I. NECESSITE POUR LA PRUSSE DE S AGRANDIR
Au xi,\' sièeh', comme aux jours de Fi-eilerie U- Grand, viendra un moinenl où il ne sera plus possible »le bien gouverner l'Etat prussien, sans avoir auparavant étendu son empire. L'extension de la puissance prussienne «levient peu à peu une «exigence de justice. Au ])rix des |»lus lourds sacrificcH la Prusse entretient presque seule la majeure partie de nos places ibrles de l'Est (;t de l'Ouest. Pour se proléger, et nous avec elle, elle <loit imposer à 0on peujile la dur»« cluirge du service obligaloire, v\ cela, parce ({uu les Etals secondaires s'oj>|)osent, avtn; un eiilétetnent ineoiTigil»lc,ù toute réforme d<> l'armée l'édérative.
HEINRICH VON TREITSCIIKE I99
Ses ol'liciers dressent les troupes des Etats secondaires, et ses fonderies leur fournissent des canons rayés.
En reconnaissance de tout cela la Prusse a la perspective certaine d'avoir la minorité à la Diète pour tous les scrutins imijortants, et cette autre très probable de voir ses propres canons faire feu contre ses soldats. Que l'on se souvienne des expériences faites pendant rautomne de i85o ! Au début de la campag-ne de 1806, le gouvernement de Meklembourg-Sclnverin écrivait ceci à Berlin :
« Quelle que soit la reconnaissance avec laquelle Son Altesse le Duc de Meklembourg recevrait et userait de la très liante et royale protection de la Prusse si Son Altesse se voyait en danger, dans les circonstances actuelles, nous avons, au contraire, l'ordre exprès de refuser très humblement toute contribution aux charges de subsistance. »
Ces paroles sont l'expression classique de cet état d'esprit qui a, de tout tem])s, animé les petits ministères contre la Prusse : on condescend à se laisser sauver par elle, mais tout désir qu'a la Prusse de recevoir une compensation pour une aide aussi importante, est considéré comme un empiétement sur l'autonomie héréditaire des Etats. Où trouver dans une telle situation l'équilibre des droits et des devoirs qui seul confère durée et sécurité à une confédération politique ? Dans le cas d'une guerre avec la France, la Prusse est obligée de traiter temporairement le Hanovre et la Hesse électorale comme lui appartenant : tant il serait impossible de défendre simultanément tous les points d'un territoire aussi morcelé. Dei)lus, la composition ethnographique de la Prusse n'est nullement avantageuse; pour qu'une vie vraiment saine de l'Etat puisse se développer en Prusse, il faut que d'autres Etats de souche germanique viennent s'ajouter à elle, pour former le moyen terme naturel entre les provinces rhénanes et la Poméranie. C'est pour des raisons très
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graves de consei'vation personnelle que cet Etat est sans cesse ramené dans la voie des extensions territoriales : l'ambition, disait Frédéric de Gag^ern, il y a vingt-cinq ans, est la condition de son existence. Mais comment cette ambition très légitime peut-elle être satisfaite aujourd'hui?
A l'heure actuelle, toutes les grandes puissances sont à peu près en possession de leurs frontières naturelles ; il leur devient facile, dans ce cas, d'affirmer avec Napoléon III qu'aujourd'hui on est plus fort par l'inlluence morale que par des conquêtes infructueuses. Hors d'Europe, ces puissances trouvent de nombreuses occasions d'étendre sans cesse leur territoire; et, en regard, des milliers d'yeux suivent avec haine et méfiance toute tentative que ferait une grande puissance de s'agrandir sur ce continent. Dans cette situation, unique quant aux difficultés, la Prusse doit-elle renoncer à ce vaste projet d'augmentation de puissance, doit-elle se contenter des « con({uètes morales » tant vantées, et prêter une oreille complaisante aux plans de nos Fédéralistes?
Bundesstaat und Einheitsstaat, i8()4, Etat i'édératif et Etat unitaire, dans Historische und politische Atifsà'tze, t. II, p. ao4.
En des jours inoubliables hi Prusse a bel et bien con- ([uis le droit de faii'c dans le monde figure de graiulf puissance. Si jamais un des chefs influents de l'opposition prussienne voulait exlir[)er de notre Etat cetl«* joit^ secrète, va'Ui prouverait une fois de jdus, et [)our parler avec mesui'C, où conduit la pire interprétation erronée d'un mot, ri combien l'orgutul national s'est évanoui au milieu des haines .suH(*il(''eN pai* les réc«'nles querelles de partis, môme chez les Prussiens les mieux inleiilionnés. MeHurez maintenant la portée do ce conseil donné à la PrUNSU par le fall suivant : les pires eiinetuis de la Pruss(>,
HEINRICH VOX TUEIÏSCHKE QOI
les particularistes des Etats secondaires, affirment eux aussi, sans cesse, que la Prusse doit enfin renoncer à ce rêve insensé de devenir une grande jouissance ! La situation de la Prusse en tant que grande puissance restera un mirage jusqu'à ce que cet Etat, à son tour, ajqu'enne à traiter l'Autriche avec la même désinvolture que la France et l'Angleterre. Les récentes victoires prussiennes dans le domaine de la politique commerciale, et les excellentes paroles consignées dans les notices prussiennes du congrès des princes à Francfort, sur la situation de la Prusse vis-à-vis de l'Autriche, nous permettent d'espérer qu'enfin son gouvernement affirmera d'une manière absolue l'autonomie de l'Etat. Tant que durera la consti tution fédérative, il se peut que la Prusse, dans certaines circonstances, réussisse à s'entendre plutôt avec l'Autriche qu'avec les Etats secondaires, au sujet des questions détachées de la politique allemande; car il est naturel qu'un Etat traite plus volontiers avec une puissance qu'avec une impuissance. De telles conventions avec l'empire du Danube ne seront sans danger qu'à une seule condition : c'est que, par ces conventions, la Prusse n'ait pas les mains liées pour toujours, mais que résolument elle se réserve en secret de régler ses comptes au bon moment et sans le moindre scrupule avec sa fidèle alliée, et de la chasser de sa situation prépondérante en Allemagne. Une politique prussienne, consciente d'elle-même, échappera aussi peu aux protestations des patriotes impérialistes qu'en 1740- La Prusse a le droit de mépriser profondément toutes les explosions de i)olitique sentimentale teutonique, si ses chefs vivent dans la tranquille certitude que tout acte raisonné, tendant à accroître la puissance de la Prusse, augmentera infailliblement la puissance de l'Allemagne.
Ibid., t, II, p. 208.
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Si, à Berlin, on reste fidèle aux anciennes et respectables traditions, si on possède Tinébraulable volonté de ne jamais détendre, sous aucun j)rétexte, les liens de l'alliance fédéra tive avec les peuples frères du Sud, l'agrandissement lie la Prusse au Nord devient, sans conteste, le moyen le plus efficace d'emjîêcher le partage de TAUemagne. Car il est certain qu'une Prusse fortifiée par des alliances combattra, avec plus de succès qu'aujourd'hui, l'influence française ou autrichienne sur les provinces du Sud. Il nous semble qu'un bastion puissant existe dès maintenant pour empêcher la dislocation des Etats du Sud et du Nord : c'est l'union douanière. Que l'on mesure avec calme l'importance immense de l'économie politique dans notre siècle; que l'on se demande s'il est possible qu'à l'avenir Nurembei'g cherche des débouchés commerciaux sur les chemins du Havre ou de Trieste, et l'on conviendra qu'un ciment très solide unit, malgré tout, les Etats du Nord et du Sud, et que la rupture des liens, au Sud, est chose plus vite dite que faite. Uelenons quelque cho.se de l'esprit politique <les Italiens. Ils ont reconnu que racci'oissement en force do l'Etat le plus puissant d'un gr(m})e d'Etats secondaires est, de toutes façons, un bienfait pour un peuple divisé. C'est jKJurquoi ils (mt soutenu les j)lans de Cavour qui ne visaient, tout d'alxn'd, ([u'à former un royaume subalpin, et ne se sont pas inquiété.s du grave danger que l'Italie méridionale puisse, à cause de cela, tomber aux mains des Napoléonidcs.
Il est i)OH8ible que cette politique d'agrandissement soit imposée à l'Etat allemand tout d'abord par une nécessité désagréable; «ju'en m^ino temps, le devoir suinricur, l'unification de toute l'Allemagne, ne .soit jamais oublié'?
AussittH que la crise actuelle do la (îonslitulion sera terminée, d'innombrables moyens «l'étendre en paix sa puissance parattrcmt réalisables à l'Klal prussien, moyens
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qui, aujourd'hui, s'éliminent d'eux-mêmes. Déjà, dans des cercles patriotiques, on a souvent discuté une motion dans ce sens. Cette motion s'exprime ainsi : « Le droit de citoyen de l'Etat prussien est inaliénable ; il est accordé à tout Allemand sur sa demande, d'aLord sans droits actifs, sauf celui de prétendre à la protection efficace par la Prusse. » Par un mécanisme analogue, la Suisse s'est constituée partout à l'étranger une solide phalange de citoyens fidèles. Nous autres, Allemands, aurions acquis par là, non seulement une demi-compensation au manque de droits politiques communs à tous les Allemands, actuellement encore irréalisable, mais, de plus, dans les Etats secondaires, le noyau tout à fait sûr d'un parti prussien. Que l'Etat prussien continue à agir pour l'Allemagne et à protéger la j)atrie ; qu'il se fortifie en instituant la paix et la discipline à l'intérieur; qu'il travaille sans se lasser à l'unification pratique de la nation par des conventions avec les divers Etats secondaires.
Ibid., t. Il, }). 216 sq.
Le jugement des peuples divisés varie et chancelle dans une agitation convulsive.
Au milieu d'une telle confusion, une seule force est susceptible de rallier les coeurs des combattants : l'action. La haine, la jalousie, le doute doivent enfin se taire devant le courage audacieux d'une politique nationale. Quiconque a voyagé en Italie pendant ces derniers vingt ans se souvient avoir entendu rapostroi)he colère du poète jaillissant de mille bouches dejjuis les Alpes jusque vers Messine :
Esecrato, o Carignano, va il Ino nome in ogni gente (i).
Une génération a passé: (Iharles- Albert a tenté pour
(i) Ce prince de Savoie- Carignaii, c'est Charles-Albert (1798-49). Il avait été régent du royaume sarde en 1821, après l'abdication
ao4 LES ORIGINES DU PANGERMANISME
l'Italie ce que la Prusse avait tenté en i8i3 pour l'Allemagne, il a jeté l'audacieux appel : les destinées de l'Italie vont éclore, lorsque la culpabilité et la fatalité se sont abattues, terribles, sur lui. Il mourut dans la misère; mais, quand au sommet de la Superga, près de Turin, le drapeau tricolore flotta sur le cercueil du malheureux roi, un j^euple en deuil priait avec reconnaissance devant la dépouille du maudit Carignan.
(^n nous demande alors : est-ce donc à cela qu'aboutissent vos pensées ? La royauté légitime en Prusse doitelle suivre le sort des Piémontais en se lançant sur la voie périlleuse d'une politique d'annexion? Patience! Nous avons relevé précédemment les moments caractéristiques dans l'histoire des trois grandes fédérations modernes, a(in de savoir si nos théoriciens fédéralistes ont le droit de donner pour modèles à rAllomague les mutations de la vie föderative en Suisse et aux Etats- Unis.
Considérons maintenant avec tout le calme possible, et bien en face, quels sont les faits du mouvement unitaire italien, pour mesurer s'il existe vraiment entre l'état des choses en Italie et en Allemagne une parenté aussi étroite que l'aflirment nos unitaristes. Je dis — avec autant de calme que possible — car les temps ne sont i)as encore venus où un pati'iole allemand pourra regarder (res luttes glorieuses d'où sont nées la liberté et l'unité italiiMuies, sans qu'une profonde émotion lui étreigne le cœur.
Celui qui n'a pas perdu toute notion (h; la gran<leur «le rhuinaiiité pur une lro|> humble .soumission à la maison
dA Viclor-Eiiiiiiniiuvl I. Il avait proclamé iiiir Conslihitioii à dt'iiii lihérali', ({lie 1«' soiivernin légiliiiic, ()liarli*K Félix, appiiyé sur leR AutricliiniM, déclara nulle rt non av«>nn<'. Il dut .s'exiler. Devenu roi en iH'h, il reprit skk plans, déclara la. )(ucrre A rAutrielii; en lH'|H ; mais dut s'exiler eneore, après la dét'aite de <>uiitozzu. Le peuple hurde ruiueua sesocndrcs d'Opurlo.en taraude pompe.
de Habsbourg, celui-là doit considérer avec une joie sereine cet événement merveilleux : comment un peuple moralement atrophié a, pendant cinquante ans, péniblement travaillé à conquérir de nouveau l'unanimité et le courage qui l'honorent, comment il a contraint le fait de l'unité géographique italienne à devenir une réalité
politique.
Ibid., t. II, p. 219.