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LA GENESE DE L ACCORD AUSTRO-ALLEMAND

La Sainte-Alliance a lait naufrage pendant la guerre de Crimée, sans qu'il y ait eu de notre faute. La Confédération germanique a été détruite par nous parce que la situation qui nous y était faite n'était supportable ni pour nous, ni pour le peuple allemand.

Toutes deux ont disparu. Après la dissolution de la Confédération germanique, après la guerre de 1866, la Prusse, l'Allemagne du Nord, se serait trouvée isolée, s'il était arrivé qu'aucun pays ne nous pardonnât nos nouveaux succès, les grands succès que nous venions de remporter : les puissances ne voient jamais d'un bon œil les succès de leurs voisins.

Mais nos rapports avec la Russie ne furent pas troublés par les événements de 18G6. Pour nous, lappui le plus naturel restait toujours la Russie.

Nous devons cet appui surtout à la politique du tsar Alexandre I.

Envers lui, la Prusse avait vraiment une dette de reconnaissance. En i8i3 il aurait jiu rebrousser chemin à la frontière de Pologne et conclure la paix; plus tard, il aurait pu laisser .sombrer la Prusse. A cette éix)que, nous avons dû notre rétablissement au bon vouloir du tsar Alexandre I, ou — si vous êtes sceptiques — à la politique de la Russie, qui voulait se servir de la Prusse.

C'est cette reconnaissance qui a dominé tout le règne de Frédéric Guillaume III.

Cette dette, inscrite au nom de la Russie dans le livre prussien, a été payée par l'amitié, je puis dire presque par la servitude de la Prusse envers la Russie pendant tout le règne du tsar Nicolas, et elle a été effacée à Olmütz.

A Olmûtz, l'empereur Nicolas n'a pas pris jjarti pour la Prusse, il ne nous a pas même préservé de certaines expéiiences désagréables, de certaines humiliations, et, en somme, il a toujours préféré l'Autriche à la Prusse. Dire que nous avons été redevables de quoi que ce soit à la Russie pendant son règiie, c'est accréditer une h'g-ende de l'histoire. Toutefois, tant que vécut le tsar Nicolas, nous n'avons pas rompu nos relations traditionnelles avec la Russie. Pendant la guerre de Criinée, malgré les dangers et les menaces, nous sommes restés aux côtés de la Russie.

Nous avons oublié notre rancune d'Olmfltz. A la fin de la guerre, nous étions de nouveau les amis de la Russie et j'ai pu apprécier cette amitié au temps où j*aî été ambassadeur à Saint-Pétersbourg et où j'ai été ,reçu avec bienveillance à la cour et dans la société.

En 1870, pendant notre guerre avec la France, nous avons eu la satisfaction, en même temps que nous nous détendions victorieusement, de .rendre un grand service à notre amie la Russie, dans la mer Noire.

l/a(lranchissement de la mer Noire eftl élc bien incertain si les troupes allemandes n'étaient entrées victorieuses à Paris.

Si nous avions été battus, il est probable que l'arrangement de Londres ne se fût pas conclu aussi ai.sément à l'avantage de la Russie.

Ainsi, la guerre de i^^o ne i)rovoqua aucun désaccord entre nous et la Russie,

Je vous rappelle tous ces faits pour vous exposeï* la {(cnèso du trniU' d'alliance austro-allemand, publié il v a quc'lques jours. On a aussi accusé la politiijue de Sa Mcjeslé «l'ovoir aiiginenté les risques de guerre pour l'cnipin; allenuind, en lui imposant (*eu\ que peut courir lAutrichc cl dont nous ne Kommcs pas responsables : Je veux la disculper.

Je vais vous montrer comment, malgré ma 2)réféi*ence pour nos relations traditionnelles avec la Russie, nous fûmes conduits à conclure le traité publié avant-hier.

Les premières années qui suivirent la guerre de 1870 se passèrent encore dans l'entente la plus cordiale. En iHjo, pour la première l'ois, mon collègue russe, le prince Gortschakow, marqua une tendance à rechercher plutôt la popularité de la France que la nôtre. Il utilisa certaines rencontres de faits, amenées avec art, et auxquelles il ajouta un télégramme qui fit croire au monde que, en 18^5, nous avions eu l'intention d'attaquer la France et que, grâce à l'intervention du prince Gortschakow, la France avait é<;hHppé au dangt*i*.

(le fut le premier choc entre les deux nations et, à ce sujet, j'ai eu un entretien avec celui qui avait été mon ami et était mon collègue.

Malgré cet incident, nous continuâmes à veiller au maintien de la paix entre les trois empereurs et nous eûmes entière satisfaction.

Ce n'est qu'en iSjê, avant la guerre de Turquie, qu'on exerça sur nous des pressions graves pour nous faire choisir entre- la Russie et l'Autriche, mais nous les écartâmes. Je ne crois pas utile de vous donner ti*op de détails à ce sujet, vous les connaîtrez plus tard.

La fin de cette guerre fut conclue définitivement au congrès de Berlin, après avoir été préparée par la paix de San-Stéphano. Pendant le congrès, je puis dire que, sans léser les intérêts de mon pays ni des ixiys amis, j'ai j(mé à peu près le i-ôle d'un quatrième fondé de pouvoir russe, et même d'un troisième, car je ne puis pas considérer le 2)i*ince Ciortschakow comme le plénipotentiaire de la politique russe de cette époque, telle que l'avait conçue son représentant véritable le comte Schouwalow.

Pendant toute la durée du congrès, j'ai appuyé tous les désirs de la Russie et je les ai tous fait adopter. Lord

19a LES ORIGINES DU PANGERMANISME

Beaconsfield, mort hélas aujourd'hui, m'avait donné toute sa confiance, et aux moments k^s plus difficiles, les plus critiques, j'allais au milieu de la nuit trouver Gortschakow sur son lit de douleur, et, alors que le congrès menaçait de sombrer, j'ai obtenu son assentiment. Bref, mon attitude à ce congrès a été telle que, lorsqu'il a pris fin, je me suis dit : « J'ai déjà la plus haute décoration russe; sinon, je la recevrais aujourd'hui! > J'ai eu enfin l'impression d'avoir rendu à une nation étrangère un service comme il est rarement donné à un ministre d'en rendre.

Aussi, quelle n'a pas été ma surprise et ma désillusion, quand j'ai vu la jiressc de Saint-Pétersbourg entreprendre contre la politique allemande une sorte de campagne où l'on suspectait en particulier mes intentions. Ces attaques se sont précisées l'année suivante et jusqu'en iS;79. Elles s(mt allées jusqu'à exiger de nous une pression sur l'Autriche à propos de certaines questiims. Nous ne j^uvions ]>as, sans aller à des conséquences graves, att^iquer à ce sujet le droit de l'Autriihe. Je ne lM)uvais pas prêter la main à une telle eami)agne. Si nous nous séparions de l'Autriche, nous, en arrivions nécessairement, à moins de rester isolés au centre de l'Kii l'ope, à tomlx'i' dans la <lépendance de la Russie. l*oiivions-n<»us stipporlei* une telle dejicndance? Je l'avais cru en des temps plus anciens. Je me disais : nous navons pas d'inlér«ts en conllil, je ne vois ]»as pouniuoi la UuNsie nous rc^tircrail son aniilii'*. J(* n'avais du moins pas contredit entièrement les collègues russes qui avaient discuté avec nous cette questitm. Mais, la tournure qu'avait prise le congrès m'enleva toute illusion. J'y voyais la preuve ({ue, menu; si nous subortionnions pour un temps notre politique à celle de l;i HuNsie, nous n'éviterions pas, Muilgré nos elforts et notre volonté, d'entri'r en connit avec elle.

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La discussion au sujet des instructions que nous avions données ou non à notre fondé de pouvoir en Orient, dégénéra en menaces, et même en menaces de guerre. C'est là l'origine de notre entente avec l'Autriche. Ces menaces nous obligèrent à faire le choix entre les deux nations, ce choix que nous retardions depuis dix ans. J'ai conclu alors, à Gastein et à Vienne, l'accord publié avant-hier et qui garde aujourd'hui encore toute sa valeur. Je crois qu'il ne nous était pas possible de ne pas conclure cet accord : si nous ne l'avions pas conclu à cette époque, il nous faudrait le conclure aujourd'hui. Il a la plus eminente qualité d'un accord international, qui est d'être l'expression de nos intérêts durables, des intérêts de l'Autriche aussi bien que des nôtres.

Combien ce traité avec l'Autriche est l'expression de nos intérêts respectifs, nous l'avons vu à Nikolsburg et en 1870. Lors des conférences de Nikolsburg nous avions déjà l'impression que la présence de l'Autriche, d'une Autriche puissante et solide, était indispensable pour nous en Europe. En 1870, quand la guerre éclata entre nous et la France, l'Autriche, froissée dans quelques-uns de ces sentiments, eut la tentation de profiter de cette circonstance pour prendre sa revanche de i8o6. Mais la politique réfléchie et prudente du cabinet autrichien calcula les conséquences d'un tel acte : « Quelle sera notre situation si nous nous associons à la France pour vaincre la Prusse, c'est-à-dire l'Allemagne? » Que sei*ait-il donc arrivé si la France, avec l'aide de l'Autriche, nous avait vaincus? L'Autriche, avec une telle politique, ne pouvait avoir d'autre but que de reconquérir son ancienne prépondérance dans l'Empire germanique. Car c'était la seule chose qu'elle eût perdue en i8(3() — et il n'avait pas été question de conditions pécuniaires. Quelle aurait donc été la situation de l'Autriche comme État prépondérant dans la Confédération germa-

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nique si la France nous avait enlevé la rive gauche du Rhin, avait constitué les États du Sud de 1" Allemagne en Conl'édéi'ation du Rhin sous sa pi'otection, si la Prusse avait été asservie i>our toujours à la Russie ? C'était une situation inacceptable pour tout homme politique que n'aveuglaient pas la colèi*e ou la vengeance.

Le cas est le même pour l'Allemagne. Imaginez- vous l'Autriche rayée de la carte d'Europe ? Nous serions isolés sur le continent avec l'Italie, entre la Russie et la France, entre les deux plus grandes puissances militaires qu'il y ait à côté de l'Allemagne. Nous serions sans cesse et à toute heure un contre deux et nous serions asservis très probablement tantôt à l'un, tantôt à l'autre : dans notre situation actuelle, cela est impossible. Nous ne pouvons pas nous imaginer l'Europe sans l'Autriche : un Etat comme l'Autriche, au contraire, s'il est abandonné, ainsi que le sup])o.saicnt les conventions de Vilhdranca, se tourne vers l'ennemi de celui qui l'abandonne.

JiieJ", si nous voulons éviter l'isolement qui est particulièrement dangereux pour nous, puisque notre pays présent«' tant «le fronts d'attaque, il nous laut avoir un ami sûr et lidèle. (îrAceà la comnninauté de nos intérêts, grAce à l'accord que je vous ai exposé, nous })Ouvons comptei" sur deux bons amis — deux amis, non pas ])ar amitié, cai' les peuples se battent ]mr haine les uns des autres, mais l'amour n'a jamais oncor<« conduit les peuples à se saerilier les uns pour les autres.

(le ne sont ]>as des Hcnlinicnts (|ui nous unissent, nous et nos alliés, dans un commun <lésir de paix, ce sont Hurtout les intérêts pixîssonts do l'équilibi*o européen et do noire propre avenir.

(i'esl poui'(|Uoi je suis |M'isuadé «pic v«)iis «l<»un«M«'z votre anseiitinieut ù la politi«|u<> d«^ Sa MaJ4>slé rEmpcreur qui a cimclu celte alliance olYlcielle, bi<Mi qu'elle

augmente les possibilités de guerre. Et il est hors de doute que si vous votez la nouvelle loi pour l'armée, l'alliance en aui'a une puissance d'autant plus grande, puisque l'empire allemand, en tant que membre de cette alliance, sera devenu extraordinairement puissant.

Nous ne devons pas épargner notre argent. Représenlez-vous le cas — que je ne crois pas possible — où nous serions attaqués en même temps des deux côtés. Je vous l'ai montré en vous faisant l'exposé des quarantes dernières années, toutes les coalitions sont possibles. Si cela arrivait, nous pourrions mettre en défensive un million de bons soldats sur chacune de nos frontières. Nous pourrions en outre avoir une réserve d'un demi-million et même d'un million de soldats, qui resteraient à l'intérieur du pays et seraient envoyés sur le front selon les exigences de la lutte. On m'a présenté cette objection : la conséquence d'une telle augmentation de nos forces sera que les autres nations augmenteront les leurs encore plus.

Mais elles ne le i)OuiTont pas !

Cette loi aurait encore un avantage : la force même ([ue nous voulons atteindre est nécessaire i)Our le maintien de la paix. Cette affirmation semble paradoxale, mais elle est juste.

Nous voulons faire de l'armée allemande un organisme si puissant que nul n'ose s'y attaquer.

Ce n'est donc pas la crainte qui nous jwrte à rechercher la paix, c'est au contraire la conscience de notre puissance, la conscience que, même attaqués à un moment moins favorable, nous serons assez forts pour nous défendre. Et nous laisserons à la Providence divine le soin décarter, en attendant, de notre route la nécessité d'une guerre.

Nous, Allemands, nous craignons Dieu et rien d'autre

au monde, et c'est la crainte de Dieu elle-même qui nous dit daimer et de conserver la paix !

Discours au Reichstag, C février 1888.

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