PREFACE XI.IX
vie à le traquer dans des pamphlets, dans des discours et dans de vastes ouvrap^es. Le pangermanisme contemporain doit à ces deux liommes le plus clair de ses programmes.
Les deux écrivains furent parmi les plus écoutés de leur temps. Sans doute, l'admiration qu'on leur témoignait restait platonique. Bismarck était trop puissant et trop sur de sa métliode d'action pour qu'un mouvement d'intellectuels éloquents pût avoir prise sur lui. Ce que Paul de Lagarde et Constantin Frantz ont préparé dans la pensée allemande, ou ce qu'ils ont deviné en elle de volontés sourdes et comprimées, mais épanouies depuis dans un énorme délire, nous le voyons aujourd'hui.
Le point de départ philosophique des deux grands pangermanistes n'est pas le nièuie. Paul de Lagarde est issu de Fichte. Il fait efïbrt pour réveiller en 1870 l'enthousiasme des guerres de i8i3. Il représente à merveille une particularité, plus répandue qu'on ne croit, de l'esprit allemand : une hypocondrie qui, en plein triomphe, regorge encore d'amertume et verse dans le délire de la persécution. Pour ces hommes irritables, aucune précaution n'est de trop contre les voisins (ju'ils jugent malveillants de ce fait seul qu'ils exislent.
Pour Paul de Lagarde, il n'est pas d'autres taches au monde que les tâches religieuses. La religion naît de la vie, comme la pensée. Toute nation se crée donc nécessairement sa religion, comme tout individu. Arrêter une nation dans sa croissance, c'est lui faire un tort beaucoup plus grand que le tort matériel : c'est empêcher de naître à la vie une
grande personne morale et religieuse. C'est ùter à cette nation et à tous ses citoyens une possibilité de faire leur salut. Entreprise sacrilège et qui empiète sur les prérogatives divines. Dieu ne la permettra pas, quand il s'agit d'une race aussi hautement douée pour la recherche religieuse que la race germani([ue.
Dietrich von Biïlow, Friedrich List, Heinrich von Treitschke assignaient à chaque nation une sphère d'action militaire ou économique, une sphère de puissance. Paul de Lagarde définit pour chacune d'elles une sphère d'action religieuse. Toutefois, cette vie spirituelle elle-même suppose des conditions matérielles. Un peuple qui doit enfanter une religion nouvelle, peut-être libératrice pour le monde, a besoin d'une suffisante étendue de terres pour y multiplier et pour s'y défendre.
Paul de Lagarde en veut à Bismarck, parce ([ue, le pouvant, il n'a pas réalisé les conditions qui assureraient la destinée religieuse du peu|)lc allemand. Il pouvait prendre à la France Helt'ort et toutes les crêtes des Vosges. Il pouvait cou(piérir Luxembourg. Il ne l'a pas fait. Sur la frontière orientale, même imprévoyance. La cavalerie cosaque peut saisir «l'un (roup d(" main reml>ouchure de la Vislule, du Prcgel, du Memcl. On ne veut pas se souvcnii' qu«' Varsovie a été à la Prusse; et (pi'il faul la ligiu» de Vilna, Grodno, Hrest-Litowsk pour (|ih' l'Allemagne ftoit lran<pIill(^ On entretient une impossible amitié rnsse, qnand avant tout il faut i'<>loiil(>r la HufiHie de Pologiu^ et de.s rives de la mer Noifc.
A cette grave aberration ac Joint la politi(|ue de guerr«' eontr<; l'Anlriche. A cou|> sur, rAutriehe
prï:facb LI
manque d'une race dirigeante assez nombrense. Avec ses dix millions d'Autrichiens, comment tiendraitelle en bride autant de Magyars, et (juatoi'ze autres peuples (presque tous slaves)? La faute se paie aujourd'hui, qui remonte à Frédéric II d'avoir voulu empêcher l'Autriche de s^annexer la Bavière et de se prolonger jusqu'au Rhin. Le crime s'expie, que Bismarck partage avec Frédéric II, d'avoir jeté l'Autriche hors de l'Allemagne. Mais c'est le germanisme qui expie ce qui fut la faute de quelques hommes.
Il reste une issue : revenir au plan de Friedrich List ; coloniser la Hongrie et les régions slaves de l'Autriche. L'Allemagne a trop de princes sans principauté ; trop de hobereaux sans patrimoine et qui assiègent les antichambres ministérielles; trop de prolétaires sans lopin de terre. La Hongrie et les provinces slaves de l'Autriche ont trop de nationalités sans princes; trop de régions mal administrées ; trop de terres insuffisamment cultivées. On peut faire un échange. Kn Hongrie, en Slavonie, en Bohème, les princes allemands trouveront des souverainetés ; la geii try allemande peut trouver des domaines ei des fonctions honorifiques; l'excédent du prolétariat allemand peut trouver à bas prix des teri*es cultivables.
On enfermera dans des territoires réservés, comme les Peaux-Rouges d'Amérique, les peuplades non allemandes de Hongrie et des pays slaves. On déportera sur les rives septentrionales de la mer Noire évacuées par les Russes tous les Roumains de Moldavie et de Valachic pour faire place aux Allemands.
L'émigration allemande dont le flot se perd aux
Etats-Unis, sans profit pour la métropole, sera interdite pour toutes les régions autres que T Autriche- Hongrie. Une union douanière durable et une ailianee militaire permanente uniront l'Empire des Habsbourg et l'Empire des Hohenzollern. Il y aura enfin une Europe centrale, digne de ce nom, territoire cohérent et protégé que l'on pourra appeler Germanie. Il y aura enfin un Empire allemand, tandis qu'il n'y en a que des tronçons désunis et mal défendus. Ce plan, le seul digne, selon Paul de Lagarde, de la politique allemande, créerait le soubassement d'une culture allemande, prévue dans le plan de Dieu. S'opposer à ce plan, c'est donc attaquer les Allemands dans ce qu'ils ont de plus sacré ; et nul doute que l'Allemagne n'ait alors le droit, de par Dieu môme, d'imposer par la force le plan nécessaire à son salut.
Entre Constantin Frantz et Paul de Lagarde le rapport est pareil à celui qu'il y a de Bismarck à Treitschke. Paul de Lagarde est un unitaire rigoureux comme Treitschke; mais il prolongerait la Prusse jusqu'à la mer Noire et jusqu'à l'Argonne, quand Treitschke l'arrôtait aux Vosges et aux frontières de Silésie. Constantin Frantz est fé(léralist<\ comme liismarck. iSbiis il est aniibismarckicn dans sa notion du droit public;, où Treitschke donnait à Bismarck son adhésion entière.
Peulùlre jamais l'AlIemagn«; n'a-t-clle produit \\\\ génie plus op|)osé au génie j>russien <pie ce Prussien de la province de Saxe, Consl.inlin Fiant/. Tout ce qui nous fioissc dans la doctrine prussienne, ce rulionalismc élatistc, qui met le salut public au-
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dessus de la morale; ce jus utendi et abutendi qu'elle revendique pour l'Etat à l'endroit de toutes les réalités sociales que sa puissance a saisies et qu'elle traite comme en droit privé on ne traite que des objets matériels ; la politique d'annexions constantes qui dérive de cette notion du droit et qui a fondé l'Allemagne actuelle, tout cela a l'animadversion violente de Constantin Frantz. Sa philosophie propre de l'histoire est toute d'inspiration chrétienne. Or, le christianisme n'aperçoit aucune nation, si ce n'est dans son rapport avec l'humanité, et n'aperçoit l'humanité que dans son rapport avec Dieu. Gomment Frantz aurait-il approuvé une politique « spécifiquement prussienne », comme celle de Bismarck?
Frantz est, en eilet, le dernier féal du Saint- Empire romain germanique. Ces termes sont à prendre dans leur sens littéral. Il s'agit d'un Empire où l'esprit romain serait « régénéré » par le christianisme et dont la nation allemande ne serait que le support. A ce compte, le Saint-Empire a toujours été une institution supérieure aux nations. Notion assurément très étrangère à la Prusse, qui est un Etat étroitement national et formé artificiellement dans cette période de dissolution de l'Europe, où tous les peuples, resserrés sur eux-mêmes, se consolidaient au-dedans par la force, sans égard aux voisins. A cette période critique déjà révolue, une ère organique nouvelle de reconstruction succédera, selon Constantin Frantz, qui sera l'ère de l'Allemagne impériale restaurée.
C'est un grave gauchissement, on le voit, d'une
pensée qui s'annonçait si sympathique. Constantin Frantz voit clair, quand il juge la Prusse, peuple de colons frustes qui s'est t'ait, dans sa rude besop^ne de défrichement et d'extermination, un caractère dominateur et brutal. Il est clairvoyant, quand il juge r Autriche-Hongrie, marche militaire elle aussi, où les Magyars se sont faits, au contact des Turcs, une mentalité non moins rude de colons, et où la dyüastie garde des traditions absolutistes qui sont le résidu d'une époque où il fallait comprimer par la force quinze peuples con(piis.
L'Allemagne vraie n'est pas celle de ses Marches. Elle ne peut suivre ni la politique des Habsbourg, ni la politique prussienne. Elle est toute dans celte Allemagne de l'Ouest, qui est le foyer de sa civilisation la plus ancienne, et que son morcellement a rendue si impuissante. Au centre de la nouvelle Allemagne, il y aurait cette Allemagne de l'Ouest, réuni(^ en un tout fédératif, et avec hupielle seraient réunies par un lien fédéral, et non par un lien de suzeraineté, les Marches anciennes, Prusse et Autriche, (pii émanent d'elle et qui, plus tard, ont voidu la tyranniser.
Comment se fait-il que dos dangers redonhiblcs pour l'Kiirope soient latents, dans celle docliine, connue dans celle de Lagarde? C'est que, préoccupée de reconstruire une Europe centrale sous l'Iiégéinonie alleman<le, elle songe ù démembi'ei' les voisins. (^»u'I nu)yen de s'cnlendre avec le théoricien (|ui reproche & Hisniarek de n'avoir pas humilié assez sévèrement la France; dr m* lui avoir pas arraché la Flandre et la Lorraine? Lu grand diiciié de M(>t/,
PUEFACE LV
avec un prince de Nassau sui' le trône (ce qui lui ouvrirait un jour l'iiéritage du Luxembourg) ; une Alsace réunie au pays de Bade ; une Franche-Comté, une Bourgogne, une Savoie autonomes et rattachées à la Confédération germanique : voilà le projet de Constantin Frantz. Et il n'est pas consolant pour nous qu'il prétende ainsi non « les conquérir », mais « les airranchir » de la politique de piraterie française, commencée quand la France s'empara des trois évéchés.
Sur le front B]st cette politique chrétienne n'est pas moins inquiétante. Ce n'est pas Constantin Fraut/ qui aurait laissé écraser la Pologne en i863, comme lit Bismarck, pour obtenir la neutralité de la Russie en i8()a el i8jo. N'allons pas croire pourtant qu'il songe à émanciper la Pologne. La grande guerre offensive contre la Russie, qui lui parait nécessaire, et ({ue l'Allemagne ferait de concert avec l'Autriche, aurait d'abord pour objet de reculer la frontière allemande jusque sur la Diina et sur le Bug et jusqu'au lac Peipous en Russie. Une vaste circonvallation de duchés polonais, avec leurs capitales à Bromberg, à Gnesen, à Posen, à ^^ilna, à Varsovie, nxettrait à l'abri le cœur de l'Empire. On pousserait l'Autriche dans la péninsule balkanique. Bismarck a prononcé une parole à jamais scandaleuse, ([uand il a déclaré que la question d'Orient « ne valait pas les os d'un grenadier poméranien ». Pour Constantin Frantz, « la colonisation et la germanisation de l'Orient est à considérer comme une question vitale pour T Allemagne ».
Ainsi se constituera, au centre de l'Europe, une
fédération en tout comparal)le à l'ancien Saint- Empire. Le noyau central se composera des vieux Etats allemands à l'ouest de l'Elbe. La Prusse et l'Autriche-Hongrie, pays de colonisation, s'adjoindraient, par un traité offensif et défcnsif perpétuel à cette fédération vraiment allemande, et oîi l'esprit prussien ne serait plus dirigeant. Des traités plus lâches, des conventions militaires et douanières, délibérées dans un Parlement commun, réuniraient dans une Confœdevallo hitissinid tous les Etats échelonnés des rives lithuaniennes par la Bérésina jusqu'aux bouches du Danube, et tous ceux, de langue hollandaise, llamande, française ou allemande, qui, de la mer du Nord jusqu'aux Alpes de Savoie, formeraient un chapelet de duchés rattachés à l'Allemagne, (irande (ruvre (|ui vaut bien une guerre, dit Constantin Frantz, mais celte guerre serait la dernière; et cette œuvre serait aussi l'anéantissemenl de la Prusse, puisqu'elle fonderait une Allemagne (|ui aurait pour fonction propre, comnu' au moyen Age, de réaliser l'union entre les peuples. Cette politi(pie toutefois, supposait, dans la pensée de ('onslanlin Franiz, la neutralité de l'Angleterre. Elle supposait l'abandon d'un rêve d'une « i)lns grande Allemagne outre mer » conquise à force d'armements navals. La suprénuilie allemande sur mer ne pourrait s'élever cpie sur les ruines de la puissan<'e brilanni(pu\ Et l'AnghMerre, si elle sent, se préciser la menace allemande, se joindra aux ennemis (pie l'Allemagne est obligée de provo(pier elhMnèmc pour réaliser sa mission dans le inonde. De tous les souvenirs orgueillcuv donl «st l'ait le
PKÉFACE LVII
rêve pangermanistc, celui des Hanses maîtresses des mers est le seul que Constantin Franlz conseille à ses compatriotes de laisser sommeiller. Sage avertissement, auquel toutefois ils sont restés insensibles. C'est pourquoi se réalisera, sans phrases, par l'accession de l'Angleterre à la coalition nécessaire des États européens insurgés, l'autre prédiction de Frantz : l'écroulement prochain d'un Empire fondé sur le principe prussien de la force pure.
On peut hésiter sur la portée de la démonstration que nous avons faite, et dont notre recueil permettra la vériticalion documentaire. Quel rapport, dira-t-on, les événements présents peuvent ils avoir avec de vieux livres, échelonnés entre 1800 et 1900? Mais les livres des écrivains pangermanistes les plus écoutés aujourd'hui, les manifestes des ligues navales ou coloniales, les programmes des partis impérialistes ou conservateurs, puisent en foule dans ces vieux livres. Nous aurons dans d'autres recueils à entreprendre cette démonstration complémentaire. Pourtant, si minutieuse qu'on la fournisse, elle risque de ne pas paraître convaincante. Ne peut-on pas dire que ces projets seraient restés dans la chrysalide de l'utopie, sans la puissance allemande qui a essayé de leur insuffler une vie redoutable? Kt dès lors que cette puissance allemande se constituait, ne devait-elle pas enfanter d'elle-même des rêves pareils à ceux (|ui sont décrits dans les pages (pi'on va lire?
L'objection ne vaut pas. Dans l'histoire concrète,
LVIIl LES ORIGINES DU PANGERMANISME
il n'y a pas d'un côté la vie de la pensée et de l'autre la vie active. La pensée émane de la vie et, inversement, la stimule. Des idées sont des symptômes, mais elles sont aussi des appels. Elles iradaisent des besoins, urgents ou vag^ues, qui commencent à émerger dans la conscience. Mais elles fixent aussi et concentrent des vouloirs épars qui n'avaient pas encore de imt. Les dirigeants d'un peuple grandissent dans cette atmosphère de pensées ou de volontés sociales traditionnellement lixées ou qui se clierchenl. Ils s'imprègnent de ces vouloirs collectifs par les formules que leur ont données les livres. Ils y ajoutent; ils en retranchent; mais ils en gardent beaucoup; et ils mènent le peuple avec les paroles auxquelles ils savent, par éducation, (ju'il est docile. La prédication pangermaniste est vieille d'un siècle. Elle est entrée profondément dans le peuple allemand par l'enseignement et par une répétition si monotone de ses thèmes principaux «pu^ le j^eiiple allemand, par la forée même de la coutume, en est venu à les suivre comme s'ils étaient la vérité.
Charles Andlku.