LE CARDINAL FISHER
pour la foi de l'Eglise catholique et j'en remercie Dieu ; le courage ne m'a pas manqué, si bien que je n'ai pas encore craint la mort. Je désire que vous m'aidiez et m'assistiez de vos prières afin que, au moment môme du coup de la mort, je puisse, en cet instant précis, rester ferme, sans hésitation, sur tous les points de la foi catholique et libre de toute crainte. Je supplie Dieu tout-puissant par son infinie bonté de sauver le roi çt ce royaume ».
Le cardinal se mit à genoux, récita plusieurs prières, notamment le Te Deum, le psaume qui commence par ces mots : « Seigneur, j'ai espéré en toi ! » puis il posa sa tête sur le billot. Un seul coup suffit à la séparer du tronc. La tête, plongée dans Peau bouillante, fut exposée sur le pont de Londres; le corps, dépouillé de ses vêtements, resta étendu sur l'échafaud jusqu'à la fin de la journée ; à la nuit, des soldats le jetèrent dans un trou qu'ils avaient creusé avec leurs hallebardes, près de l'église de Tous-les-Saints.
Chappuys écrivit à son maître : « Les regrets et la compassion du peuple sont inconcevables...
« On avait donné à l'évêque, comme confesseur, un de ses plus grands ennemis, le plus acharné luthérien du monde et patron, ici, de toutes les diableries. Cependant, il ne cesse de répéter que l'un des plus saints personnages du monde a été mis à mort. »
François Ier, c'est le nonce en France, l'évêque de Faenza, qui le dit, avait tout mis en œuvre pour sauver la tête de Fisher. Henri VIII n'eut pas plus de tenue qu'au jour de la mort des chartreux : le lendemain de r exécution du cardinal, il fit trente milles à cheval et dix à pied, à deux heures du matin, pour voir jouer une farce tirée de l'Apocalypse, où il était représenté abattant les têtes du clergé. Il fut si charmé, qu'il se fit connaître et, quelque temps après, assista avec
Anne Bolcyn à une nouvelle représentation de cette farce grossière.
Les démêlés de Thomas More avec Henri VII I avaient la même origine que ceux de Fisher. Le souverain, le sachant opposé au divorce et à la séparation d'avec Rome, cherchait tous les moyens de le perdre. More avait comparu une première fois devant Cranmer, Audley, Norfolk et Croimvell, à propos du procès d'Elisabeth Barton. Comme on lui demandait pourquoi il n'approuvait pas l'attitude du roi à l'égard du pape, il avait répondu qu'il avait fait tout ce que sa conscience lui permettait. « L'indignation du prince, c'est lamort », remarqua Norfolk. «Est-cetout, mylord? reprit Tex-chancelier; vraiment, entre votre Grâce et moi il n'y a qu'une seule différence : je mourrai aujourd'hui et vous, demain. »
Henri laissa effacer son nom à regret de la liste des complices de la « sainte fille du Kent ». La popularité de More était encore telle qu'il eût été imprudent de s'attaquer à lui trop ouvertement. Dès lors More se sentit menacé : il fut prudent et garda le plus grand calme.
Le 13 avril 1534, il entendit la messe et reçut la sainte communion : c'était une habitude constante dans chaque événement important de sa vie. Puis il se rendit à Lambeth, où l'appelait la commission spéciale chargée d'exiger le serment au nouvel acte de succession, serment qui contenait pour les laïques une formule repoussant tout souverain étranger. Les commissaires étaient Cromwell, Audley, Cranmer, et Benson, abbé de Westminster.
More, en quittant sa maison de Chelsea, aux portes de Londres, avait le pressentiment qu'il n'y reviendrait
pas. Chaque fois que ses affaires l'appelaient à la ville, sa femme et ses enfants l'accompagnaient à son bateau et il les embrassait tous tendrement. Ce jour-là, personne ne fut autorisé à franchir la porte du jardin dont il poussa le verrou après lui. Il s'assit en silence, pendant que ses quatre serviteurs prenaient les rames ; et, au bout de quelque temps, il dit à son gendre, le mari de Marguerite, sa fille préférée : « Mon fils, je remercie Notre-Seigneur, la bataille est gagnée. » Cela signifiait sans doute que l'amour de Dieu avait triomphé en lui des affections si douces qui l'entouraient.
More déclara aux commissaires qu'il était prêt à accepter la nouvelle succession royale, à condition que son serment n'impliquât rien qui fût contraire aux droits du pape et rien qui fût en faveur de la légitimité du divorce.
« Vous élevez votre sentiment contre celui de la nation avec son parlement et ses évêques », remarqua l'abbé de Westminster.
« Non, c'est la nation, repartit More, qui est contre l'opinion générale de la chrétienté. »
La commission le remit à la garde de l'abbé. Le 17, Cranmer suggéra que le roi ferait bien d'accepter le serment modifié par l'ancien chancelier, en ce sens qu'il n'impliquerait pas la négation de l'autorité du pape. Plusieurs membres du Conseil étaient favorables à cette modification. Henri, poussé peut-être par Cromwell, certainement par Anne Boleyn, repoussa tout changement. Le parlement, entrant dans les vues du souverain, devait déclarer, le 3 novembre, que la double formule présentée à Fisher et à More était la vraie. Le soir du 17 avril, More coucha à la Tour '.
Le prisonnier souffrit beaucoup dans les premiers