‹ Les origines du schisme anglican, 1509-1571Chapitre 15 sur 253 · John Wyclyff · texte numérisé non relu

John Wyclyff

John Wyclyff était né, vers 1324, dans un village du Yorkshire. Les faits certains de sa vie sont en très petit nombre. On sait qu'il fut élève, puis professeur à Oxford. Son nom paraît pour la première fois dans l'histoire, en 1366, à propos d'une contestation entre Edouard III et Urbain V. Le pape venait de réclamer du souverain foi et hommage pour les royaumes d'Angleterre et d'Irlande. Il avait également demandé les arrérages du tribut promis au Saint-Siège par Jean Sans-Terre et qui n'avaient pas été payés depuis trentetrois ans. Comme le roi n-e se décidait pas à répondre à la sommation du pape, celui-ci le menaça d'un procès en cour de Rome. Edouard III convoqua son parlement. Les lords, appuyés par la majorité des évoques, déclarèrent que ni Jean ni personne n'avait pu soumettre le royaume à une puissance étrangère sans l'assentiment de la nation. Le roi était invité à résister à la

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sommation de Rome. En présence d'une attitude si déterminée, Urbain V laissa sagement tomber la question.

Wyclyff intervint * dans la querelle pour soutenir les vues de la cour et du parlement. Cet acte n'était pas nécessairement un acte de courage dangereux pour son auteur ; le roi était près et le pape très loin ; le roi récompensait ceux qui soutenaient ses prétentions et Rome cherchait à gagner ses ennemis en les comblant d'honneurs. Wyclyff fut envoyé à Bruges pour y conférer avec les représentants du Saint-Siège, et, à son retour, il fut nommé titulaire de la cure de Lutterworth, à quelques kilomètres de Lincoln, tout en conservant sa chaire d'Oxford.

Le nouveau curé exprimait l'opinion de la masse des Anglais quand il discutait et niait la souveraineté temporelle du pape sur l'Angleterre ; il était d'accord aussi avec ses compatriotes quand il protestait contre certains abus rendus par les circonstances inséparables de l'organisation du gouvernement pontifical. On croit retrouver l'influence directe de Wyclyff, et on retrouve à coup sûr ses idées, dans une adresse remise au roi par le « Bon Parlement » en 1367. Les députés demandaient qu'il fût interdit à tout agent du pape de demeurer en Angleterre, qu'aucun étranger ne fût pourvu de bénéfices dans l'intérieur du royaume, et qu'il ne fût pas permis au Souverain Pontife de nommer des évoques et des abbés.

L'année 1378 fut décisive dans la vie du curé de Luttenvorth. Vivement attaqué par ses adversaires, il commença à sortir des limites de l'orthodoxie qu'il n'avait pas encore franchies. On était au début du schisme d'Occident, Wyclyff profita des controverses qui divisaient la chrétienté pour nier le principe

1. Voir J. Loserth, The beginninrjs of Wyclifs activity in ecclesias* tical poli tics, dans TheEnglish historical Review. avril 1890, pp. 319-29.

même de la papauté. Puis il se tourna contre les moines qui avaient eu le grand tort de signaler les hardiesses du novateur et de se défendre contre ses attaques.

L'autorité ecclésiastique s'émut, et Wyclyff fut cité à comparaître devant un tribunal. L'épisode est mal connu; nous savons, cependant, que l'accusé échappa à un jugement rigoureux, grâce à la protection de John de Gount, duc de Lancastre.

Trois ans après, en 1381, Wyclyff, s'attaquant à l'Eucharistie, publia et défendit douze thèses qui ne laissaient rien subsister de ce sacrement. Cette publication causa une profonde sensation à Oxford. Le chancelier de l'université les soumit à l'examen d'un tribunal composé de docteurs en théologie et en droit canon. Le tribunal déclara à l'unanimité que la substance des thèses était hérétique, et qu'il fallait en interdire l'enseignement public. Le chancelier résuma avec clarté la doctrine de Wyclyff, en deux propositions qu'il qualifia d'hérétiques :

« 1° Dans le sacrement de l'autel, la substance du pain matériel, de même que la substance du vin matériel, demeurent réellement après la consécration;

« 2° Dans ce vénérable sacrement, le corps de Jésus- Christ et son sang ne sont point essentiellement, ni substantiellement, ni même corporellement présents, mais figurativement, de sorte que le Christ n'y est pas vraiment, dans sa propre personne corporelle. »

Le mandement du chancelier fut publié aussitôt. Quand les officiers de l'université pénétrèrent chez les Àugustins pour le promulguer officiellement, Wyclyff, de sa chaire de professeur, parlait précisément de l'Eucharistie. Il déclara, dit-on, que personne n'avait le droit ou le pouvoir de changer ses convictions, et en appela, non au pape, mais au roi. Obligé, en attendant le résultat de son appel, de s'abstenir de tout enseigne-

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ment sur le sacrement de l'autel, dans l'université, il publia en anglais un petit traité populaire, le Wickett, complété par l'ouvrage connu sous le nom de Trialogue. Ces deux brochures, les agents des évoques les surprirent souvent, dans les premières années de Henri VIII, aux mains des hérétiques parmi lesquels elles circulaient en secret.

La pensée de Wyclyff sur Dieu et la liberté de l'homme est assez bien connue. La puissance de Dieu a des limites parce que tout arrive nécessairement; rien n'est possible en dehors de ce qui arrive actuellement ; Dieu ne peut, d'autre part, refuser l'être à tout ce qui est possible de même qu'il ne peut rien anéantir. Comme Dieu a tout déterminé, il y a nécessairement des prédestinés et des réprouvés. Il n'est pas au pouvoir de Dieu de sauver un réprouvé, et l'homme se damne inévitablement. Judas était prédestiné à trahir le Christ et, par conséquent, à être damné. Les actions humaines, comme tous les faits et tous les événements du monde, résultent fatalement d'un enchaînement universel de causes et d'effets au sein duquel tout fait a sa place marquée dans le temps et dans l'espace. Quand nous croyons que nous sommes libres nous sommes les jouets d'une illusion ; l'homme est semblable à un enfant qui croit marcher tout seul, pendant qu'en réalité, on le mène.

Le grand schisme d'Occident fournit à Wyclyff l'occasion d'attaquer les sources mêmes de l'autorité dans l'Église. En 1379, il regarde les deux papes rivaux comme également dépourvus de droits; tous deux sont de faux papes, des « membres du diable ». Dans le supplément au « Trialogue », il déplore la « stupidité » de l'Église qui, au lieu de se séparer à tout jamais de ces « imposteurs », considère comme un devoir d'adhérer à l'un d'eux. A partir de 1380, Wyclyff, dans tous ses

écrits et surtout dans le De veritate Scriplurœ, rejette l'autorité traditionnelle de l'Église et admet l'évangile comme l'unique loi. Brouillé avec le pape et l'épiscopat, il eut la grande habileté d'appeler les laïques à se constituer juges entre les évoques et lui. Dans ce dessein, il se mit à traduire la Bible qui, prétendait-il. légitimait toutes ses doctrines. Les Saintes Écritures n'avaient pas encore été traduites en entier dans la langue anglaise, du moins par un seul homme, et les parties qui avaient été traduites étaient, à cause de leur prix, inaccessibles au peuple. Wyclyff chercha, au contraire, à faire, surtout pour le Nouveau Testament, une traduction claire, populaire, à la portée du vulgaire. On sait qu'il y réussit, et qu'il a, pour ainsi dire, créé la langue des paysans et des ouvriers anglais. L'œuvre achevée, il s'occupa de la propager sous la forme d'extraits destinés à être lus les dimanches et les fêtes.

Le réformateur réduisit le nombre des sacrements. Pour lui, la Confirmation est une simple prière par laquelle l'évêque demande au Saint-Esprit de descendre du ciel. Il n'y a que deux degrés dans le sacrement de l'ordre : le diaconat et la prêtrise. La confession orale n'est pas nécessaire parce qu'elle a été introduite par Innocent III. L'Église ne peut avoir la puissance de remettre les péchés, car il n'est donné à personne de savoir si celui qu'on veut absoudre est un prédestiné et, par conséquent, s'il appartient à l'Église.

L'Extrême-Onction n'est pas un sacrement et le mariage contracté par des personnes qui ne peuvent avoir d'enfants est un simple concubinage. Du reste l'efficacité des sacrements se trouve limitée par le fait que tout ministre en état de péché mortel perd le pouvoir spirituel qu'il possédait; les sacrements administrés par lui sont nuls. Toute la doctrine sur les

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sacrements exposée clans les XXXIX articles de 15G2 est en germe dans les ouvrages du curé de Lutterworth.

Wyclyff a bataillé vingt-cinq ans de sa vie par la plume et la parole contre les moines mendiants. Le concile de Constance, après avoir extrait de ses sermons et de ses brochures, ses opinions sur ce point, les condamna comme hérétiques. Quelques-uns des articles condamnés montrent bien la violence de Wyclyff.

Art. lk. — Tous les moines mendiants sont hérétiques.

Art. 20. — Celui qui donne l'aumône aux frères mendiants est excommunié sur-le-champ.

^4/^. 21. — Quiconque se met en religion soit parmi les moines rentes soit parmi les mendiants se rend moins propre à l'observation des commandements de Dieu.

Art. 22. — Les saints qui ont institué de pareilles religions (les ordres religieux) ont péché en les instituant.

Art. 23. — Aucun de ceux qui vivent en religion n'appartient à la religion chrétienne.

Art. 31. — Ceux qui fondent des cloîtres pèchent, et ceux qui y entrent sont des gens diaboliques.

Art. 44. — Augustin, Benoît, Bernard sont damnés, s'ils n'ont fait pénitence d'avoir possédé des biens et institué des ordres religieux. Ainsi, du pape au dernier des religieux, tous sont hérétiques.

Les biens temporels du clergé étaient également condamnés par Wyclyff. 11 est contraire à l'Ecriture, disait-il, que les ecclésiastiques aient des biens en propre, et il est permis aux seigneurs séculiers d'en priver ceux d'entre eux qui vivent dans l'habitude de quelque péché. Sa théorie de la propriété est étrange. Le droit de propriété est fondé sur la grâce, et il est permis d'enlever ses biens au pécheur qui doit perdre tout ce

qu'il tient de Dieu. Cette confiscation est la peine de sa faute. On devine quelles ardentes convoitises et quels troubles allaient sortir de ces principes.

Au plus fort de sa lutte contre les moines et la papauté, Wyclyff avait réuni autour de lui un certain nombre de disciples qui devaient répandre ses doctrines. Ils prirent le nom de « pauvres prêtres ». Vêtus d'une robe de bure très grossière, ils menaient une vie ascétique, prêchaient dans les foires, les marchés; et n'acceptaient pas de bénéfices ecclésiastiques. A l'origine, tous étaient réellement prêtres; mais le fondateur finit par admettre des laïques dans les rangs des pauvres prêtres parce que, disait-il, l'appel de Dieu suffit pour remplir une charge dans l'Eglise. Ces hommes prêchaient la loi de Dieu et composaient leurs sermons avec des passages de la Bible ; ils attaquaient le pape, personnification de l'Antéchrist, et dénonçaient l'avarice, l'ambition, la sensualité du clergé.

Les « pauvres prêtres » eurent un grand succès surtout dans les comtés d'Hereford, de Northampton, de Leicester. Ils recrutaient principalement leurs disciples parmi les Lollards, secte hérétique dont l'origine est encore mal connue et qui s'était répandue en Angleterre vers 1360; le peuple finit par les confondre avec eux. Après 1381, la situation changea brusquement. Wat Tyler et les Lollards se soulevèrent. Se réclamant des doctrines de Wyclyff et des « pauvres prêtres », ils menaçaient les propriétés des Lords; leurs opinions se rapprochaient singulièrement de celles professées aujourd'hui par les collectivistes avancés. Le gouvernement, pris de peur, agit avec vigueur. La plupart des prédicateurs abjurèrent les erreurs qu'on leur reprochait; Wyclyff lui-même vit dix propositions extraites do ses ouvrages condamnées comme héré-

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tiques. 11 se soumit et se retira à Luttcrworth où il mourut obscurément en 1384.

En 1395, les Lollards affichèrent aux portes de Westminster et de Saint-Paul des placards diffamatoires contre le clergé. Le pape se plaignit au roi qui fit assembler un concile où dix-huit articles tirés du Trialogue furent condamnés. Deux mois après, le roi et le primat publièrent une ordonnance qui prescrivait d'emprisonner les prédicateurs lollards et, s'il était nécessaire, de les brûler à la vue de tout le peuple. En mars 1401, William Samtre, prêtre de Londres ou de Norwich, qui avait abjuré, puis enseigné de nouveau les doctrines de Wyclyff, fut brûlé en présence d'une foule immense et la chambre des Communes adressa des remerciements au roi Henri IV pour avoir protégé « la foi de la sainte Eglise ».

Le dernier acte de la répression par le pouvoir civil eut lieu en 141G. Lord Cobham qui avait essayé défaire une révolution périt de la main du bourreau; bon nombre de ses partisans furent exécutés. Le concile de Constance, en 1415, avait travaillé de concert avec le roi et les évêques d'Angleterre à étouffer les doctrines de Wyclyff. Les livres de ce dernier étaient censurés et condamnés à être brûlés avec sa traduction de la Bible. Le corps du réformateur reposait dans le chœur de l'église de Lutterworth. Le concile de Constance avait décrété qu'il serait jeté à la voirie ; l'ordre ne fut pas exécuté. En 1428, il parut au pape qu'il était indécent de laisser à une place d'honneur les restes d'un prêtre déclaré hérétique par un concile et il donna à Tévêque de Lincoln l'ordre formel de les jeter à la rivière après les avoir brûlés.

Les efforts combinés du pape et du roi avaient brisé les forces des Lollards; les doctrines de Wyclyff allaient subir une longue éclipse sur le sol de l'Angle-

terre. Mais Jean Huss les reprenait à ce moment même, dans l'Europe centrale. Plus tard, Jérôme de Prague. Luther, Calvin, Zwingle y feront de larges emprunts. C'est par l'intermédiaire de ces réformateurs et de leurs disciples qu'elles feront leur rentrée en Angleterre durant les dernières années du règne de Henri VIII et surtout sous Edouard VI et Elisabeth. Nous en retrouverons la trace dans l'acharnement de Henri VIII à détruire les monastères, dans la formation des deux professions de foi de l'Église anglicane : les XXXIX Articles de Religion et le Book of Common prayer. Les Anglicans appellent Wyclyff « l'Étoile du matin de la réforme ». Ils ont raison, en ce sens que c'est à lui plus qu'à personne que remonte par des voies tant directes qu'indirectes la paternité première de l'anglicanisme.

Le xve siècle qui vit, à son début, la condamnation de Wyclyff par le concile de Constance et l'écrasement des Lollards, ses disciples, est une des plus tristes époques de l'histoire d'Angleterre. Les guerres civiles et les complots de toutes sortes paralysent la vie nationale : ce sont d'abord les luttes qui accompagnent l'arrivée au trône de la maison de Lancastre, puis les horreurs de la guerre des Deux-Roses. A l'extérieur, les armées anglaises sont chassées du sol de la France.

Ces circonstances politiques sont, à certains égards, favorables à l'Eglise : les prétendants au trône et les usurpateurs ont besoin de s'appuyer sur elle et ils la protègent ou, du moins, la ménagent. En fait, la paix religieuse est menacée à deux ou trois reprises seulement, par le parlement, et le duc de Gloucester,

rival malheureux, dans le Conseil privé, de son oncle, l'évêcpie de ^Yinchester.

L'Eglise d'Angleterre, subissant le contre-coup des malheurs du siècle, ne put pas ou ne sut pas profiter des années de tranquillité pour réformer les abus que ses iîls les plus dévoués avaient signalés à son attention. On avait remarqué que l'influence du clergé anglais avait été très faible aux conciles de Bâle et de Constance. Les études étaient en décadence dans les universités de Cambridge et d'Oxford qui s'enrichissaient par la création de nouveaux collèges mais ne produisaient plus de grands théologiens. Inférieur par la culture intellectuelle aux ecclésiastiques des beaux temps du Moyen Age, le clergé négligeait l'enseignement dans les écoles populaires.

Un prêtre essaya de renouveler la méthode des études ecclésiastiques et de provoquer cette réforme religieuse dont tout le monde sentait le besoin. Il s'appelait John Colet et était fils d'un lord-maire de Londres. Né en 1467, il avait fait ses études ecclésiastiques et reçu le diaconat dans son pays natal, puis il était parti pour l'Italie. Il vit Rome, où régnait Alexandre VI, de triste mémoire; il habita plusieurs mois Florence, dominée à cette époque par Savonarole.

Les utopies sociales du fougueux moine n'eurent pas plus de prise sur l'esprit raisonnable et moral de Colet que le paganisme littéraire de la cour des Médicis. Mais il rapporta de Florence à Oxford l'idée maîtresse de Sayonarole, la nécessité d'une rénovation religieuse à laquelle il subordonna très aisément la renaissance des lettres parce qu'il ne vit dans l'étude des langues et des civilisations anciennes qu'un moyen de mieux expliquer l'Évangile.

Au milieu de l'année scolaire 1496, Colet, simple diacre, ouvrit à Oxford un cours libre sur les Épîtres

de saint Paul. Le cours était très nouveau : le professeur expliqua YÉpître aux Romains comme il aurait expliqué les lettres d'un homme vivant à ses amis, sans y mêler de commentaires scolastiques. Il conseillait à ses auditeurs de lire la Bible et de laisser les théologiens disputer entre eux. Beaucoup de ses commentaires étaient inspirés des doctrines néo-platoniciennes qu'il avait apprises à Florence, de Marsile Ficin, humaniste et professeur de philosophie. Il protestait contre la théorie de l'inspiration verbale des saintes Ecritures et contre l'usage que l'on faisait de la Bible, devenue, disait-il, un simple arsenal de textes dont on se servait, au hasard des discussions, sans chercher à dégager l'esprit du livre sacré.

Colet était clair, simple et éloquent; les universités anglaises ne connaissaient plus d'enseignement aussi sérieux, aussi vivant et aussi passionné. Le succès fut très grand et valut au jeune professeur des amis et des disciples. Parmi ces derniers se trouvait Erasme qui venait de l'université de Paris. Il arriva à Oxford en 1498 et suivit les conférences du jeune professeur sur YEpître aux Corinthiens .

Avant d'entrer en relation avec John Colet, Erasme était déjà l'ami de Thomas More, avocat lettré, philosophe austère et tendre qui, à vingt-six ans, avait débuté dans la vie politique en faisant échec, en pleine chambre des Communes, à Henri VIL Le brillant avocat fit de Colet son directeur spirituel. Ainsi se forma l'étroite amitié de ces hommes si distingués : Erasme par son esprit, les deux autres, à la fois par leur talent et leurs rares vertus. Ils allaient désormais poursuivre de concert l'œuvre commencée par Colet que la phalange considérait comme son chef.

En 151 1, les Lollards étaient de nouveau assez influents pour qu'on jugeât utile de réunir contre eux

une sorte de concile. Colet, devenu doyen de Saint- Paul, fut chargé de prononcer le discours d'ouverture. Sans plus s'occuper des Lollards que s'ils n'avaient jamais existé, il démontra longuement et avec force la nécessité d'une réforme intérieure de l'Église, réforme qui serait le meilleur remède contre toutes les hérésies. Ce discours fit scandale ; le doyen de Saint- Paul fut considéré par la majorité du clergé, comme un dangereux avocat des fausses doctrines tandis que les Lollards prenaient l'habitude de venir de loin à ses sermons. L'année suivante, il fut formellement accusé d'hérésie par son évêque qui lui reprochait, entre autres griefs, de ne pas honorer les images des saints. Warham, archevêque de Cantorbéry, qui l'aimait, fit cesser les poursuites.

John Colet consacra dès lors sa vie et sa fortune, qui était considérable, à l'éducation des enfants. Il établit, près de l'église de Saint-Paul, une école publique. On lisait sur la porte d'entrée : « École pour l'évangélisation des enfants dans la foi du Christ, très grand, très bon, et dans les belles-lettres ». La grande nouveauté qu'il y introduisit, ce fut de bannir les verges et la scolastique, de former l'intelligence des enfants par l'admiration raisonnée des œuvres littéraires et leur volonté par une douce fermeté. Ses amis, Érasme, Lilly, Linacre, l'aidèrent à composer des manuels à l'usage des écoliers. L'école de Saint- Paul servit de modèle à une foule de collèges où furent élevées, pendant le xvie siècle, les classes moyennes et supérieures de la société anglaise ; l'esprit de libre critique qui dominait dans ces écoles favorisa singulièrement la révolution religieuse.

Pendant que Colet réformait l'éducation, Érasme se consacrait plus spécialement à la réforme religieuse. Son « Enchiridion militis christiania résume

les aspirations des trois amis en matière religieuse. Érasme, en disciple fidèle des néo-platoniciens de Florence, cherchait la réconciliation du christianisme et de l'antiquité et espérait la fin des querelles de dogme comme des chicanes d'école.

En attendant l'avènement de ce siècle de lumière et de paix, il écrivit, en 1511, dans la maison de Thomas More, YEloge de la Folie. Ce pamphlet célèbre, qu'un vrai chrétien n'aurait jamais consenti à signer, est une satire mordante, et souvent injuste, de l'Eglise. L'auteur s'acharne à mettre en lumière les petits côtés de cette grande institution au sein de laquelle il faut bien s'attendre à rencontrer les défauts des organisations humaines, puisque, si elle est d'origine divine, elle vit au milieu des hommes et elle est servie par des hommes. La Folie, coiffée du bonnet à grelots, y tourne en ridicule les moines, les prêtres, les papes, les théologiens scolastiques. Erasme se moque du culte des images, des reliques, des saints, des indulgences ; il traite de sots et de superstitieux les marins qui font des vœux à la sainte Vierge pour éviter les naufrages.

Ce livre eut un immense retentissement et aura une triste influence aux heures décisives de la révolution religieuse. On ne le lit pas, même aujourd'hui, sans un sentiment d'intime répugnance, quand on se rappelle que l'auteur, par calcul politique, afin de sauvegarder son influence et de ne point troubler son repos, par indifférence morale aussi, ménage les chefs de l'Eglise, dont quelques-uns se font aveuglément ses protecteurs, et réserve ses traits les plus méchants pour les moines que toutes les puissances du siècle attaquaient. Érasme n'a pas montré, dans cette affaire, qu'il eut l'àme noble ni le cœur bien haut.

L'édition du Nouveau Testament, qu'il publia en

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1516, devait avoir une influence plus grande encore parmi les lettrés anglais. Elle contenait, en face du texte grec, corrigé suivant les règles de la philologie, une nouvelle traduction latine. Le traducteur appliquait au texte sacré les mômes procédés de critique qu'aux textes de l'antiquité profane, sans grand souci de l'autorité de la Vulgate ni même de celle de l'Église à qui il appartient de fixer, à l'aide de la tradition, le sens des Ecritures. Cependant de grands évêques, comme l?isher et Warham, approuvaient cette traduction, parce qu'elle était en latin et par conséquent accessible à une petite élite, et qu'elle était faite sans parti pris, Erasme ayant simplement voulu montrer ce que pouvait la critique pour illustrer le texte sacré.

Thomas More suivait, avec plus de réserve cependant, la voie tracée par son ami. En 1505, ce philosophe austère s'amusait à tourner des épigrammes contre les moines et les prêtres. En 1516, il publia le premier livre de Y Utopie qui contient sur la religion, à côté de nobles idées, des paradoxes étranges. L'auteur veut que personne ne puisse être inquiété pour ses opinions religieuses, ce qui était, au xvie siècle, une opinion très hardie ; il demande que les prêtres — en très petit nombre — du royaume d'Utopie soient élus, « au suffrage secret », parmi les femmes comme parmi les hommes. Ces prêtresses et ces prêtres seront de simples professeurs de morale dépourvus du caractère divin du sacerdoce. L'auteur souhaite que toutes les sectes religieuses célèbrent ensemble le même culte public dans le même temple. Heureusement pour la mémoire de More, nous sommes dans le royaume d'U topie !

L'idéal politique des trois réformateurs n'était pas moins hardi : Les citoyens d'Utopie élisaient leur roi à vie avec faculté de le destituer s'il essayait de réduire

le peuple en servage. Ils élisaient le conseil royal ou parlement et lui interdisaient de gouverner d'autres pays que le leur, car ils pensaient qu'il avait assez à faire dans leur île. Ils détestaient la guerre. L'ordre social de son temps apparaît à More comme une conspiration permanente des riches contre les pauvres ; il parle des ouvriers en termes touchants, et, en Utopie, ils jouissent de la journée de neuf heures parce que « c'est une condition du bonheur public que chacun ait quelques heures de loisir pour réfléchir et cultiver son esprit ».

La collaboration des trois amis cessa en 1519 par la mort de John Colet. Érasme et More vécurent encore seize ans. Mais le premier s'était fixé à Baie et ne revint pas en Angleterre ; le second, devenu chancelier d'Angleterre, était de plus en plus absorbé par ses fonctions, de sorte que ces années n'ajoutèrent rien à l'œuvre commune.

Cette œuvre, nous pouvons, après quatre siècles, la juger avec impartialité. Les réformateurs d'Oxford étaient de nobles esprits qui, dans leurs ouvrages et dans leurs actes, se montrèrent passionnés de justice, de liberté, de tolérance. Ils ont voulu ranimer et purifier le christianisme; et ils ont cru que le meilleur moyen d'arriver à ce résultat était la liberté de pensée, la libre recherche, la tolérance et l'éducation rationnelle remplaçant la scolastique. Ils ont rêve d'une Église large, dégagée des querelles de dogme, réunissant les peuples chrétiens en une vaste et fraternelle communauté.

Leur tentative fut brusquement arrêtée par la réforme plus radicale de Luther, imitée en Angleterre par Henri VIII et son fils Kdouard VI. L'œuvre du moine allemand était, à beaucoup de points de vue. très différente du mouvement lancé par Colet et ses

amis ; pourtant, il n'est pas douteux que ceux-ci n'aient puissamment contribué, sans le savoir et sans le vouloir, à son introduction en Angleterre et à la rupture définitive avec Rome. Ils ont combattu, avec un extrême acharnement, les méthodes scolastiques, sans s'apercevoir qu'ils frappaient par là de discrédit l'enseignement de l'Eglise; ils ont revendiqué la liberté d'interpréter à leur gré les saintes Écritures, sans prendre garde qu'ils portaient un coup mortel à l'autorité de FÉglise et préparaient la voie au libre examen. Il n'y a pas lieu d'insister sur leurs attaques contre les dignitaires ecclésiastiques et en particulier contre les papes : les années du pontificat d'Alexandre VI furent des jours de deuil pour l'Église du Christ. Mais il fallait bien de la légèreté pour ne pas se rendre compte du mal qu'on faisait à la chrétienté en attaquant son chef suprême. Il y avait bien des puérilités dans le culte naïf que les marins et le petit peuple rendaient à la célèbre Madone de Walsingham. Était-ce une raison suffisante pour justifier cette ode satirique où Érasme se moque cruellement de la piété de ces pauvres gens?

Les trois réformateurs étaient catholiques et nesouhaitaient nullement un schisme. Dès 1523, Érasme et More, dans la querelle entre Luther et Henri VIII, se rangèrent résolument du côté de l'orthodoxie ; et le chancelier devait mourir plutôt que de se séparer de- Rome. Si ces nobles âmes — nous parlons de Coletet de More, Érasme ne les valant pas par le caractère — ont contribué à préparer le schisme, c'est par imprudence et folle hardiesse. Ce fut souvent le sort de l'Église, aux époques critiques de son histoire, d'être blessée profondément par la main de ses enfants lesmeilleurs qui croyaient travailler à la rendre plus belle et plus pure.

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