PREFACE XXIII
même temps une erreur. Frédéric II se trompe toujours à cause de sa médiocrité dans le mal. Félon à l'égard de l'empereur, son suzerain, et du roi de Pologne qu'il poussait à la guerre contre la Russie, en lui promettant son alliance, tandis que déjà il s'entendait avec la Russie pour un second partage des dépouilles polonaises, Frédéric cependant reste timide dans sa félonie. Il n'a pas su commettre un de ces crimes auxquels l'histoire pardonne à cause de leur grandeur. Il a laissé prendre à ses complices une part trop étendue de la Pologne. Comme il avait négligé, en ijiSS, de conquérir la \\ eslplialie. 11 a omis de conquérir l'Autriche elle-même, comme il l'aurait pu, s'il était resté l'allié de Charles- Albert de Bavière en 17^'^, »lu lieu de l'abandonner quand Marie-Thérèse lui offrit la Silésie. Un de ses principaux généraux, Winterfeld, avait proposé ce plan : conquérir toute l'Allemagne ou mourir. Cette conquête de l'Allemagne avait des chances prodigieuses de s'accomplir, si l'on y avait apporté de l'audace, de l'intelligence et une « ténacité invincible ». Aujourd'hui, disait Biïlow, peut-être est-il trop tard. Les méliances du monde sont éveillées. Pourtant, l'arrière-pensée de la politique et du militarisme prussiens a toujours été de réaliser par la force cette unification de toute l'Allemagne, Autriche comprise.
Une fois qu'on est en si belle voie, la Hollande y doit passer, et aussi la péninsule balkanique. Bïilow est un pangermaniste déjà par son assurance. Son système, en outre, est tout imbu de la doctrine des « nécessités militaires ». Ce n'est pas lieu de dire en
XXIV LES OlUGINKS DU PANdEUMAMSME
quoi il est un novateur en tactique et en stratégie tliéoriques. Les notions, qui sont aujourd'hui familières, (le la Inisc et de la ti<>m' (Vapéfations, il les a formulées le premier. Il a beaucoup appris des généraux de la Révolution. La guerre révolutionnaire des masses et cette savante géométrie prussienne des bases et des lignes d'opération, l'essentiel dé la pratique française et l'essentiel de la théorie prussienne, voilà ce qu'il s'elforce de concilier dans une synthèse neuve. Il en résulte un robuste déterminisme historique, dont le moteur est la « nécessité militaire ». Il existe pour tout Etat une « sphère d'action -> stratégique. Tout Etat tend par la masse de sa population à remplir en entier cette « sphère d'action ». Elle n'est pas infinie, parce qu'il existe pour toute force militaire, appuyée sur une base donnée, une limite qu'elle ne peut dépasser, sans être j)lus faible qu'une force ennemie égale ou même très inférieure qui pourrait la couper de sa base. Simples notions; suriisantcs pourtant ji transformer l'art de la guerre et les perspectives de la polititpie.
Il n'y a plus en effet de guerres défensives, si le secret de la victoire est surtout de couper la ligne d'opération de rennenn'. On |)eut délinir aiséuient les limites naturelles des jetais : ce soûl celles au delà desipielles une olfensive ne pourrait plus réussir, parce que la ligne d'opération en serait trop facilement coupée. Mais si l'on se rend eouq)t(t (|ue la masde i'emf)orle si la guerre, parce (pi'elle peul, à dennilé égale du front, envelopper la ligiu* ennemie et la couper <!e sa base d'opération, on conq>ren(lra
PRKFACE XXV
qu'il ne puisse plus subsister de petits Etats. Ils seront la proie des grands, parce que leur base militaire est forcément plus courte et que les masses qu'ils peuvent mettre en mouvement sont moindres. Cette politique militaire nouvelle ne pourra donc avoir égard aux nationalités, aux langues, aux fortunes, aux droits traditionnels. Tout l^^tat tendra de luimême à ses frontières naturelles qui sont celles on il est stratégiquement le plus fort. Il y tendra sûrement, pour n'être pas vaincu. Mais il ne peut les dépasser impunément, sans s'alïaiblir.
A ce compte, la sphère d'action de l'État prussien, qui sous Frédéric II s'était contenté d'envahir le Hanovre, ne pourrait s'arrêter au Rhin. Elle s'étend géométriquement jusqu'à la Meuse ; et aucune poussée française en sens contraire ne pourra l'empêcher d'y atteindre. A l'Est, la seule frontière naturelle pour la Prusse est celle qui lui a été assignée par le troisième partage de la Pologne et qui fait Varsovie prussienne. Qu'une ligne de forteresses garnisse la Narew et la Yistule, la Prusse ne pourra plus en être délogée. Tout le Danemark appartiendra à la Prusse, en vertu de cette même loi qui fait que les forces militaires, comme par une élasticité naturelle, vont jusqu'aux parois hydrographicjues ou montagneuses de leur récipient. Parallèlement, l'Autriche sera tôt ou tard obligée d'évacuer l'Italie et la Galicie, parce que toute position à l'ouest du Tarvis ou au nord des Carpathes est indéfendable pour elle. Au contraire, elle rayonnera dans toute l'Allemagne du Sud; et toute la vallée du Danube lui est assignée jusqu'aux Balkans.
Pronostic qu'il faut se garder d'oublier. Toutes les fois que la Prusse voulut détourner l'Autriche des affaires d'Allemagne, elle lui montra ces compensations en Orient. Un pédant mégalomane, que Frédéric II avait hissé à son ministère des Affaires étrangères, Ewald-Friedrich von Hertzberg, avait déjà poursuivi ce plan, sa vie durant, avec un machiavélisme maniaque (i). C'est à Hcrtzberg que son roi dit avant de mourir : « Si je vous avais obéi, je n'aurais pas eu quinze jours de repos pendant mon règne. » Ce même ministre brouillon et traître à sa parole devait faire envahir la Hollande par les troupes prussiennes en lySÖ pour une légère avanie que les « patriotes » hollandais, soulevés contre le parti borussophile du statliouder, avaient fait sui)ir à la princesse de Prusse, sa femme. Pourtant ridée dont il était féru avant tout, c'élail de pousser l'Autriche jusqu'aux bouches du Danube, qui appartenaient encore aux Turcs. Il travaillai! donc l'Autriche, pour lui faire prendre le parti des lluRses dans la guerre (pii avait éclalé entre ces derniers et les Turcs^en 17^7. Kl landis qu'il promettait à la tsarine Catherine II l'amitié et les subsides de la Prusse, et des volontaires prussiens pour son armée, son ambassadeur à (.^onslantinopU', Diez, faisait espérer l'aide prussienne à la Tur<|uie. Le sinistre calcul devait, selon son estimation, assurer une compensalion à la i^russe en Pologne cl aboutir, (|uelle
(I) Sur IIrrl/l»«'rK. voir Max 1)i'.m:kicii, FruuIrU'h W'ilhrlm II and Graf Jleiiibptff. (HiHtorlhclu' ZriUrlirifl, l. l;. iH;;) : Pm i Maiii.Kir. Gra/ llerlibevg. (Ibid. t. 4a, 1879.)