‹ Les origines du schisme anglican, 1509-1571Chapitre 81 sur 253 · Ibid., n · texte numérisé non relu

Ibid., n

THOMAS MORK 149

quoi j'ai grande envie de m'en aller vers Dieu, demain. Ce serait un jour qui m'irait bien.

« Je n'ai jamais tant aimé ta conduite à mon égard que quand tu m'as embrassé dernièrement. »

La sentence prononcée par le chancelier Audley portait que More devait mourir à Tyburn avec toutes les brutalités inlligées aux traîtres. Le roi, par prudence, commua la peine ; son ancien ministre serait décapité à Tower Ilill.

Il désigna le jour que More avait souhaité. Le 6 juillet, de grand matin, un messager du roi vint l'avertir que son exécution aurait lieu avant 9 heures. Le roi lui faisait demander de parler très peu à la foule avant de mourir. — « Je vous remercie, répondit-il, de me communiquer le désir du roi ; je me proposais de parler, mais de choses qui n'auraient offensé ni le roi, ni personne. » Il pria que sa fille eût la permission d'assister à ses funérailles.

Son ami Bonvisi lui avait envoyé, pour le jour de son exécution, un bel habit. Le lieutenant de la Tour lui conseilla de ne pas le mettre, le bourreau qui aurait cet habit était très peu recommandable. « Est-ce que je rangerai parmi les coquins celui qui va me procurer un si grand bienfait? Cet habit serait-il de drap d'or, que je l'estimerais bon à être donné à cet homme, à l'exemple de saint Cyprien, qui donna à son bourreau trente pièces d'or. »

L'échafaud était branlant; en mettant son pied sur la première marche, il dit au lieutenant avec cet humour bien anglais qui est une des caractéristiques de son intelligence : « Je vous prie, aidez-moi à monter sain et sauf; quant à la descente, je me tirerai d'affaire tout seul. » Il lui demanda et à tous les assistants de prier pour lui et de porter témoignage qu'il souffrait la mort dans et pour la foi de l'Église catholique.

Il se mit à genoux, récita le Miserere, sa prière favorite, embrassa le bourreau, se banda les yeux, plaça lui-même sa tête sur le billot. More avait cinquantesix ans et cinq mois.

Nous nous sommes abstenu de tout commentaire dans le cours de ce récit; les actes du martyre des moines, de Fisher et de More sont si touchants, que toute parole étrangère ne pouvait que les affaiblir. C'est à chacun de réfléchir sur l'exemple que ces martyrs ont donné. L'Angleterre catholique a plié en masse devant Henri VIII ; l'héroïque constance de ces nobles victimes console la conscience de tant et de si retentissantes défections. Le Bienheureux ' Thomas More, en particulier, est presque le témoin idéal de la vérité du catholicisme ; son martyre peut suffire à ramener à l'Eglise des âmes de bonne foi, parce que, lettré et humaniste, libéral de tendances, il avait étudié durant sept ans un point de doctrine, et sa conviction fut si forte qu'il sacrifia sa vie à cette conviction.

Quand la mort de Fisher, des moines et de l'exchancelier fut connue, elle souleva à travers l'Europe une telle indignation que le roi envoya à ses ambassadeurs l'ordre d'expliquer que ces martyrs étaient des traîtres 2. Au milieu de l'émotion causée par ces exécutions, le sort de quatorze anabaptistes qui furent brûlés, en juin, passa presque inaperçu. Leurs doctrines religieuses et le communisme des biens qu'ils prêchaient avaient pénétré en Angleterre vers l'année 1525. Ceux qui ne périrent pas dans les flammes

t. Les martyrs dont il est parlé dans le présent chapitre ont été proclamés Bienheureux le <> décembre 1886. Ce jour-là cinquante-quatre victimes de la Réforme anglaise ont reçu ce titre. i)eu\ cent soixante et une victimes, ont été plus récemment déclarées Vénérables* Le procès suit son cours.

2. Lctlcrs andpapers, Henry VIII, t. vin, n° im.et t. i\, n 157.

furent renvoyés aux Pays-Bas d'où ils étaient venus.

Sir Thomas More avait protesté avant de mourir contre la loi qui l'avait condamné, parce qu'elle était opposée aux lois de Dieu et de l'Eglise universelle. Il en appelait ainsi au pape en qui toutes les puissances chrétiennes avaient reconnu, durant le moyen âge, l'arbitre souverain des princes et des peuples. Clément VII écrivit à plusieurs princes qu'il avait l'intention de priver Henri VIII de son royaume en raison de ses crimes et de son impiété.

Tous approuvèrent son projet, d'autant plus qu'ils savaient par leurs ambassadeurs que l'Angleterre était mûre pour la révolte ^. Plusieurs seigneurs de la cour n'attendaient que l'arrivée d'une armée impériale pour en donner eux-mêmes le signal. Mais François Ier, tout en réprouvant énergiquement les horreurs qui se passaient à Londres, ne put se résoudre à briser une alliance, sauvegarde de son indépendance : il promit simplement de rester neutre entre le pape et le roi. L'empereur qui, de tous les princes européens, était le plus directement intéressé dans les affaires d'Angleterre, ne voulut pas se montrer hostile afin de ne pas resserrer les liens entre Henri VIII et la France. Le frère de l'empereur, Ferdinand, roi des Romains, prétexta qu'il était obligé de s'entendre avant tout avec l'empereur.

Ainsi l'appel du Pape ne fut pas entendu. C'était là le signe d'un changement extrêmement important dans la situation de la papauté. Le Saint-Siège avait à maintes reprises groupé les princes de la chrétienté en vue d'une action commune. Les croisades sont l'exemple le plus remarquable de cette concentration des forces chrétiennes à la voix du Pape. En 1535,

i. Letters andpapcrs, Henry VIII, t. IX, n° 435.

152 L'EGLISE SOUS LE GOUVERNEMENT Di: ROI.

cette voix ne fut pas écoutée : l'intérêt supérieur de la chrétienté n'avait plus de prise sur les chefs d'État, attentifs seulement à leurs intérêts particuliers. Ils laissèrent l'Angleterre en proie à la tyrannie la plus dégradante. Tous les Anglais durent courber la tête, parce que, depuis que l'Eglise d'Angleterre terrorisée avait fait sa soumission, l'impuissance du pape avait été démontrée. Personne ne pouvait rappeler Henri VIII au respect des lois et de la constitution.

Le roi se rendait très bien compte qu'une attaque venue de Charles-Quint pouvait lui être fatale, et il se tourna vers les princes protestants d'Allemagne, avec qui il cherchait depuis plusieurs années à nouer des relations. Son aumônier Edouard Foxe, évêque élu d'Hereford,fut mis à la tête d'une ambassade auprès de l'électeur de Saxe et du Landgrave de Hesse. Les négociations durèrent plusieurs mois sans aboutir à des résultats définitifs, parce que les Luthériens n'approuvaient pas la conduite de Henri VIII et que celui-ci ne voulait pas se lier à la Confession dans l'affaire du divorce d'Augsbourg.

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