LE SORT DES MOINES ET RELIGIEUSES
roi ne retira pas de cette immense confiscation tout le profit espéré; son revenu moyenne futguère augmenté que de 37.000 livres. Il avait dû faire, dans le partage des dépouilles, une large part aux courtisans. Ceux-ci une fois enchaînés à la politique royale devaient résister à tout changement qui impliquerait une restitution. Les grands seigneurs et la noblesse nouvelle se précipitèrent à la curée ; quelques-uns firent un butin énorme. Le chancelier Audley obtint les biens de neuf monastères; lord Clinton, ceux de douze; le duc de Northumberland, ceux de dix-huit; le duc de Suffolk, ceux de trente. Norfolk n'en eut pas moins de quinze. Cromwell lui-même s'appropria six monastères. Tous les courtisans, les membres du conseil, les fameux visiteurs eurent leur part. Quand ils n'arrivaient pas, à force d'intrigues, à se faire donner gratuitement les biens des maisons religieuses, ils les achetaient à des prix dérisoires. Cromwell, par exemple, paya 1.446 livres le prieuré de Launde qui en rapportait annuellement 400.
En dehors de ces 37.000 livres de revenu annuel, le roi s'enrichit par la vente des biens monastiques. Ses commissaires vendaient tout : les terres, les bâtiments, les églises, qui souvent furent converties en granges, les vases sacrés, les ornements, les chappes qui servirent de couvre-lits et les nappes d'autels qui ornèrent les tables des salles à manger. Ils mettaient aux enchères les cloches, les boiseries, les manuscrits et les livres rares, le plomb des toits. Des marchands, en particulier, des hollandais suivaient les démolisseurs, et apportèrent beaucoup d'ornements dans leur pays. Tous les bijoux et les objets de grand prix entassés sur des chariots ou chargés sur des chevaux étaient dirigés sur le royal palais de Londres par bateaux. Quand Henri VIII mourut, cet immense et indi-
gne brocantage était loin d'être achevé. On avait versé dans les caisses royales 1.423.500 livres dont 85.000 comme valeur de l'argenterie au poids. Les bijoux précieux et les pierreries volés dans toutes les églises du royaume n'entraient pas dans ce compte.
Ces richesses fondirent si rapidement que le roi finit par être aussi besogneux qu'auparavant. En avril 1539. aussitôt après avoir fait voter l'acte qui légitimait la destruction, déjà en partie accomplie, des grands monastères, il avait obtenu du parlement une loi destinée à donner à la spoliation une apparence de piété. C'est « l'acte pour appliquer les propriétés des monastères au bien public ». Il y était dit que ces biens seraient employés par le roi à faire des pensions aux vieux serviteurs, à élever les enfants pauvres, distribuer des aumônes et améliorer les grandes routes. Il promettait que ses sujets ne seraient plus soumis à des impôts nouveaux comme il avait promis que les biens monastiques ne seraient jamais employés à des usages privés. Ni l'une ni l'autre de ces promesses ne furent tenues. En fait, le roi dota six nouveaux évêchés et consacra la moitié de la somme totale provenant des dépouilles des monastères, à l'armée, aux fortifications des côtes, à la marine. Le reste servit à restaurer les châteaux royaux, à entretenir la maison royale, à payer ses dettes de jeux, et s'il faut en croire des anecdotes racontées par des contemporains, à récompenser ses cuisiniers et ses valets *.