Co\, Hemairu Of Cranmer, Le/fer. n
parlement se trouvent en contradiction avec les lois de l'Église, notre commune mère, il est de mon devoir de me ranger aux prescriptions de Rome, et, Dieu aidant, je n'y faillirai pas, dussé-je souffrir mille morts. Priez pour moi et ayez pitié de mes frères dont j'ai été l'indigne prieur. »
Le prieur récita le magnifique psaume 30; qui commence par ces mots : « C'est en vous, Seigneur, que j'ai espéré; ne permettez pas que je sois confondu pour jamais. » La charrette sur laquelle on l'avait fait monter était exactement au-dessous du gibet. Le bourreau passa la corde autour du cou du martyr, puis la voilure s'éloigna et le corps resta suspendu sans éprouver la secousse violente qui, dans les exécutions d'aujourd'hui, tue presque instantanément. Le bourreau coupa la corde aux premiers symptômes de la strangulation : le corps roula à terre sans donner signe de vie. Dès que la victime fut revenue de son évanouissement, l'exécuteur la traîna à quelques pas de la potence, l'étendit sur un large billot et — on excusera le récit nécessaire de ces horreurs — lui ouvrit le ventre. La loi l'obligeant à prolonger l'agonie du moribond, il arracha les entrailles par morceaux et, d'un dernier tour de main, le cœur tout entier *.
Le cadavre fut ensuite coupé par fragments, les intestins et le cœur furent jetés au feu, la tête et les membres plongés dans une chaudière de goudron bouillant où les chairs prirent de la consistance, avant d'être exposés sur le pont de Londres, à Temple-Bar et aux portes de la Cité.
Les autres condamnés assistaient à cette boucherie. « Ce fut un spectacle lamentable et étrange, écrivait
I. Letters and papers, Henri VIII, t. VIII, n° 72G. Lettre de l'évoque de Facnza à M. Ambrogio, qui ajoute un détail d'une sauvagerie atroce.
un témoin * ; il y a longtemps que des hommes sont morts avec une pareille force d'âme. On n'a remarqué aucun changement sur leur visage et dans le ton de leur voix ; pendant que le bourreau accomplissait sa besogne sur Tune des victimes, les autres prêchaient et exhortaient les assistants, avec la plus grande hardiesse, à obéir au roi dans tout ce qui n'était pas contraire à l'honneur de Dieu et de l'Église. »
L'ambassadeur d'Espagne, Chappuys, dans une dépêche à son maître 2, écrite le lendemain du supplice, ajoute un détail qui donne une triste idée de la moralité de l'entourage immédiat d'Henri VIII. Les ducs de Norfolk et de Rulland, le comte de Wiltshire et son fils, proches parents du roi, beaucoup de lords et de courtisans assistèrent àTexécution,à quelques pas des victimes, que ne protégeait aucun cordon de troupes. On disait que le souverain lui-même, en voyant que presque toute la cour était du spectacle, avait désiré y assister. Son Conseil Privé y était. Son premier chambellan, Norres, avait amené quarante chevaux. Cinq gentilshommes déguisés en écossais se tenaient au premier rang; l'un d'eux laissa tomber son masque, on reconnut le frère du duc de Norfolk. Quelques-uns pensèrent que le roi faisait partie de cette bande ; il semble bien que le bruit était faux et qu'il avait reculé devant cette suprême indécence.
Le soir même de l'exécution, Bedyll se transporta à la chartreuse de Londres, discuta longuement avec les deux principaux religieux sur la suprématie du pape et laissa, en se retirant, plusieurs traités sur la question. « Ils m'ont retourné le tout hier par un de leurs serviteurs, sans un mot de réponse, écrit-il le G mai.
i. Wbigb mon of Monaiteries, p. io.
■2. Lettert r«, Henry VIII, t. mu. n° W6.
LE CAHDINAL I ISIIER. 133
à Cromwell*. Obligé de garder la chambre, je fis demander le procureur qui vint aussitôt. Je l'interrogeai pour savoir si lui, le vicaire et les anciens religieux avaient lu ou entendu lire ces annotations, ou s'ils avaient au moins jeté un regard sur le titre de ces ouvrages. Il répondit que le vicaire Newdigate et lui avaient consacré à cet examen une partie de la nuit et que, réflexion faite, ils n'avaient modifié en rien leur façon de voir. J'essayai de leur faire entendre que cette opiniâtreté déraisonnable allait entraîner la mort des religieux et la ruine totale de la maison. Autant que j'ai pu en juger, mardi, au cours de l'entretien avec les deux officiers, et hier, avec le procureur, je les crois déterminés à tout souffrir plutôt que de céder. La mort de leur prieur leur a été assez indifférente; à les voir, à les entendre, on le croirait encore au milieu d'eux. Je demandai alors si le reste de la communauté partageait son opinion : « Je n'en sais rien, répondit-il, mais j'incline à le penser». Je voulus lui prouver que leur obstination à tous était soufflée par l'esprit de mensonge : ce fut en pure perte. »
Trois semaines après cette lettre, les Pères Middlemore, Exmew et Newdigate étaient conduits à la prison de Marshalsea, traités comme les voleurs et les assassins. Pendant treize jours, on les obligea à rester debout, entravés et chargés de fer. Condamnées parle même jury spécial qui avait jugé leurs frères, les trois nobles victimes furent égorgées à Tyburn, le 19 juin. Plusieurs autres moines moururent en prison, par suite des privations qu'on leur fit subir.