CHAPITRE III
A la fin de la période que nous avons étudiée dans le précédent chapitre, rien ne laissait prévoir des conflits violents entre le roi et l'Église d'Angleterre. Les quelques incidents qui avaient caractérisé leurs relations n'avaient rien d'anormal.
Tout changea en 1527. Le roi était fatigué de sa
BIBLIOGRAPHIE.— Documents: Letters and papers, Henry VIII. t. IV.— Calendar of State papers, Spanish, t. III et IV. Calendar oj statc papers, Venetian, t. IV. Les trois recueils renferment d'innombrables documents relatifs au divorce. — Stepiiax Euses. Rômische Dokumente. - Niciiols, Narratives of the Reformât ion. — Les documents relatifs à Cromwell se trouvent surtout dans les Letters and papers à partir du tome IV jusqu'au tome VI inclusivement, dans les Manascripts of patent rolls in public Record Office. Voir aussi Ellis, Original letters, 4re série, t. Il, pp. 116-12.J, 160-4. — Les documents relatifs à Cranmer sont très nombreux : en dehors des Letters and papers, il y a Nichols, les Chroniques de Maciiyx, de AVriotiiesley, des Gret friars de la reine Jane, Strype, Annals of the Reformât ion et Ecclcsiastical memorials, t. III, pp. 302-400; Tytler, Edward VI and Mary; Foxe, Acts and Monuments, t. I; enfin au British Muséum. les (1 .euments classés dans Baya De Secretis, in Report IV of the Département Kcejicr of Public Records, app. 2, pp. 237- 238.
Livres : Gasquet, The Ere of reformation, Londres. 1900, 8°. — Bore r. Henrichi VIII und die Curie, 1588-45*9, Gftttingen, 1885, 8°. — CHAPELET, Lettres <tc Henri VIII à Aune Bolcyn : traduction française, 2° éd., Paris, 1835, grand in-8°. — Fribdmann, Anne Boieyn. Londres, 1884, ■2 vol. 8°. .1. Cur.DMi;, New UghU on the divorce of Henry VIII, dans The Engliêh historicalReview, octobre, 1896, janvier, avril 4797. —Voir, dans le Dictionary of National Biography^ les articles sur la reine Catherine, Cromwell et Cranmer.
femme; des revirements politiques très considérables vinrent accentuer la force de ce sentiment. Charles- Quint avait épousé l'infante de Portugal au lieu de la princesse Marie que son père Henri VIII lui destinait. Après la bataille de Pavie il avait relâché son prisonnier, le roi de France, alors que le souverain anglais espérait profiter de la captivité de François Ier pour s'arrondir à ses dépens, ou du moins se faire payer très cher une neutralité équivoque. Henri n'avait plus rien à attendre des parents de sa femme, et comme le pape était l'allié de l'empereur, le roi allait bouleverser toute sa politique extérieure et intérieure.
Son mariage avec Catherine d'Aragon était un des plus tristes exemples de ces unions princières où le bonheur, et, parfois, la vie d'une jeune fille étaient sacrifiés à des combinaisons politiques. Catherine était née, en 1485, de Ferdinand et d'Isabelle d'Espagne. Plus heureuse que beaucoup de ses contemporaines de sang royal qu'on laissait grandir dans l'ignorance, elle reçut une éducation distinguée, sous la direction d'Erasme; sa mère lui apprit elle-même le latin.
La petite infante n'avait pas trois ans quand Henri VII, désireux d'assurer à sa jeune dynastie l'alliance d'une grande puissance continentale, demanda sa main pour son fils aîné Arthur, qui venait de naître. Les négociations furent très laborieuses : Ferdinand était peu scrupuleux en affaires et Henri VII ne valait guère mieux. On parvint pourtant à s'entendre sur la dot *. En 1501, Catherine arrivait à Londres, le mariage fut célébré quelques mois après. Les jeunes époux étaient presque des enfants; Arthur n'avait pas 14 ans et il était faible de constitution. Ils continuèrent de vivre séparément et quand le petit prince mourut, en avril
1. Cal. of State papers. Spanish, 1. 1. a0* 866 et 2G8, entre autres.
1502. Catherine n'avait été sa femme que de nom.
Isabelle la Catholique, qui aimait vraiment sa fille, fit tout au monde pour la ramener en Espagne : Ferdinand s'y opposa, parce qu'il prétendait reprendre le tiers de la dot qui avait été versé; Henri VII agit de même au nom de ses intérêts politiques. La petite Altesse resta donc en Angleterre dans une situation assez délicate. Le vieux roi, devenu veuf en 1503, eut un instant l'indécente pensée d'épouser sa belle-fille. Il se détermina, enfin, à la donner à son second fils, le futur Henri VIII, héritier du trône, qui avait manifesté du penchant pour elle. Des négociations s'ouvrirent de nouveau et se terminèrent à la satisfaction des deux parties qui s'engageaient à demander à Rome la dispense nécessaire pour un mariage entre alliés à un degré aussi rapproché.
Au mois d'août 1503, Ferdinand pressait son ambassadeur à Rome d'obtenir la dispense. Mais Alexandre VI mourut sur ces entrefaites et son successeur, Pie III, en octobre de la même année. Jules II fut élu en novembre et demanda à réfléchir sur le cas qu'on lui proposait. En juillet 1504, il écrivit à Henri VII qu'il enverrait la dispense plus tard. Vers la fin de l'année, il céda aux instances d'Isabelle mourante et lui fit expédier le bref qui autorisait le mariage, en le datant, on se demande pourquoi, du 26 décembre 1503. Le pape avait exigé le plus grand secret qui, bien entendu, ne fut pas gardé , Ferdinand s'étant hâté de communiquer la substance de la lettre papale au roi d'Angleterre. Cette indiscrétion obligea Jules II à envoyer à celui-ci la dispense demandée sous la forne solennelle d'une bulle, antidatée également, du 20 décembre 1503. La teneur dos deux documents était la même pour ressentie!, avec cette différence que le bref ne mettait pas en doute que le mariage n'eût été consommé tandis que la bulle,
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rédigée quelques mois plus tard, à la suite de nouvelles informations, laissait planer un doute à ce sujet.
Le mariage devait être célébré d'un commun accord le jour môme où Henri VIII aurait ses quatorze ans. La veille, le 27 juin 1505, le petit prince déclara ne pas vouloir d'une union négociée sans son consentement et la cérémonie fut renvoyée à une date indéterminée. Henri VII avait poussé son fils à faire cette protestation parce que le vieux diplomate voulait, en différant le mariage, s'assurer de l'Espagne par la crainte d'une rupture, et, au besoin, faire une alliance plus avantageuse, si l'occasion s'en présentait. Il entendait aussi se venger de Ferdinand qui n'avait pas payé le reste de la dot convenue. Le roi d'Espagne fut obligé de s'acquitter de cette dette.
Après la mort de Henri VII, son fils épousa enfin sa fiancée, en juin 1509, personne ne doutant que le pape n'eut le droit de dispenser les époux de l'empêchement d'affinité au premier degré. Dans l'intervalle, la pauvre infante avait connu les privations, presque la misère, obligée qu'elle était de vivre péniblement d'emprunts, parce que son père et son beau-père se refusaient également à payer les frais de son entretien. Ses femmes n'avaient pas le moyen de s'habiller convenablement ; elle-même déclara plus tard qu'elle avait eu deux robes neuves dans l'espace de quatre ans et demi ' .
Les premières années de son mariage semblent avoir été heureuses. Bientôt les deuils de famille se multiplièrent : ce fut, en 1510, une fille mort-née ; l'année suivante, un fils qui vécut à peine un mois; en 1513, un second fils avait le même sort. En 1516, la reine mit au monde une enfant qui sera la princesse Marie,
1. Cal. of State papers. Spanish, 1. 1, n0i 513, 515, 516, 53-2, 539, voir notamment les lettres de Marie écrites à cette époque. Elles sont pleines du récit de ses misères.
mais, deux années après, une fille mourut quelques jours après sa naissance. Dix ans après son mariage, Henri était publiquement infidèle à sa femme ; il avait eu d'une certaine Elisabeth Blount un fils naturel, qui était âgé de six ans, en 1521 et qu'il créa, à cette date, duc de Richmond, en lui donnant la préséance sur sa fille légitime.
Les premières démarches en vue d'un divorce commencèrent vers le milieu de Tannée 1527, d'une façon très discrète. L'évêque de Tarbes avait quitté Londres, où il était venu conclure un traité au nom de la France, dans les premiers jours de mai; Wolsey, de son côté, se rendit à Calais au commencement de juillet. C'est entre ces deux dates que le roi lui notifia son intention de divorcer, car il est absurde de supposer, comme on l'a fait, que l'idée lui a été suggérée par le cardinal.
Henri était décidé à mener vivement l'affaire parce qu'il était très épris d'une jeune Irlandaise. Anne Boleyn avait été présentée à la cour dès l'année 1522, par les familiers du prince, nobles parvenus, pour la plupart, sans scrupules et de mauvaise vie, qui voulaient se servir de cette jeune fille pour ruiner le crédit de Wolsey. Les honneurs pleuvaient sur la famille Boleyn, dont le chef avait été créé vicomte Rochford. Le roi avait déjà débauché une de ses filles, Marie, devenue depuis lady Carey, mais Anne lui résistait; elle était très ambitieuse et dirigea désormais toutes ses forces vers un seul but, la conquête de la couronne, par un mariage officiel avec le souverain. Pour garder intact jusqu'au succès final l'ascendant qu'elle exerçai! sur Henri VIII, elle repoussa ses propositions déshonnêtes. Par cette tactique elle amenait le roi à lui écrire dès 1T>27 ' : « Je ferai de vous la seule maîtresse de
i. Lettertandpapers, Henry Y m. i. iv, pari. II, n 3218
mon cœur, j'éloignerai tous les autres de mes affections pour ne servir que vous seule. »
Le 22 juin, Henri fit part à sa femme de son intention de demander le divorce, prétextant qu'il lui restait des doutes graves sur la validité de leur mariage. Catherine éclata en sanglots et lui déclara solennellement que son union avec le prince Arthur n'ayant pas été consommée, l'obstacle d'affinité en 1er degré, pour lequel la dispense avait été demandée, n'existait pas. Par suite, le mariage était parfaitement valide, en dehors même de la question de l'intervention du pape. Le roi répliqua que son frère et elle ayant été mariés aux yeux de tous, l'empêchement d'honnêteté publique existait toujours. Avant de se retirer, il exigea delà reine un secret absolu, de sorte qu'elle fut mise dans l'impossibilité de demander conseil.
La déclaration de la reine rendait la situation du roi vraiment désespérée. Conseillé par Wolsey, il se résolut, cependant, à s'adresser au pape pour lui demander d'annuler la bulle accordée par son prédécesseur. Mais il n'avait, sur ce point, qu'une confiance limitée en son premier ministre. Celui-ci en se rendant en France, en juillet 1527, visita Warham à Cantorbéry, et Fischer, évêquede Rochester; il mentit à ce dernier en lui affirmant que l'évêque de Tarbes avait jeté des doutes sur la légitimité de Marie et que le roi avait été amené ainsi à consulter des théologiens sur l'étendue du pouvoir de dispenser attribué au pape. Pendant que Wolsey était en France avec la mission ostensible de conclure une alliance avec François Ier et l'empereur, Henri songea à demander au souverain pontife la permission d'avoir plusieurs femmes en même temps, en considération de ses mérites particu-