs du troupeau lui ont donné le signal. Elle est dans une inculture politique persistante même chez ses plus grands esprits, et qui, dans la masse, le rend complètement incapable de contrôler ses maîtres. Elle est dans une absence totale du sens et du goût de la liberté. Gœthe disait des Français et des Allemands qu'ils font « moralement et politiquement un contraste éternel » ; mais il ne pouvait pas se faire à l'idée d'une lutte sanglante entre eux, même comme sujet de sculpture (i).
(i) GcETiiE. Anforderung an den modernen Bildhauer, 1817. Edition du Centenaire, t. 35, p. 17.
Il faut répéter sans cesse, que parmi ces grands Allemands du passé, nous avons des alliés, nous Français; et il faudra les évoquer pour leur demander un jugement sur leur peuple égaré d'aujourd'hui. Je ne sache pas qu'une parole vraiment humaine se soit encore fait entendre dans l'Allemagne contemporaine. Ce n'est pas une raison pour faire comme l'un de nos plus brillants romanciers, qui prétend relire ses classiques allemands et qui, sous ce prétexte, profane par d'ineptes commentaires un des purs chefs-d'œuvre de la poésie moderne, le Faust de Gœtlie, ou injurie le théoricien douloureux de l'absolu sacrifice, de « la vertu qui fait largesse d'ellemême », de la profusion intérieure, Nietzsche. Tristesse, (jue celte défaillance des jeunes guides ! Mais il y a une tristesse plus grande encore, c'est l'éclipsé des vieux maîtres. J'en sais un, notre maître à tous, (jui a passé sa vie à nous faire attendre une histoire de la philosophie allemande et cpii a coiujuis sa plus aulhcnticiue et durable gloire à enseigner Loibnilz, Kanl el Ficlilc. Parnn ses lauriers les plus aiieions à l'Institut de France, il y a un Iravail sur Jacob Boehm, le « philosophe teutoni(|uc ». Il n'établissait pas alors d'antinomie entre (Irrnumiswe et Jliinianitr. Il nous laissai! entendre (jue peut-être la France napoléonienne avait îi prendre quelque chose de l'Allemagne, cl que la France nouvelle s'était régénérée en ouvrant son Ame à toutes les réalités morales même découvertes par d'autres peuples, (k'uxciuionl aji|>ris de lui ce qu'il avait à nous dire lui gardent une reconnaissance qui ne s'éteindru pas. Ils aHsistent avec un silence stupéfait et douloureux à je nt^ sais (|uellc