CK <^UE sEUArr un empire allemand véritable
On dit sans doute qu'uneConfédération, dont le caractère est flottant entre le droit constitutionnel et le droit international (comme a été le Saint-Empire romain germanique), ne pouvait convenir qu'au moyen Age, alors que les temps modernes au contraire préfèrent les rapports clairs et nets des pays nettement distincts au point de vue politique. Ceci est parfaitement exact : le siècle où nous vivons est caractérisé par la domination de cette idée de l'État. Mais que se passerait-il si cette époque prenait fin, faisant place à une période où il serait bien plutôt nécessaire de passer de la simple Confédération à une fédération plus étendue ? Ce ne serait pas un retour à la féodalité; cela signifierait tout simplement que le temps du fédéralisme est venu. Si donc, dans les circonstances telles qu'elles se présentaient au moyen âge, les provinces d'Italie et de Bourgogne s'unirent à l'Empire allemand, sous une forme féodale, l'avenir nous invite bien plutôt à nous unir avec nos voisins de l'est, notamment sous la forme d'une fédération; et ceci i)ermettrait peu à peu une grande fédération de l'Europe centrale.
Il va de soi que la formation d'un nouvel Empire allemand devait inévitablement entraîner la séparation de l'Autriche et de l'Allemagne; il était impossible que l'empire d'Autriche consentît à accepter la domination allemande. Le territoiiM», que comprenait autrelois la Confédération, se trouva donc beaucoup diminué, alors qu'il aurait au contraire fallu l'étendre; il aurait fallu non seulement que l'Autriche restât unie à l'Allemai^ne, et i)ar suite aussi la Hongrie, mais, comme nous lavons déjà dit, que la Prusse s'efforçât d'unir à l'Allemagne la Pologne, en tant que pays voisin de la Prusse orientale.
Là-dessus on aurait alors pu fonder un empire prussien. Gela eût répondu au cai*actère réel du développement allemand qui ne s'étendait pas moins vers le nord-est que vers le sud-est. (!!ela eût répondu aussi à la situation naturelle et aux intérêts véritables des provinces prussiennes de la mer Baltique. Le pi*otestantisme de la Prusse, et surtout de la maison royale de Prusse, ne constituait pas un empécliement, mais une facilité tle plus; car on y trouvait la plus sûre garantie que la Prusse protestante n'en viendrait pas à op])rimor la Pologne catholique et à en làii'»' une jji'oviutc prussienne
Si l'on veut que la puissance militaire du nouvel empire <l'Allcinagn<î ait un résultai réel eJ durabh' vl entraîne une transl'uriualion salulaire dans rorganisalion de IKurope, elle doit i*ainencr la liussie aux frontières, ({u'elh^ a déjà tant dépassées au gi'an<i (U'triinenl de rAlIcmagne, devenant ainsi une menace [M>ur loulc la civilisa (iuu oicidentaic. Mais alors s'élèverait aussitôt la question de •avoir ce que doivent devenir les juiys que la Hussie serait contrainte à nous ren<lre?
Joui d'alMinl au mnult'st : c'est là qu'il famirait princi[)aleraent diriger notre attaque, car c'est là, depuis l*ierre le Grand, le centre dr l.i ptilsHJtiiee russe; lu (jues-
CO.XSÏANÏIX FRANTZ 2^9
tion se poserait donc d'abord pour la Pologne. Dans les circonstances présentes ce ne serait pas chose très difficile pour la Prusse que de l'arracher à la Russie. La difficulté serait bien jdutôt de définir quelle devrait être ensuite la situation de la Pologne. Il n'y aurait qu'une solution : il faudrait faire de la Pologne une dépendance unie à la Prusse. Cela est difficile, caria Prusse est maintenant pour ainsi dire amalgamée au nouvel empire qui tend de son côté à la centralisation, à l'uniformité et avant tout à la concentration nationale, ce qui ne permettrait pas une pareille union. Plus vastes seraieirt donc les territoires auxquels la Russie devrait renoncer, plus grande serait la difficulté.
Nous ne pourrons entraver l'envahissement par la puissance russe qu'avec l'aide de l'Autriche. Car ce n'est jjas seulement au delà de là Diina qu'il faut repousser la Russie, mais bien au delà du Dniester, et il faut lui barrer à jamais là voie des i>ays balkaniques. Ce serait parfaitement possible si l'Allemagne et l'Autriche unissaient constamment leurs ellorts ; mais cela suppose avant tout une fédération organisée entre l'Allemagne et l'Autriche. On voit donc ce que signifie aujourd'hui la séparation de l'Autriche et de l'Allemagne, je veux dire combien cela fut avantageux pour la Russie, et quels dangers, au contraire, en sont sortis ])our l'avenir de l'Allemagne.
Le commerce de l'Allemagne ne présente pas un caractère d'unité ; le bassin du Rhin, auquel se joignent, dans une certaine mesure, le bassin de l'Ems et du Weser, forme à lui seul un district, dont le développement commercial sera j)aralysé tant que la Hollande, le pays le mieux doué au point de vue maiùtime, n'en fera pas partie. C'est en Hollande que se trouve l'embouchure du plus grand fieuve allemand, qui, à lui seul, a plus d'importance que l'Elbe, le Weser et l'Ems réunis. Au Rhin
aSü LES OUIUINKS DU PAAGEUMANISMK
se joindrait encore l'Escaut... Maintenant, vu les circonstances, la Hollande est beaucoup trop petite et beaucoup trop faiblement peuplée pour jouer un rôle important dans le monde transatlantique. Ce n'est que par l'union de celle-ci avec l'Allemagne, plus grande, mais moins bien douée au point de vue maritime, que l'on pourrait changer cela au profit des deux pays... C'est ainsi seulement que pourrait se former, d'une fa^on toute naturelle, une grande puissance maritime allemande.
Le bassin de l'Elbe permet les relations entre l'est et l'ouest, en ce que la rive droite de ce fleuve est ouverte plutôt vers la mer Baltique que vers la mer du Nord, et pour ce qui est de l'Allemagne du nord-est, elle souflre d'être ainsi fermée vers l'est, et ne pourrait bien se développer au point de vue du trafic que si la i^laine sarmate se joignait à elle. L'Allemagne du sud-est enfin est orientée, d'une part, vers la mer Noire par le Danube, d'autre part, vers l'Adriatique, d'où elle est séparée par la large chaîne des Alpes qui rend le trafic singulièrement difficile...
Où trouverons-uous un remède, maintenant (jue notre industrie a fait de tels progrès qu'elle ne peut absolument plusse pas.ser de débouchés, et que tant de campagnes allemandes sont déjà si surpeuplées, que l'industrie est devenue leur condition même d'existence, alors que les marelles d'oulre-mer nous manquent, et que nos voisins nous imposent des frontières <louanières? L'essentiel serait peut-être bien de supprimer celles-ci, mais ce ne serait possible que sur notre frontière orientale, ce qui jumrrait nous ouvrir un débouché silr et important. Ainsi M<M|v ,.|, tc\i(. Uli rions :i l.i Icdt'ration de l'Europe ((Milralc.
i)<iiiH 1 enipir«! d'aujourd'hui, il ne peut plus être question d'une évolution fédéralivo. (îeci est In conséquence
CONSTANTIN l'UANTZ 28 1
même de sa situation extérieure qui l'oblige à grouper sa [)uissance militaire de l'avon qu'elle soit toujours i)réte à tenir tète en même temps à la France et à la Russie, et peut-être aussi à l'Autriche, depuis que celle-ci n'est plus pour lAllemagne qu'un pays étranger. Et un pays qui doit ainsi concentrer toute sa l'orée militaire en vient naturellement à la centralisation ; c'est l'aboutissement forcé du militarisme. En eilet, tout ce qui est né de ce uoavel empire marquait précisément les progrès de la centralisation, alors que les Etats isolés de remi»ire ont perdu peu à peu leur compétence juridique et leur autorité. Mais qu'est-ce qu'un Etat sans compétence juridique et sans autorité? C'est un non-sens. Et pourquoi de tels non- sens persisteraient-ils au lieu de disparaître, comme disparurent le Hanovre et la Hesse'? Une fois entré dans le courant do l'unification, il n'y a plus moyen de s'arrêter. Si l'on admet que l'Allemagne tendait naturellement à une organisation fédérative, il faut reconnaître que le système de 1866 est fondamentalement erroné. Mais alors que mettre à la place'.'*...
Il ne faut pas traiter la vieille Allemagne de l'ouest de la même manière que la partie orientale, qui s'est jointe à la première par suite de la colonisation, de la germanisation et des conquêtes... Nous avons signalé déjà combien ce contraste est marqué dans l'Etat prussien, et combien il serait important jMJur l'évolution allemande ellemême que les provinces occidentales de Prusse constituassent à elles seules un pays allemand qui n'eût que des rapports personnels avec la partie orientale de la monarchie. A cette condition il pourrait se former une confédération de l'Allemagne occidentale, avec laquelle la Prusse de l'Est, de même que l'Autriche allemande, aurait une alliance défensive et olfensivo, d'où naîtrait ensuite l'autre fédération.
28a LES ORIGINES DU PANGERMANISME
Quelque confuses que les choses puissent paraître, un caractère fédératif apparaît dans toutes les institutions et toute l'histoire du Saint-Empire : quand les princes des tribus allemandes choisissaient un roi, ils le faisaient évidemment sous l'influence de la domination franquo, qui les avait accoutumés à l'idée d'un chef commun. Mais une fois le chef choisi, tous les peuples gardèrent leur indépendance au y^oint de vue des aflaires intérieures ; on eut ainsi une sorte de constitution föderative. Le collège des Électeurs constituait une sorte de fédération, de même celui des princes; les ligues de tous les membres de l'empire étaient à l'ordre du jour, telles la ligue du Rhin, la ligue hanséatique, la ligue catholique, etc.
Il est pas significatif que la Suisse, qui autrefois l'aisait partie de l'Empire, ait constitué, lorsqu'elle en fut séparée, une coni'édération ; de même, bicntAt après, les Pays-Iîas. l*lus tard, lors(|ue le vieil Em])iro eut été dissous, et que des territoires importants, sous le nom de conléilération du Rhin, furent tombés sous la domination fran(;aise, après les guerres de l'indépendance, la Confédération allemande fit son enti'ée dans le monde. Sans doute c'était une organisation très défectueuse, mais cela répondait à la nécessité et l'on reconnut le principe fédératif qui vit dons la nation allemande.
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il ncHis l'aiil avant tout reviMiir (encore une lois sur la conception défectueuse ou plulAt franchement ei-ronée que l'on ne fuit de l'IiiNtoire (h; rAUemagnc «i de rvWv (!<•
CONSTANTIN FRANTZ a83
la Prusse, car les opinions qu'elle a suscitées n'ont pas médiocrement contribué à faire méconnaître totalement la position de la Prusse vis à vis de la Polog-ne.
On a perdu presqu'entièrement de vue que la Prusse était née de l'ancienne Marche du Nord. C'est que l'on a considéré uniquement l'Etat prussien moderne, qui, lui, ne date que du Grand- Electeur. Il était facile alors de ne jmis tenir compte de l'histoire antérieure de tous les peuples qui forment aujourd'hui la i^irlie orientale, mais constituent en réalité le centre de toute la monarclne. C'est ainsi que Ranke lui-même pixjcède dans son Histoire de Prusse. La formation de la monarchie prussienne lut de prime abord essentiellement déterminée par la colonisation allemande, qui dès le xr siècle commença à se développer dans la partie nord-est de l'Allemagne actuelle pour s'étendre, en l'espace de 3oo ans, jusqu'au lac Péipous. Notons que c'est là un des phénomènes les plus gi-andioses et les plus intéressants de toute l'histoire d'Allemagne, mais qui attend encore son historien. Or, ce fait là précisément a échappé à Ranke, à moins qu'il ne l'ait jugé insignifiant. Si donc il est arrivé à un historien aussi eminent de négliger ce fait d'imjiortance capitale, qu'attendre alors d'esprits aussi bornés que le sont les historiens du parti de Gotha ? Non seulement ils ont laissé le fait de c<)té, mais ils l'ont écarté de propos délibéré, si bien qu'il en est résulté finalement cette énormité que la Marche de Brandebourg devait être considérée comme le noyau même de l'Allemagne. On sait bien que les érudits en arrivent parfois aux idées les plus extravagantes, mais celle-ci malheureusement n'est pas restée dans les limites du monde savant ; elle s'est infiltrée peu à peu dans des milieux plus étendus et finit par influencer l'opinion politique. C'est pourquoi l'Ame prussienne s'est consi-
dérée comme de nature essentiellement allemande, et quel rapport cela pouvait-il bien avoir alors avec le sentiment national polonais? Ce rapport, eh J)ien, il existe : la monarchie prussienne avait une mission spécifiquement allemande à remplir. Bien entendu, un rôle lui est réservé par l'Allemagne, mais au même titre qu'à tous les Etals de l'Empire, car chacun doit, selon ses forces, travailler au profit de la patrie commune, et par conséquent ce rôle ne peut être dévolu à la monarchie i)russienne seule. Mais je dirai par contre que la mission spéciale à la Prusse, et que les autres États de l'Allemagne ne i^artagent point, pousse cet État à une expansion vigoureuse vers le nord-est et consiste en un mot à maintenir le nationalisme russe dans ses [u'opres limites ou à 1 y l'aire rentrer. Car la Prusse est sortie de l'ancienne Marche du Nord qui plus tard s'appela la Marche de Brandebourg. Mais l'iiistoire de cette Marche a dès le premier jour été intimement liée à l'hisloire de la Pologne, et il en va de même du territoire allemand de Tordre teutonique, qui fut, lui aussi, réuni {mr la suite à cette Marclie. D'autre part, la Poméranie et la Silésie ont été autrefois des provinces très nettement polonaises, et c'est ainsi que les antécédents de toute la partie orientale de la Prusse actuelle nous poussent partout vers la Pologne. Bien jjIus, l'histoire moderne de la Prusse elle-inôme.du (Irand-Electeur jusqu'en iHi.'), s'est Inuivée fréquemment mêlée aux événements de Pologne, et cela amena des conséquences d'une importance extrême.
La p<)liti(/iic numdialc consldt'n'c parliriilit-- /cillent ou point ilc vue de lÀUeiim^ne, t. II, ]». 5u, 53 88.
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