CHAPITRE VIII
LE DOGME, LA DISCIPLINE ET LE CULTE SOUS LE GOU- VERNEMENT DE HENRI VIII ET DE CROMWELL. NOMBREU- SES INFILTRATIONS DES DOCTRINES LUTHERIENNES, 1530-
Pendant les onze dernières années de son règne, le « Chef suprême » régla le dogme, la discipline et le culte de son Eglise sur les variations de la politique européenne. Quand le Pape semblait être sur le point de réussir à grouper l'empereur et le roi de France contre l'Angleterre, au nom de l'unité religieuse considérée comme la base nécessaire de la paix. Henri VIII se montrait très catholique dans ses formulaires de foi, pourchassait impitoyablement et envoyait au bûcher hérétiques et anabaptistes afin d'enlever aux souverains catholiques le meilleur prétexte d'une intervention armée.
Le danger venait-il à disparaître de ce côté, Henri VIII entrait en conversation avec les réformés
BIBLIOGRAPHIE. —Documents: Letters and papers. Henry Y 111. t. XII à XX. Le tome XX, le dernier paru de la collection, s'arrête au 31 juillet lfiî5. — Calcndar of State papers, Venetian% t. v. Wilkiks, Concilia, l. III. — Journal of the House of Lords, 1. 1. Journal of the House of Co?nmons, 1. 1. Wriothesley, Chronicle; Nicbolr, Narratives of the Reformation; Cox, Remains of archbishop Cranmer ; Et TUER, Fwdt ra. t. VI; Statuteso/ Henry Vlll, t. \U,Acts of the Privy Council, t.i. Strype,2?cclesiaetical Mcmorials,t. il.
Livres : COLLIER, An ecclesiastical history of Grcal Britain, éd. Lathbury, 18o-2. DixOHi History, t. I, chap. VI et vu; t. II, chap. ix, x, xi, xn,
allemands, recevait et envoyait des ambassades, laissant entrevoir la possibilité d'un traité d'alliance qu'il évita toujours de conclure. Dans ces moments, nous le verrons solliciter les avis de Mélanchton, l'oracle des communautés luthériennes.
Ses collaborateurs dans le gouvernement de l'Eglise se divisaient en deux groupes : les évêques Ilenriciens et les évoques à tendances luthériennes. Les premiers étaient peu nombreux : nous les aurons tous cités, quand nous aurons nommé Tunstall, Stokesley, Bonner et Gardiner. Ils avaient tous ardemment secondé le prince, à titre d'ambassadeurs, dans l'affaire du divorce; ils avaient rejeté l'autorité du pape, mais, ce point mis à part, gardaient dans leur intégrité les doctrines de l'Eglise romaine. Le plus grand parmi eux, Gardiner, était avant tout un diplomate, très écouté du roi, à qui il persuada toujours qu'il commettrait une lourde faute politique en introduisant en Angleterre l'ensemble des doctrines luthériennes.
Le deuxième groupe favorisait le Luthéranisme, ouvertement ou en secret, suivant les circonstances. Il comprenait plusieurs évêques à tendances très avancées, comme Latimer, Barlow, Shaxton, nommés sous Tinfluence d'Anne Boleyn, et d'autres, plus modérés dans leur sympathie pour la réforme, Foxe,Hilsey, Goodrich, Rugg, Sampson, Vesey (ou Veysey), Salcot (ou Capon). Presque tous étaient des religieux qui devaient leur promotion à la platitude dont ils avaient fait preuve en livrant aux agents du roi les monastères dont ils étaient les supérieurs. Vesey et Salcot sont
donne d'amples détails sur les variations doctrinales de la période que le présent chapitre résume peut-être trop brièvement. Major Hume, The Wivvsof Henry VIII, Londres, 1904; ForMadox Hueffer, The fifth queen, Londres, 190G. C'est un roman historique sur Catherine Howard à qui sa jeunesse, sa beauté et sa mort tragique attirent encore beaucoup de sympathies.
célèbres pour avoir dilapidé les biens de leur évêché. Cromwell était le chef véritable du parti luthérien; son idée maîtresse était d'unir étroitement l'Angleterre et l'Allemagne sous une même formule religieuse afin d'opposer à l'Eglise catholique romaine une grande Église protestante. Cranmer , qui fut sous Henri VIII l'archevêque prêt à toutes les besognes, appartient à ce groupe, bien que son influence n'ait pas été prépondérante et décisive en faveur du Luthéranisme, comme elle devait l'être sous le règne suivant.
Les formulaires dogmatiques, les prescriptions disciplinaires et cultuelles des dernières années de Henri VIII ont souvent le caractère d'un compromis entre ces deux groupes de tendances opposées. En fin de compte, elles sont l'œuvre du roi qui intervenait fréquemment dans les discussions théologiques, et toujours victorieusement, parce que les évêques des deux camps ne manquaient jamais de soumettre les opinions qui leur tenaient le plus au cœur à « l'excellent » jugement de Sa Majesté.
Cela fut surtout vrai quand, dans l'année qui vit la chute de Cromwell, l'épiscopat s'accrut de quelque évêques, diplomates de carrière et opportunistes par tempérament, tels que Heath qui avait d'abord penché vers Mélanchton et suivait maintenant Gardiner, Knight. élève de Wolsey, Thirbly, Bird , Holgate, provincial des Gilbertins, qui, au moment du pillage des biens monastiques, avait obtenu, pour sa part de butin, un monastère de son ordre et un couvent de femmes. Jl devait être le premier archevêque marié d'York.
PREMIÈRE TROFESSION DK FOI. 195
1. — Première profession de Foi de l'Église d'Angleterre et prescriptions de Cromwell.
La première profession de foi de l'Église d'Angleterre est de Tannée 1536. L'assemblée du clergé de la province du sud se réunit le 1) juin. Elle entendit, ce jourlà, deux sermons en latin de Latimer. C'était Cranmer qui avait choisi, pour annoncer la parole de Dieu aux évêques et aux délégués du clergé, l'homme dont ces mêmes évêques avaient condamné la prédication quelques années auparavant. Latimer prit pour texte les paroles connues : « Les enfants du siècle sont dans leur génération plus sages que les enfants de lumière » * . Il reprocha aux évêques de n'avoir rien fait pour le peuple1 depuis sept ans, sinon brûlé un mort2 et essayé de le brûler lui-même vivant? Son sermon est une puissante invective contre tous ceux qui ne pensaient pas comme lui et contre le purgatoire, le culte des images, le trop grand nombre de fêtes, les pèlerinages et le culte des reliques.
L'assemblée était destinée à subir d'autres affronts. Le 16 juin, un familier de Cromwell, le docteur Petre, assista à la réunion des évêques et réclama la présidence comme délégué du vicaire général. Le primat de Cantorbéry lui céda le fauteuil. Le 23 juin, le clergé inférieur, après avoir affirmé ses sentiments d'obéissance à Tégard de toutes les lois promulguées par le roi, demanda aux évêques de condamner une liste de soixante-sept erreurs qui, disait-il, « étaienteouramment prùchées et enseignées et dont on s'entretenait partout ». On retrouvait l'esprit lollard dans les appellations grossières que des gens du peuple appliquaient à la sainte Eucharistie et aux autres sacrements. Les prêtres, disait-on, au sacrement de l'ordre, ne reçoivent
1. H. RoniNsox, Sermon and remains of Hugh Latimer, Londres, 1845. % Allusion à Tracy dont le corps avait été brûlé eu 1531.
aucun pouvoir qui les distingue des laïques ; on peut se confesser à un laïque aussi bien qu'à un prêtre. La Sainte Vierge ne valait pas mieux que n'importe quelle autre femme. Les fidèles devraient recevoir la communion sous les deux espèces.
Les infiltrations luthériennes se reconnaissaient à la négation du libre arbitre, de l'autorité de l'Eglise, du purgatoire, aux attaques contre le jeûne, les aumônes, la messe, les chants d'Église, les pèlerinages, le culte des saints et des reliques, les fêtes, enfin, à l'affirmation que les prêtres devraient se marier, que tous les péchés sont véniels et pardonnes par les seuls mérites de Notre-Seigneur.
Le clergé inférieur se plaignit que des livres, dénoncés par lui comme remplis d'hérésies, n'eussent pas été expressément condamnés par les évêques. Quelquesuns même circulaient librement avec un privilège du gouvernement. Ce dernier trait était à l'adresse de Cromwell, patron des doctrines luthériennes1.
Henri VIII avait à ce moment un grand intérêt à montrer aux protestants allemands que les doctrines approuvées par lui n'étaient pas irréconciliables avec leur confession de foi. Les soixante-sept erreurs ne furent pas réprouvées. Mais depuis que l'autorité du pape avait été abolie, le clergé ne savait plus ce qu'il devait enseigner aux fidèles : les Anglais, épouvantés par le supplice des moines, de Fisher et de More, se demandaient avec angoisse où s'arrêterait la révolution religieuse. Le roi voulut rassurer ses sujets, en faisant préciser par ses évêques les limites exactes des changements qu'il permettait ou tolérait qu'on fît subir aux doctrines traditionnelles de l'Eglise catholique. A la séance du 11 juillet, Foxe, évêque d'IIereford. roccm-
i. m a m. and, EêsayS) p. -23G.
ment revenu de Smalkalde et très au courant des idées des réformateurs allemands, donna lecture d'un court traité, en dix articles, qui est la première profession de foi de TÉglise d'Angleterre. Le document était signé de Cromwell, qui présidait ce jour-là, de tous les évêques et du clergé inférieur. La lecture de ce document à la Chambre Haute, fut suivie d'une longue discussion sur le nombre des sacrements. Les évêques à tendances luthériennes acceptèrent l'opinion du théologien écossais, Aless, introduit par Cromwell dans l'assemblée de l'épiscopat et qui n'admettait que trois sacrements. Aless prit vivement à partie Stokesley qui répondit non moins vivement. Cranmer apaisa la dispute pendant que Foxe faisait l'éloge des réformés allemands et de la Confession d'Augsbourg l.
La Confession de foi 2 qui sortit de ces discussions est un compromis entre la vieille doctrine traditionnelle de Rome et les opinions religieuses des réformés allemands : L'exposition repoussait les indécences et les exagérations des hérétiques, afin de dissiper tout à la fois la peur du schisme qui hantait beaucoup d'Anglais et le soupçon d'hérésie qui donnait aux princes chrétiens l'occasion d'intervenir dans les affaires de l'Angleterre. D'autre part, le luthéranisme de Melanchton s'y est glissé, par exemple, dans la définition de la justification 3. Mais elle ne rompait pas ouvertement avec la doctrine romaine, de sorte que les catho-
1. Les auteurs comprenant qu'il était impossible de concilier ces deux tendances contraires, si on visait à la précision, évitèrent soigneusement les définitions absolues.
2. Wilkins, Concilia, t. III, p. 804 et suivantes; Strype, Ecclesiastical Mcmorials, t. II, p. 2<X).
3. La justification est « la rémission de nos péchés, notre acceptation de la grâce et de la laveur de Dieu, ou notre réconciliation à ces deux choses ». liâmes, ambassadeur anglais en Allemagne, avait, dès mars 133;>, de nombreuses entrevues avec Melanchton au sujet de « certains articles », Melanchton lui répondait par écrit.
liques ne pouvaient lui faire de grands reproches.
Dans la première partie — des choses nécessaires àla foi — les auteurs acceptaient comme règle de la foi le canon de la Bible tel qu'il était reçu à ce moment par Rome, les trois symboles, des Apôtres, de Nicée et de Saint Athanase, pris dans leur sens littéral et interprétés par les Pères et docteurs authentiques de l'Eglise. Ils condamnaient toutes les opinions réprouvées par les conciles de Nicée, Constantinople, Ephèse, Chalcédoine et tous les autres conciles d'accord avec ceux-là. La doctrine sur l'Eucharistie et le baptême était entièrement orthodoxe. L'article sur la pénitence était très étendu ; on y disait que ce sacrement a été institué par Dieu et qu'il est nécessaire dans tous ses éléments : confession auriculaire, contrition, ferme résolution de mieux vivre à l'avenir et nécessité de faire pénitence. Les quatre autres sacrements étaient passés sous silence non pas dans le dessein de les discréditer, mais parce que le roi, au dernier moment, avait voulu être agréable aux réformés allemands. Les articles concernant ces sacrements avaient reçu l'approbation de Cromwell et du clergé quand Henri refusa de les signer.
La deuxième partie traitait des cérémonies, du culte des saints, du purgatoire. Les vieilles cérémonies traditionnelles et les antiques coutumes chrétiennes telles que l'eau bénite, le pain bénit, le jeûne, les Cendres, les cierges de la Chandeleur, les honneurs rendus au crucifix, le vendredi saint, étaient recommandés. Les auteurs expliquaient le sens spirituel de chacune de ces cérémonies ou coutumes. Ils disaient fort nettement : « Ces cérémonies et coutumes ne doivent pas être méprisées et rejetées. Mais il faut les conserver commodes institutions bonnes et louables qui servent à nous rappeler les biens spirituels dont elles sont le signe extérieur : Il ne faut pas les laisser tomber dans