I. LK DESPOTISME DE LOUIS XIV
Non content d'avoir établi la uionarohie absolue en France, Louis songe à lairc la conquête du monde et pousse l'audace jusqu'à vouloir se faire élire empereur d'AllemagiTe.
On peut avec raison considérer la transformation de la France sous Louis XIV comme une réaction gallo-romaine contre l'élément germanique qui, jusque-là, avait continué de prédominer, comme un anéantissement des anciennes libertés franques et de la représentation des Ktats, comme un retour à l'ancien desijotisme romain tel qu'il avait régné en Gaule durant cinq cents ans, de César à Clovis. De là aussi le grand oliangemont qui s'accomplit dans le goût, l'art, la littérature, ha cour de Louis XIV s'entoura de souvenirs de l'antiquité romaine et d'imitations du goût antique. La mythologie se rauim;». T^es statues et les iniages des dieux antiques remplissaient les palais et les jardins : le théâtre, l'opéra, la poésie, tout prit le même caractère. Ce l'utré])oque de la Renaissance, de la régénération, de l'esprit gallo-romain qui était athée, immoral, impie, dcspolique et servile.
Cet esprit ne rapi)elait malheureusement en rien celui des anciennes et solid«'s répiihlicpies grectpies et romaines, mais avait au contraire adopté l'esprit i»ervers (|ui régna plus tard dans rem[)ire romain.
La cour IVanvaise se vautrait dans les vices de l'ancien monde et donnait dans la vie puhliipie l'exemple d'une impudeur dont les pcu|des n'avaient |)lus aucnne idée, mais que les savants, en pronvant (ju'elle était classique, haptiscrent de ce nom.
Louis XIV odoptn malheureusement aussi le système romain des conquêtes, du plus profond mé])ris de tous les droits, et tandis qu'il kc prenait lui-même pour l'héri-
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tier de la civilisation romaine, il se plaisait à ne voir dans los Allemands que des barbares. Il croyait avoir le droit de les soumettre par la ruse et par la violence, comme les empereurs romains l'avaient jadis prétendu. Les rois français ses prédécesseurs avaient déjà, il est vrai, suivi la même politique et n'avaient jamais pris en considération les droits de leurs voisins allemands, mais Louis XIV tut plus systématique. Conquérir le monde et le soumettre tout entier à la monarchie française, tel fut à [)artir de ce moment la pensée dirigeante du cabinet français et de la nation française facilement gagnée.
C est en devenant empereur d'Allemagne que Louis aurait pu le plus facilement greffer son système romain sur l'Europe politique d'alors.
Il se serait ti'ouvé en mesure de refouler les institutions germaniques dans l'Empire allemand comme il l'avait fait en France et de mettre à leur place les institutions dti despotisme romain, de transformer insensiblement l'empereur allemand en un imperator, de ramener l'Empire fondé par Charlemagne au temps d'Auguste. Son influence en Allemagne était grande, celle de la maison de Habsbourg bien allaiblie depuis la guerre de Trente ans, et après la mort de Ferdinand III son jeune fils Leopold, plus nonchalant, ne sembla pas un adversaire assez redoutable pour que Louis renonçât à tenter l'entreprise. 11 la tenta, lîien que les circonstances lui fussent on ne peut plus favorarables, il échoua comme tous les autres rois de France, dans des circonstances analogues, lors des élections. Les princes allemands se laissèi*ent souvent suborner par la France, souvent ils se laissèrent entraîner au soulèvement et à la révolte ouverte contre l'Empire et l'empereur, ils acceptèrent des subsides, mais jamais ils ne se vendirent assez pour favoriser la France aux élections impériales. Ils conservèrent toujours sur ce point une certaine fierté
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et se montrèrent moins dociles que la France ne s'y attendait.
La Question des frontières de l'Ouest, 1841, Schriften, t. II. p. 188, sq.
a. LES RAPPORTS DE LOUIS XIV AVEC L EMPIRE GERMANIQUE.
Moltke vient de montrer couiment Louis XIV a gagné à sa cause les princes de la Confédération du Rhin et nous expose les motifs qui poussèrent le grand roi à entreprendre la conquête de la Hollande.
A ce moment-là, Louis XIV n'osa jîas encore s'attaquer directement à l'Empire allemand et faire un essai de conquête dans son territoire pour ne pas elfaroucher les princes de la ConfMeration du Rhin et ne pas se les alit3ner à nouveau.
Il avait encore besoin d'eux. Il tenait surtout à s'assurer en premier lieu la Suisse et les Pays-Bas, ces deux bastions de l'Allemagne. Ce but une fois atteint, et il espérait jusUMneut y arriver avec l'aide de la Coni'rdération du Rhin, il pouvait, sans la imnager davantage, fondre sur les pi*ovinces allemandes de l'Empire.
Il gagna la Suisse eoiiiiue la Confédératiun <lu Uliin, en la suburuaut. Altaifuer la Suis.se eût éle dangereux el complètement superilu. \a^s Suis.ses s'oHWrent deux-mômes à servir la Franc«', et Louis eut dans toutes ses guerres environ vingt à trente mille Suisses à .sa sohle, qui étaient toujours en avant, tbcidaienl «le la victoire ou empêchaient la dé'fuite. I^ di])lomalie suisse se mit aussi à la remorque de la di|)loiiiali«' fVaiivai.se. Les dirigeants d<' la (ioufcdéralioii suisse ('talent achetés par la France, faisaient tout ce que la France voulait, arrêtaient les gestes de rKmpei*eur, s'opimsaient h toutes les exigences de
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l'Empire allemand et agissaient absolument comme si la Suisse avait été une province fi*ançaise. Zurich seule secoua la tutelle de la France.
Tout sentiment de nationalité allemande était éteint chez les Suisses, qui pourtant sont Allemands. Toute clairvoyance politique les avait abiindonnés. Eux, des républicains, se soumettaient à un despote ; en qualité de voisins, ils renforçaient une puissance qui tôt ou lainl devait leur devenir aussi funeste qu'aux autres pays frontières. Si les Suisses avaient mis leu rs bras vigoureux au servie«' d«^ l'Allemagne, jamais la France ne serait devenue aussi puissante. Jamais la France n'a remporté un avanUige sur l'Allemagne, si ce n'est au moyen de bras allemands, avec l'aide d'Allemands traîtres à leur patrie.
Sur de la Suisse, grâce à ses ruses et à son argent, Louis chercha dès lors avant tout à s'emparer des Pays- Bas. Le roi Charles II Stuart, restauré en Angleterre a[u*ès une grande révolution, entra complètement^dans les vues de la politique française et entreprit de distraire les Hollandais attentifs par une guerre maritime.
Les Pays-Bas espagnols, que ni la Hollande ni l'Emjiire allemand ne soutinrent, furent inondés d'armées françaises et épi'ouvèrent leur faiblesse. Louis détacha Arras, Hesdin et quelques autres villes des Pays-Bas espagnols et les réunit à la France. Personne ne s'en soucia. Ce n'était pas encore le moment de prendre tous les Pays- Bas. Louis voulait d'abord îivoir la Hollande, car une fois en possession de cette dernière, les Pays-Bas espagnols lui seraient naturellement revenus.
Gej)endant, pour conquérir la Hollande, il avait de nouveau besoin de la Confédération du Rhin qui lui assurait en partie l'alliance et en i)artie la neutralité de rEmj)ix"e allemand. Il fit jouer tous les ressorts de la diplomatie. La Confédération dut mettre des troupes à sa disposition. LobkoAvitz décida l'Empereur lui-même à
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voir s'effectuer, sans bouger, la conquête de la Hollande, les Hollandais n'étant après tout que des hérétiques calvinistes ; par jalousie commerciale les Anglais se laissèrent aussi persuader de soutenir les Français contre la Hollande.
Celle-ci semblait perdue; mais l'élan magnifique des Hollandais et le talent avec lequel ils se servi i'«>nt de la masse des eaux, en ouvrant les écluses et en perçant les digues, pour se défendre contre l'ennemi, arrêtèrent la marche triomjdiale des 200,000 hommes que Louis avait concentrés sur l'Escaut. En même temps le puissant Electeur de Brandebourg s'ell'orçait activement de décider l'Empire à protéger la Hollande. L'Empereur se remua enfin, son général en chef MontecuculU était d'ailleurs, malgré les mesures entravantes de Lobkowitz, tout à fait hostile aux Français. Louis n'osa pas jouer le tout pour le tout et laissa la Hollande en paix.
Ibid., p. i()i-i()a.'
3. COMMENT LA FRANCE s'kST TOUJOURS AdUANHIE AUX DÉPENS DE l'aI.LEM A(JNK.
Ln .succession (l'Kspa^fiu' s'ouvre ; lu jïuerre éclalc. Mnljjré lu dérection dr IWii^lctcrrc qui ali.'iudonnc rKiupirc «'l son olinmpion, \i' jn-incc Kujfi'n»* do Sinoit-, la Franc«' n'uhliont tjnc !«• niaintit-n «In (ln(^ d'.Vnjon en l-lspa^nc. Les l'ay.sltas, Naplos t'I le .Milanais rcvicnntMit à l'Antriclic.
Mnis CCH uvantugCH furt-nl bienliU en i»ailir iienius : IVmjjereur Charles VI n'avait pas de fils; |»our as.surer hi HUcccHsion à sa fille, la célèbre* Marie-Thérèse, il acheta au priv de lour<ls .sacrifices le consenlciiiciil des aiilrcs Etats, de la France en particulier, à <|iti <hins ir but il eéda de plein gn- tout Naptes et la Lorraine.
L'im(>ortanli' (•«•s^ion Ar In l,«>rriiiiic Cul à cette ('qnxiiie
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habilement déguisée : le jeune duc de Lorraine, François, qui devait épouser Marie-Thérèse, reçut la Toscane eu compensation de son duché, et celui-ci fut donné provisoirement au roi détrôné de Pologne, Stanislas Leczinski, qui n'avait pas de fils ; à sa mort en 1766 la France entra edectivement en possession de cette province si longtemps convoitée. Naples devint, comme l'Espagne, un royaume indépendant sous un prince de la famille de Louis XIV.
C'est ainsi, par la spoliation — par une spoliation scandaleuse en pleine paix — ou par une adroite exploitation de nos malheurs, que la France prit à l'Allemagne ce ({u'elle possède encore aujourd'hui. Elle avait acquis la Bourgogne et la vallée du Rhone, de Genève à Marseille, au temps de nos malheurs à l'extinction de la Maison des llohenstaufen. Elle acquit les évêchés lorrains au temps de nos malheurs pendant la Réforme. Elle acquit l'Alsace au temps de nos malheurs dans la guerre de Trente Ans. Elle se saisit en pleine paix, à l'époque de notre impuissance, de la Franche-Comté, d'une partie des Pays-Bas et de Strasbourg. Par un pacte de famille négocié par Ciiarles VI et gravement préjudiciable à l'ensemble des intérêts allemands, elle gagna d'un trait de plume, à l'époque de notre impuissance, la belle Lorraine si longtemps restée lidèle à l'empire allemand. En outre, les descendants de Louis XIV régnent aujourd'hui encore en Es[)agne comme à Naples.
Toutes ses acquisitions, la France les a faites aux dépens de l'Allemagne. La perte de la Bourgogne et de Naples, comme celle de la Franche-C^omté, de la Lorraine française et de la ville française d'Arras, était grande au point de vue politique, sinon au point de vue national. Mais la perte de l'Alsace et de la Lorraine allemande portait, de plus, une grave atteinte à notre intérêt national. Ces belles c(mtrées furent arrachées à l'AllcMnagne comme un lam-
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beau de chair vive et soumises à rintluence dune nationalité étrangère. Mais le pire était que cet exemple prouvait claii'ement que la nation allemande avait perdu sou ancienne suprématie en Europe. Jusqu'alors des peuples latins ou slaves avaient obéi à des maîtres allemands Maintenant, pour la première fois, des peuples allemands obéissaient à des maîtres étrang^ers. Ce qu'avait l'ait l'Etat latin à l'ouest, l'Etat slave le lit bientôt à l'est, et la France nous avait à peine i)ris l'Alsace que la Russie, à l'autre frontière, nous ravissait la Livonie allemande.
La Question de la frontière occidentale. Schriften, t. II, p. 198.