Statutes of therealm, -20, Henry 17/7, chap. xxm, p
jours de sa détention. Sa santé était mauvaise : la gravelle, la pierre et une ancienne bronchite ne lui laissaient pas de repos ; le régime était détestable quoique très cher. Il continuait de porter un cilice, comme au temps de sa grandeur. Sa fille Marguerite, qui était au courant de tous les secrets de son père, le reçut de sa main la veille de l'exécution. Dès les premiers jours, il écrivit beaucoup de lettres, fit ponctuellement ses exercices de piété et se mit à préparer un traité sur la Passion de Notre-Seigneur, un autre sur la manière de supporter l'adversité.
Au bout d'un mois, Marguerite obtint la permission de voir son père. A son arrivée, il l'invita à réciter avec lui les sept psaumes de la pénitence et les litanies, et il en fut ainsi chaque fois qu'elle put pénétrer jusqu'à lui.
Du mois de mai 1534 au mois de mai de Tannée suivante, More fut comme oublié à la Tour par ses ennemis; sa prison était devenue plus dure, on lui refusait même le bonheur d'entendre la messe et de recevoir les sacrements. Sa femme vint le voir une ou deux fois; il s'est beaucoup amusé, dans son Traite sur l'adversité, de l'horreur que lady More éprouva à voir les gros murs de la chambre de son mari et les énormes verrous que l'on tirait chaque nuit sur le prisonnier. « Ma foi, je m'étonne, lui dit-elle, que vous, qu'on a tenu jusqu'ici pour un homme sage, soyez assez fou maintenant pour rester ici dans cette étroite et infecte prison, pour vous contenter ainsi d'être enfermé avec les rats et les souris, alors que vous pourriez jouir de votre liberté, de la faveur du roi et du conseil, si vous vouliez seulement faire ce qu'ont fait tous les évoques et les hommes les plus savants du royaume. Sachant que vous avez à Chelsea une belle maison, votre bibliothèque, votre potager et toutes les
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belles et bonnes choses de la vie, que vous pourriez vous y réjouir en la compagnie de votre femme, de vos enfants et de vos familiers, je m'étonne que vous prétendiez vous attarder ici. »
More l'avait écoutée tranquillement, il dit simplement : « Cette maison n'est-elle pas aussi proche du ricl que la mienne? »
[/excellente femme ne comprenait rien à la conduite de son mari; elle pensait sans doute que trop de piété ou trop de savoir lui avait troublé l'esprit. Elle fut bonne et dévouée, se privant de tout pour payer la pension du prisonnier. Celui-ci n'attendait pas d'elle un héroïsme qu'elle était incapable d'imaginer; il souriait de sa simplicité et l'aimait pour son dévouement.
Les relations avec Marguerite étaient bien différentes. D'une grande intelligence, elle avait reçu, sous la direction de son père, une culture étendue et variée et son mariage n'avait pas brisé l'intimité qui l'unissait à lui. Elle essaya à plusieurs reprises de lui persuader de se former la conscience à l'exemple des hommes de science qui avaient prêté le serment demandé. Elle lui apporta, au mois d'août 1534, une lettre ou sa belle-fille, lady Alington, racontait une démarche qu'elle avait faite en sa faveur auprès du chancelier Audley : « Eh quoi! madame Eve, s'écria joyeusement More, après avoir lu la lettre, est-ce que ma fille Alington a joué le rôle du serpent auprès de toi et t'a mise en campagne pour venir tenter de nouveau ton père, et, à cause de l'affection que tu lui portes, travailler à le faire jurer contre sa conscience, et de cette manière l'envoyer au démon? » 11 ajouta, d'un ton grave : « Ma chère fille, nous avons déjà causé de cela plus de deux ou trois fois, et je t'ai dit que, s'il m'était possible de faire la chose qui conten-
terait le roi sans offenser Dieu, personne n'aurait prêté ce serment avec plus de bonheur que moi. »
La discussion se prolongea: la jeune femme, vaincue, s'était assise très triste. « Eh bien! ma fille, voyons, mère Eve; à quoi penses-tu maintenant? Ne reste pas là à méditer, un serpent sur ton sein, quelque nouvelle manière d'offrir encore une fois la pomme à Adam. »
Marguerite lui apprit que le parlement projetait des mesures terribles contre les réfractaires. More avait prévu les conséquences extrêmes de sa résistance. « Sache, Marguerite, que j'ai passé plus d'une nuit sans reposer, pendant que ma femme dormait et qu'elle me croyait endormi aussi, à songer aux périls qui me menaçaient; en réfléchissant ainsi j'avais le cœur bien gros. Mais cependant je remercie Notre-Seigneur de n'avoir jamais songé à changer de sentiment, quoique les pires de mes prévisions puissent se réaliser. » Il exprima ensuite en termes touchants et forts son entière confiance en Dieu : « Si quelque chose m'arrivé qui vous fasse de la peine, priez Dieu pour moi, mais ne vous troublez pas ; je prierai Dieu de tout cœur pour vous tous, afin que nous soyons tous un jour réunis au ciel, où nous nous réjouirons à jamais, sans craindre aucune souffrance. »
Les actes des martyrs offrent peu de scènes aussi touchantes. La tentation se présentait à Thomas More sous la forme d'une fille très aimée, qui n'avait certainement pas la pensée de faire commettre à son père un acte indigne de lui. Trompée par la faiblesse des évoques et du clergé anglais, elle ne pouvait pas comprendre la singulière noblesse d'àme de son père, qui, presque seul, restait fidèle à sa conscience.
La correspondance entre le père el la fille continua
ainsi de jour en jour plus tendre. Parfois elle apportait au prisonnier des détails affligeants sur la situation matérielle des siens. Dans les premiers mois de Tannée 1535, Henri distribua la modeste fortune de More à ses courtisans, et sa femme était obligée de vendre ses toilettes pour payer la pension du prisonnier.
Le 30 avril 1535, Cromwell se rendit à la Tour \ accompagné de quatre commissaires, et demanda à More s'il avait connaissance des statuts sur la trahison et notamment du chapitre xm, dont nous avons cité plus haut la partie essentielle. Le prisonnier répondit qu'il en avait entendu parler ; mais il refusa de donner son avis sur le divorce aussi bien que sur l'autorité du Pape. « Je suis fidèle au roi.... je ne fais de mal à personne, je ne dis du mal de personne... si cela ne suffit pas à sauver la vie d'un homme, je ne désire pas vivre plus longtemps. »
Le 4 mai, Marguerite était près de son père, qui était accoudé à la fenêtre de sa chambre quand les cinq premiers martyrs quittèrent la Tour pour se rendre à Tyburn : « Ne vois-tu pas, Meg, que ces bienheureux pères vont à la mort avec autant de joie que des fiancés à la cérémonie de leur mariage. Aussi puisses-tu voir, ma très chère fille, quelle grande différence il y a entre ceux qui ont passé, dans l'état religieux, une vie dure, pénible, mortifiée, et ceux qui, comme ton pauvre père, ont consumé tout leur temps, malheureuses créatures occupées des soucis du monde, dans le plaisir et l'aisance... Dieu ne m'estimant pas digne encore de la félicité éternelle, me laisse dans ce monde pour mon tourment et mon infortune. »
Quelques membres du conseil visitèrent le prison-
1. Lclters and papers, Henry VIII, t. VIII, n° GS9, lettre de More à sa fille, du 2 ou 3 mai.
nier le 7 mai. Le 3 juin, Cranmer, Suffolk, le comte de Wiltshire et Cromwell lui firent subir un nouvel interrogatoire1. Le roi avait été très mécontent de sa conduite au 30 avril, et, assurèrent les commissaires, était disposé à prendre des mesures rigoureuses.
Le 7, les juges furent informés que Fisher et More avaient entretenu une correspondance par l'intermédiaire du domestique attaché à leur service. Ils espérèrent découvrir quelque chose qui put être interprété comme une conspiration. On fit une enquête; il n'en résulta aucune charge grave contre More 2. Le 14, nouvel interrogatoire, au cours duquel on lui posa les trois grandes questions : le prisonnier refusa d'y répondre.
« 1° More veut-il obéir au roi comme chef suprême de l'Église? — Il ne peut rien répondre.
2° Veut-il reconnaître comme valide le mariage du roi avec la reine Anne, et celui avec Madame Catherine comme invalide? — Il ne répondit rien; à partir de ce moment, il ne fait aucune réponse.
3° On lui fait remarquer que, d'après le statut, il est, à titre de sujet du roi, obligé de répondre à la question précédente et obligé de reconnaître le roi comme chef suprême, ainsi que tous les autres sujets. — Il ne fait aucune réponse. »
A la suite de cet interrogatoire, on lui enleva ses livres et tout moyen d'écrire. Les deux ou trois billets qu'il pourra encore faire parvenir à sa famille sont tracés au charbon sur de petits morceaux de papier. Ne pouvant plus lire, il ferma lui-même les persiennes de sa fenêtre afin de méditer plus tranquillement dans l'obscurité.
1. Ihid.. nu S15, lettre de More à sa fille, 3 juin. ± lbi<l., n° 856 et 8G7.
Le jugement de l'illustre prisonnier, jugement que lord Campbell appelle «un meurtre judiciaire » et « le crime le plus noir qui ait jamais été perpétré en Angleterre sous les formes de la loi » , eut lieu le 1er juillet ! . La commission spéciale instituée à cette fin comptait dix-neuf membres, tous ses amis ou collègues et parmi eux : sir Thomas Audley, chancelier; Thomas, duc de Norfolk; Charles, duc de Suffolk; le comte de Wiltshire, père d'Anne Boleyn; lord Rochford, frère de la favorite; Thomas Cromwell, secrétaire.
L'acte d'accusation, extrêmement long, s'appuyait sur les chapitres 1er et 13e des statuts de trahison ; More était accusé :
1° D'avoir répondu, le 7 mai, aux commissaires qui l'interrogeaient sur la suprématie du roi : « Je ne me mêle pas de ces questions » ;
2° D'avoir écrit, le 12 mai, à Fisherpour lui conseiller le silence ;
3° D'avoir dit : « L'acte du parlement sur la trahison est une épée à deux tranchants ; si on répond d'une façon, il perdra notre âme; si on répond de l'autre manière, il perdra notre corps. »
More répondit à la première accusation qu'il avait été puni de la prison perpétuelle pour avoir refusé d'accepter le deuxième mariage du roi. Il avait toujours refusé de dire sa pensée au sujet du nouveau titre royal de chef suprême de l'Église d'Angleterre. On ne pouvait pas, dit-il, le condamner à mort pour ce motif, parce qu'aucune loi au monde ne punit le silence. Le procureur du roi répliqua que ce silence obstiné devait être interprété comme une preuve de désapprobation voulue de la loi.
More avoua avoir correspondu avec l'évêque de Ro-