LA REVOLTE DU NOHD
comme chef suprême de l'Eglise. En janvier 1537. Aske, de retour parmi ses compatriotes, ne réussit pas à les tranquilliser. Des bruits alarmants circulaient dans tout le pays ; on disait que les troupes du roi allaient entrer dans IIull et Scarborough. Il se forma aussitôt plusieurs bandes d'insurgés ; Sir Francis Bigod, à la tête d'une de ces bandes, tenta de s'emparer de IIull. Il échoua. Une autre troupe ne réussit pas à emporter Carlisle. Le découragement envahit les insurgés; 6.000 d'entre eux firent leur soumission. Mais Norfolk qui venait de déployer la bannière du dragon rouge, signe du commencement du pillage, fît pendre sur-le-champ 74 de ces rebelles et renvoya les autres sans promesse de pardon. Ce fut le début d'une série d'exécutions, qui ensanglantèrent tout le nord*. Les moines, que les insurgés avaient réintégrés dans leurs monastères, furent pendus. Le même sort frappa les supérieurs des grandes abbayes qui avaient été mêlés au mouvement, contre leur volonté.
Lord Darcy, Aske, sir Thomas Percy, les abbés ou prieurs de Jervaulx, de Fountains et de Bridlington moururent de la mort horrible des traîtres avec un grand nombre de notables du comté d'York. Les sentences de mort avaient été obtenues par intimidation et la tranquillité fut imposée par la terreur.
Le trône de Henri VIII avait été sérieusement menacé parla formidable insurrection des comtés du nord. Un danger extérieur lui avait causé une frayeur non moins grande. Le cousin du roi, Reginald Pôle, qui avait quitté l'Angleterre en 1532 pour éviter d'être mêlé à l'affaire du divorce, avait envoyé à Henri, en mai 1536, le manuscrit de son traité sur2 « l'Unité de
i.Lettersandpapers, Henry VIII, t. XII, nos 973-4, 1-266, 1-285,1214, 1307, etc -2. Reginaldi Poli... pro ecclesiasticae unitatis defensione, libri IV Ingolstadt, 1587, 8°.
VEglise. » Ce livre avait été composé à la demande du roi, mais il constituait un réquisitoire solide contre toute la politique religieuse de l'Angleterre depuis Tannée 1528. Dès qu'il eut parcouru le volume, Henri multiplia les démarches en vue d'amener son cousin à revenir dans sa patrie. Cromwell, par son ordre, lui enjoignit, sous les menaces les plus terribles, de se rendre à Londres; l'évêque Tunstall lui rappelait qu'il avait le devoir d'obéir au roi plutôt qu'au pape. Sa mère et son frère le suppliaient de rentrer afin d'éviter de terribles malheurs à sa famille.
Pôle hésita quelque temps, puis, sur le conseil de deux amis, il se dirigea vers Rome où le pape lavait appelé pour le nommer cardinal et légat. La légation de Pôle, décidée entre la première et la deuxième insurrection du nord, constituait un grand péril pour Henri VIII. Le roi d'Ecosse était à Paris où il venait d'épouser Madeleine, fille de François Ier, et il savait qu'une invasion du nord de l'Angleterre par les troupes écossaises aurait l'appui de beaucoup de nobles anglais. Dans ces circonstances, la présence d'un légat pontifical sur les bords de la Manche, surtout quand ce légat était Pôle, devait être un puissant encouragement pour les mécontents.
Henri parvint, malheureusement pour les libertés de l'Angleterre, à faire échouer la mission du légat. Le cardinal traversant la France, l'ambassadeur anglais demanda au roi de le lui livrer comme traître à son pays. François Ier ne pouvait pas donner suite à une pareille requête, mais il évita de recevoir personnellement le légat et le fit prier de ne pas s'attarder dans son royaume. Pôle se retira à Cambrai où la régente des
1. lbid., n° 770. Les documents sur le livre de Pôle et sa mission ont très nombreux dans le tome XII.
Pays-Bas lui fit attendre longtemps un sauf-conduit. Elle ne voulait se brouiller ni avec le pape, ni surtout avec le roi d'Angleterre, et quand les ambassadeurs de ce dernier lui demandèrent de livrer le cardinal, elle le fit conduire à Liège ; Pôle y demeura jusqu'au mois d'août sous la protection de l'évêque de la ville. A ce moment, il rentra à Rome pendant que Norfolk exerçait dans les comtés du nord de l'Angleterre ses terribles représailles. Une fois de plus, l'effort tenté par la papauté pour protéger les libertés et la vie d'un peuple chrétien contre la tyrannie d'un despote avait échoué, à cause de apolitique égoïste des princes ca^ tholiques.
La révolte du nord avait ralenti l'œuvre de la suppression des petits monastères; il avait paru nécessaire de ménager l'opinion publique qui voyait disparaître avec peine les maisons religieuses. Un certain nombre de couvents furent épargnés ou rétablis, jamais sans avoir versé de grosses sommes au trésor royal. La rançon qui leur était imposée variait de 400 à 20 livres sterling <. Plusieurs des monastères épargnés ou rétablis étaient parmi ceux que Layton et Legh avaient notés comme très mauvais; parfois, le supérieur diffamé par eux fut maintenu à la tête de la fondation nouvelle.
A la fin de l'année 1537, on ne parlait pas encore de la suppression des grands monastères. Mais l'abbé de Chertsey avait consenti à abandonner sa maison au roi contre une forte pension. Une partie des terres allèrent au prieuré rétabli de Bisham. C'était là une
1. La première somme a été payée par le monastère dePolleshoe dan? le comté de Devon, la deuxième, par les chartreux de Coventry.
manière commode de s'emparer des biens monastiques sans demander au parlement une nouvelle loi. Les agents royaux, renouvelant la tactique suivie déjà à Fégard des maisons d'un revenu inférieur à 200 livres, mirent tout en œuvre pour rendre la vie intolérable aux moines fidèles. Presque tous les monastères avaient des religieux indisciplinés ou mécontents ; on sollicita leurs dénonciations afin d'avoir un prétexte d'intervenir à chaque instant dans la vie intime des maisons. Les règles furent profondément modifiées. Les commissaires imposèrent aux communautés des confesseurs et des prédicateurs imbus des doctrines schismatiques ; de misérables intrigants achetèrent à beaux deniers comptants le titre d'abbé ou de prieur. Parfois le supérieur était remplacé par un comparse qui donnait sa maison au roi pour une pension.
Un des premiers monastères qui tomba de cette manière fut la chartreuse de Londres1. Ses moines avaient admirablement résisté en 1535 ; ceux qui avaient survécu au martyre du père Houghton n'avaient pas fléchi, à l'exception d'un ou de deux. Mais Cromwell nomma supérieur un certain William Trafîord, qui acceptait, depuis peu de semaines, la suprématie du roi sur l'Église d'Angleterre. Le 10 mai 1537, Trafford réussit à persuader à vingt de ses moines de répudier l'autorité du pape; le 10 juin, il donna son monastère au roi. Dix religieux restés fidèles furent jetés dans la prison de Newgate et enchaînés. Neuf y moururent de faim, de maladie et de manque de soins; le dixième fut martyrisé quatre ans après.
La plupart des grands monastères tombèrent en 1538 ; Legh et Layton firent, cette année, une nouvelle visite des maisons encore debout; les plus illustres
I. DOM V. Doutai, Henri VIII et les martyrs de la Chartreuse de Londreiy Paris, 1890, 8°.
fondations s'écroulèrent sur leur passage, Battle abbey Saint-Alban et bien d'autres. Ils continuaient de nier effrontément que le roi eût l'intention de supprimer toutes les maisons religieuses, punissaient sévèrement ceux qui répandaient ces bruits et les abbés qui aliénaient une partie quelconque des biens de leurs monastères. Mais ils présentaient à tous des formules portant abandon de chaque maison au roi et s'efforçaient de laisser croire que ces donations étaient volontaires. Les supérieurs qui livraient { leur monastère bénéficiaient d'une assez grosse pension, véritable prime accordée aux traîtres.
Un ancien prieur de Longley-Regis, Richard Ingworth2, évoque suffragant de Douvres, s'acharna spécialement contre les ordres mendiants dont les 200 maisons avaient été épargnées par la loi de 1534 parce qu'elles n'avaient pas de revenus fixes. Les prieurs et gardiens livrèrent en masse leurs résidences dans l'hiver 1538. Beaucoup de frères, depuis le commencement de la persécution, avaient quitté l'Angleterre. Le frère augustin Georges Brown3, avec le frère dominicain John Hilsey devenu évêque de Rochester, comme collaborateur, avait été nommé par Cromwell général de tous les ordres mendiants. Les religieuses paraissent avoir résisté plus énergiquement que les frères à la pression des visiteurs qui étaient le plus souvent London et Legh.
Au mois d'avril 1339, le parlement vota une loi ; qui confirmait le droit de la couronne à la propriété de tous
1. Voir dans Rymer, Fœdera, t. VI, part. III et IV, pag. 15 et suivantes, de nombreux exemples d'abandon ; il y en a beaucoup aussi dans Letand papers, Henry VIII, t. Mil, XIV, XV.
-2. Letters and papers, Henry VIII, t. XIII, part. I, nos225, 2-2G; part. II, iv H86 et plus de 150 numéros qui racontent la dispersion des frères*
;\. lbid., t. VIII, n° 12.
». Statutes of thc realm,3\. Henry VIII, chap. xin, pp. 733-39.
178 LA DESTRUCTIOxN DES MONASTERES ANGLAIS.
les monastères qui s'étaient déjà donnés au roi ou qui se donneraient à l'avenir et annulait tout échange ou vente de propriétés monacales faites une année avant la dissolution de chaque maison. Cet acte était évidemment destiné à donner une apparence de légalité, par effet rétroactif, à la confiscation des maisons religieuses que la loi de 1534 avait respectées. Les abbés des trois grands monastères bénédictins de Reading, de Glastonbury et de Colchester refusèrent d'abandonner leur maison. Le roi les fit condamner et exécuter comme coupables de haute trahison. Leur unique crime était d'avoir courageusement résisté à une spoliation illégale et injuste. Neuf autres supérieurs avaient refusé ou refusèrent aussi de livrer leur monastère et subirent le même sort.
A la fin de l'année 1539, presque toutes les maisons religieuses avaient été abandonnées au roi. La dernière. Waltham abbey, fut remise entre ses mains le 23 mars 1540. Ceux qui assistent actuellement à la liquidation des congrégations françaises peuvent se rendre compte des scènes lamentables qui accompagnèrent le pillage des monastères, à une époque où les mœurs étaient plus brutales qu'aujourd'hui. Un témoin1 qui vit dans sa jeunesse la destruction de l'abbaye cistercienne de Roche en a laissé un récit très intéressant; les mêmes scènes ont dû se reproduire ailleurs et l'auteur donne probablement l'impression générale des Anglais de ce temps.
« Afin d'anéantir ces maisons, voici comme l'on s'arrangeait le plus souvent : les visiteurs tombaient sur
1. British Muséum, add. ms. 5813, Cette relation, d'après Cole. est la copie d'un vieux manuscrit cent vers l'année 1891; Hoche Abbey fut livré»1 au r<ù le -23 juin 1638 par l'abbé, qui reçut une pension annuelle de 50 marcs, et ses 17 moines qui reçurent presque tous une annuité de 5 livres.
chaque maison tout à coup et à Fimproviste... de peur que les moines, s'ils avaient eu le moindre soupçon de lenr arrivée, n'eussent soustrait quelque partie de leurs propres biens afin de n'être pas sans ressources le jour où ils seraient chassés de leurs maisons... Dès que les visiteurs avaient passé le seuil de la maison, ils mandaient l'abbé et les autres dignitaires du monastère. Ils leur prenaient les clefs et dressaient l'inventaire de tous leurs biens, ceux du dehors comme ceux du dedans. Car tous les animaux, chevaux, moutons et tels autres bestiaux qui étaient au pâturage ou dans les fermes devaient être amenés en présence des visiteurs. Ensuite ceux-ci expulsaient l'abbé et tout son domestique.
« Ce n'était pas une petite douleur pour la communauté et les serviteurs de la maison de se quitter les uns les autres, et surtout pour ceux qui, en conscience, ne voulaient point rompre leurs vœux. Même un cœur de pierre eût fondu en larmes à voir la dispersion de la communauté, le triste départ des frères et le pillage de leur asile après qu'ils l'eurent abandonné. Chacun se procurait de bonnes choses à bon marché, sauf les pauvres moines, frères et religieuses qui n'avaient pas d'argent pour acheter quoi que ce fût. Je vis ce spectacle lors de la suppression d'une abbaye tout près de chez moi, appelée « Roche Abbey », maison de moines blancs, bâtie tout en pierre de taille, avec une couverture de plomb. Le jour de cette séparation, un de mes oncles, qui connaissait certains moines de l'endroit, était présent. Et quand ils furent chassés de la maison, un des moines, son ami, lui dit que chaque membre de la communauté lui avait donné la cellule où il vivait et où il n'y avait rien ayant quelque prix, à part le lit et les couvertures, lesquels étaient simples et de peu de valeur. Ce moine demanda à mon
oncle de lui acheter quelque chose. Mon oncle répondit : « Je ne vois rien qui puisse me servir et qui vaille « de l'argent. — Eh bien, dit le moine, donnez-moi « deux shillings pour la porte de ma cellule qui en a « sûrement coûté cinq. — Non, reprit mon oncle, je ne « saurais qu'en faire », car il était jeune et célibataire et il n'avait alors besoin ni de maisons ni de portes. Mais les personnes qui achetèrent le blé ou le foin ou autre chose trouvant toutes les portes ouvertes, les serrures et fermetures brisées ou même les portes enlevées, entrèrent et dérobèrent ce qu'elles purent découvrir.
« Les uns s'emparèrent des livres d'offices qui étaient dans l'église et les mirent sur les bâches de leurs voitures pour les raccommoder; d'autres prirent les fenêtres du grenier à foin et les cachèrent dans le fourrage. Ainsi firent-ils de beaucoup d'autres choses. D'autres arrachèrent, sans les avoir payés, les crochets de fer plantés dans les murs : les fermiers ou les hommes de qualité du comté achetèrent la charpente de l'église. Celle-ci fut la première que l'on pilla ; puis Ton saccagea les chambres de l'abbé, le dortoir, le réfectoire, le cloître et tous les corps de logis renfermes entre les murs de l'abbaye. Rien ne fut épargné, sauf les écuries des vaches, les étables à porcs et telles autres dépendances, situées hors des murs, que l'on traita mieux que l'église elle-même et cela sur le conseil de Cromwell ainsi que le rapporte Fox en son Livre des Actes. Il était pitoyable de voir comme on arrachait le plomb, comme on soulevait les planches, comme on démolissait les clochetons. Le plomb, une fois arraché, fut jeté dans l'église et brisa toutes les pierres tombales, car en la plupart des abbayes reposaient diverses personnes nobles, hommes ou femmes, même des rois dont les tombeaux ne furent pas plus respectés que les sépultures des gens de rang inférieur, car pourquoi
les laisser subsister tandis qu'on n'épargnait pas à cause d'eux l'église qui les abritait? Tous les objets de prix furent ou pillés et emportés, ou entièrement mutilés.
« Les gens qui fondirent le plomb en fodders1 arrachèrent tous les sièges du chœur où s'asseyaient les moines quand ils chantaient l'office et qui ressemblaient aux sièges des cathédrales et ils les brûlèrent pour faire fondre le plomb, quoiqu'il y eût quantité de bois à une portée de flèche de là, car l'abbaye se dressait parmi des bois et des rochers. Dans ces rochers, l'on trouva de la vaisselle d'étain, qui avait été soustraite et cachée en ce lieu; de sorte que, semble-t-il, chacun s'acharnait à dérober tout ce qu'il pouvait. Bien plus, ceux-là même s'empressèrent de voler les moines, qui, deux jours auparavant, paraissaient soutenir les religieux et assister avec grande dévotion et révérence à leurs matines, messes et autres offices. C'est une chose étrange, si l'on y réfléchit, que ceux-là qui, la veille, tenaient cette maison pour la maison de Dieu, pussent la tenir le lendemain pour la maison du diable ; car autrement, ils n'eussent point montré tant d'ardeur à la piller...
« Pour être sûr de ces faits, je demandais, trente ans après la suppression, à mon père, qui avait acheté de compte à demi avec d'autres personnes, une partie de la charpente de l'église avec toute la charpente du clocher et la monture des cloches — il y en avait huit, neuf même, dont la plus petite vaudrait aujourd'hui plus de 20 livres et que je vis toutes encore suspendues une année après la suppression — s'il estimait les religieux et leur genre de vie :
— « Oui, dit-il, car je n'ai rien vu qui pût me donner à penser autrement.