‹ Les origines du schisme anglican, 1509-1571Chapitre 84 sur 253 · SITUATION MATÉRIELLE ET MORALE DES MONASTÈRES · texte numérisé non relu

SITUATION MATÉRIELLE ET MORALE DES MONASTÈRES

à des employés subalternes de la Cour qui les exigeaient strictement, quelles que fussent les charges de la maison.

Les fondateurs des monastères et leurs descendants imitaient le souverain et leur imposaient souvent l'obligation de nourrir leurs parents pauvres ou leurs protégés besogneux. Le P. Gasquet cite un exemple curieux de ces pensions en nature1. L'abbé de Tavistock accorda, sur un ordre de Henri VIII, en date du 16 janvier 1526, à un certain John Amadas, la pension servie auparavant à Henry Coleis, mort depuis peu. Elle consistait en « un pain blanc », un autre pain, un plat dit « général », un plat de viande ou de poisson, avec trois pots de bière ou trois sous, chaque jour. A Noël, le monastère devait lui donner une robe fourrée ou, à son défaut, 20 shillings. Quand John Amadas était à l'abbaye, on devait lui fournir une chambre convenable et chauffée, trois chandelles dites « chandelles de Paris » et du foin avec un logement pour son cheval. A la dissolution du monastère, Amadas reçut, en remplacement de tous ces avantages, une pension annuelle de 5 livres.

Pour faire face à ces charges écrasantes, les abbés et supérieurs des maisons religieuses essayèrent, comme les autres grands propriétaires, de tirer le meilleur parti possible de leurs domaines en consacrant une fraction importante de leurs terres à l'élevage des moutons et en installant des tanneries ou le commerce de la laine. Ces innovations ne furent pas bien accueillies du peuple qui n'était pas au courant de la situation gênée des maisons religieuses.

Le niveau moral des instituts monastiques avait certainement baissé depuis le quatorzième siècle.

l. Gasquet, op. cit., t. I, p. 29-30.

La peste, en emportant les trois quarts des religieux et religieuses anglais, n'avait pas permis aux supérieurs de maintenir, pour les générations qui suivirent, les anciennes rigueurs de la vie monastique. Les communautés religieuses commençaient à se remettre des effets de cette terrible mortalité quand les guerres civiles du quinzième siècle étaient venues les arracher au calme nécessaire à leur vocation.

Ce sont les registres épiscopaux de chaque diocèse qui nous permettent d'avoir une idée de l'état de la discipline et des mœurs dans les monastères, à la veille de leur suppression. Ces registres donnent le compte rendu des visites faites par les évêques dans les maisons soumises à leur juridiction. Beaucoup de ces comptes rendus sont venus jusqu'à nous * et sont une preuve vivante du soin que les évêques mettaient dans ces inspections. Les fautes sérieuses contre la discipline sont rares et espacées à de longs intervalles, et on les punit sévèrement; ce qui n'indique pas une conception relâchée de la vie religieuse. C'est ainsi que les manquements aux vœux de pauvreté, d'obéissance et à la clôture sont punis avec rigueur. Dans les années troublées par la guerre civile, les registres épiscopaux relèvent quelques fautes graves contre les mœurs : mais ces fautes sont rares et isolées.

Les registres épiscopaux sont muets sur les monastères les plus considérables qui échappaient à la surveillancede l'éveque du diocèse. Ces maisons onteula bonne fortune, avant de disparaître, d'obtenir du roi lui-même un certificat de bonne vie et mœurs. L'acte du Parlement qui abolit, en 153G, les petits monastères parce

1. Nous avons, en plus des registres épiscopaux de beaucoup de diocèses, deux volumes de rapports sur les monastères du diocèse de Norwien (de 1514 à LB31). voir manuscrits Tanner, Oxford, Bodleienne. nos 132 et 210.

que la loi de Dieu n'y était plus en honneur, déclarait que, « grâce à Dieu, la religion est parfaitement observée » dans les maisons plus importantes.

2. — L'inventaire des maisons religieuses ; le « Livre noir m; confiscation de 376 petits monastères.

Chappuys,le très clairvoyant ambassadeur de Charles-Quint, signalait au mois de mai 1535 le danger qui menaçait les chartreux1. « On pense, écrivait-il, que le roi les supprimera, car ils sont riches et il ne faut point compter leur faire changer d'opinion. » Cette réflexion du diplomate savoyard indique les deux grandes causes de la confiscation des monastères anglais. Malgré la facilité avec laquelle ils avaient accepté le serment schismatique qui leur avait été imposé, on les savait, au fond, dévoués au Saint-Siège; ils constituaient par là un danger permanent. Enfin, leurs propriétés territoriales, tout obérées qu'elles fussent par des charges écrasantes, représentaient une valeur très considérable. De plus, la piété des fidèles y avait accumulé, depuis plusieurs siècles, des ornements sacrés, des vases d'or et d'argent, des châsses et reliquaires d'un très grand prix.

C'était un butin royal, et précisément le roi avait un pressant besoin d'argent. L'état économique du royaume était si lamentable que les fermiers des terres royales étaient incapables de payer leurs redevances; les traitements des fonctionnaires n'étaient pas servis et la maison de la reine Catherine, n'ayant plus de ressources, vivait d'emprunts2.

La cour se trouvait dans une détresse analogue,

1. Letters and papers, Henry VIII, t. VIII, n° 751, Chappuys à Granvellc. Voir aussi le n" 750 qui apprécie la situation religieuse de l'Angleterre.

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