‹ Les origines du pangermanisme (1800-1888);Chapitre 88 sur 98 · I. LES PRINCIPES d'une POLITIQUE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

I. LES PRINCIPES d'une POLITIQUE CHRÉTIENNE

11 est évident que la philosophie de l'histoire doit exercer une influence sur les sciences politiques et sociales. Car science et Ktat sont du domaine de l'histoire, d'où il résulte que toute théorie politique ou sociale est essentiellement déterminée par ce que l'on pense de l'histoire...

11 est d'importance capitale de lixer d'abord quels rapports on voit entre le christianisme et l'histoire du monde. Ou bien le christianisme constitue le centre autour duquel gravite l'histoire universelle, ou bien il est tout à l'ait indépendant d'elle et ne doit jamais y être mêlé. Non : le christianisme plane pour ainsi dire au-dessus de toute civilisation, au-dessus de tous les stades de l'évolution humaine...

Sur ce point, Stahl (i) surtout tomba d'erreur en erreur. Il se vantait de sa conception chrétienne du monde, et s'appuyant sur elle, il qualifia de spécifiquement chrétienne une organisation de l'Etat tout à fait particulière... Il faut ajouter que cet État, où aboutit la théorie de Stahl, est précisément à l'opposé du christianisme... 11 laissa de coté toutes les questions internationales; il prétendit être un penseur chrétien, lui qui, pas une seule fois, ne tint compte de ce que le christianisme considère les hommes comme solidaires les uns des autres. Grotius n'avait-il pas déjà montré, il y a deux siècles, que toute

li; Stahl (Friedrich Julius), 1802-61, professeur à l'Université lie Berlin, membre de la Chambre des députés de Prusse en 1848. Il était Israélite de naissance, mais converti à un luthéranisme très rigoureusement orthodoxe. La Philosophie du Droit 2° édit. 1847 a été le catéchisme du conservatisme autoritaire prussien.

espèce de droit, droit public ou droit privé, est compris dans le droit des gens. Scbelling réclame une ligue chrétienne des jîeuples. Et le rationaliste Kant disait aussi que ce serait un devoir pour les États de cherclier à constituer une fédération, que c'était là le seul but de la politique dite extérieure, dont « les subtilités ne seraient autrement que bêtise et injustice voilée ». Pour Stahl c'était là une pensée trop élevée : il ne concevait que l'Etat isolé, qui en principe devait être chrétien, mais il aboutissait ainsi à une abstraction. Car l'Etat chrétien doit avant tout se considérer et se comjiorter comme un membre d'une société universelle comprenant tous les États; la politique dite extérieure ne doit pas

re i)our lui quelque chose d'accessoire.

A cette idée de l'Etat isolé se joignit chez Stahl encore le principe de la monarchie; c'était pour lui une sorte de puissance cosmique, dont le christianisme devait précisément nous an'i-amhir. Chrétien conscient de sou point de vue, il n'aspire ni à la monarchie ni à la répul)li(jue; il s'efforce d'atteindre le bien, non pas n'importe quelle forme spéciale de gouvernement d'où ne découlerait aucune science politique soi-disant chi'élienne. (]ar celle-ci doit bien i)lulôt laisser de cAté ce qu'impliquent ces formes particulières de l'Etat, et n'aurait donc à con- Ki<Iér«'r que le caractère général des constilutions, et celui «le la vie politique... E'i<lée de la moiiarclii«^ devint ainni ])our Stahl si abstraite, qu'il ne sut même pas t-econnaftre la din'érence prodigieuse, (ju'il y a entre h's monarcliiesde l'Europe occidentale «'t le g<»uverneuient auloeralique delà HuKsie: bien plus, il con.sidérait celle-ci comme le type de l'untorité monarchitiue — voire même de l'ordre des clioHeM noriual en histoire. Je crois au coiilraire (]u<> rien ne pourra autant iliscn'diter la monarchie (*ii Miirope occidentale, que de chercher à s'appuyer sur l'excMnplo des tziirH. (iCt homme (|iii portait <le tels jugeuients sur

la Russie devait avoir bien mal compris l'organisation l^olitique et l'histoire de l'Europe. Comment aurait-il pu comprendre le cas particulier de l'Allemagne, et qu'en a-t-il compris, s'appuyant sur cette conception du monde, fondée elle-même sur un christianisme judaïque et sur dos idées du droit romain? Il n'y a rien compris.

Chacun reconnaîtra que l'organisation du moyen âge était loin de mériter le nom de chrétienne; il était d'ailleurs presque impossible que les invasions barbares ne fussent pas suivies d'un desix)tisme farouche. La féodalité en fit une sorte de système, puis surtout l'Eglise, qui en adoucit sans doute en une certaine mesure la sauvagerie et la grossièreté, puis lui donna sa bénédiction, et y obtint ainsi la première place. Ainsi bénile par 1 Eglise cette organisation passa pour chrétienne, et voulue de Dieu lui-même, et l'on couvrit du nom de chrétiennes toutes les institutions et toutes les violences de l'époque. Mais je prétends que si l'on ne peut affirmer que l'Église d'alors répondait à l'idéal de Xotre-Seigneur, on ne peut dire non plus que l'organisation du monde à cette époque était chrétienne et voulue de Dieu : une telle affirmation serait un blasphème contre le christianisme.

Il est indiscutable que les peuples crurent longtemps à cette organisation chrétienne du monde... Que n'a-t-on cru au moyen Age ! L'esprit critique sommeillait encore, et d'une façon générale la conscience humaine se trouvait dans un état à demi extatique. Le droit divin put ainsi d'autant mieux prendre racine et se développer, et il se maintint jusque bien avant dans le siècle dernier. La servitude, la corvée, toutes les rapines, les misères étaient voulues de Dieu, et dépendaient de l'organisation chrétienne du monde. Des ordres de chevaliers y veillaient; c'était souvent les pires brigands, les hommes les plus débauchés — peu importait : ils assistaient tout de

même à la messe, et ils se paraient de l'insig-ne de la croix... La chevalerie était un des piliers de l'organisation chrétienne du monde... L'Église en outre s'était enrichie, et tout ce qu'elle possédait, elle le possédait de droit divin; et, s'appuyanl toujours sur le droit divin, les grands prélats menaient impunis leur existence criminelle... Au nom du droit divin les seigneurs abusaient de leurs vassaux, et les pressurait comme bon leur semblait; il« pouvaient organiser des chasses d'hommes... Invoquant le droit divin, on brûlait les hérétiques et les sorciers : ce fut l'origine de toutes les horreurs de la justice criminelle du bon vieux temps.

Dexmis la Restauration il ne manque pas. d'historiens pour peindre sous des couleurs séduisantes ce bon vieux temps ; jamais ils ne ix)urront faire qu'il ne se soit passé sous les auspices du droit divin des choses qui, aujourd'hui, nous font frémir. De fait, ce n'est pas sous l'influence des défenseurs du droit divin que se dëveloi)pèrent tics maximes plus liumaincs, mais bien sous celle des civilisateurs décriés. Car il fallut d'abord briser la superstition de la sanction divine, avant que le droit de l'homme jtùt être reconnu, car le droit divin laissait celui-ci rom])lètement de cAté. Les détenteurs de l'autorité divine se croyaient tout permis; ceux (\m au contnairo y étaient soumis, commencèrent à douter de Dieu ; cela «levait fjitaliMnent aboutir à une grande! explosion <iui <létruirait do fond en comble ré<lili(<' du droit divin. I^a catastrophe était inévitable ; le droit divin aboutit forcément à la ruine, car il exclut toute Hurvcil lance, toute esiu'ce de contr<Me. Il ne peut exister quo comme un dogme. Non seulement cela trompait les puisHtints sur lo véritable état de« choses, mais — telle que nous (»oiinoiNMonH la nature humaine — roln cbnait faljiIrrrM'ii! les (b'-pi-avtT.

Il faut s'élever à l'idée d'une politique et d'une vie économique universelle : alors seulement on pourrait la qualifier de politique et d'économie chrétiennes, tout comme le christianisme veut et doit êti'e la religion universelle Mais en prenant pour point de départ cette

conception insuffisante d'un état chivîtien, ou prétend parler du maintien et de la reconstitution de l'organisation chrétienne universelle, alors que le mot lui-même implique qu'il ne peut être question d'un état pris isolément, mais qu'il faut considéiHîr le monde entier.

Schelling- positive Philosophie [La philosophie positive de Schelling), j). 254.

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