CE QUE DEVIENNENT LES DÉCURIES ET LES DEGEMPRIMI
souvenir du passé. Les causes qui ont fait durer cette institution dans les municipes, tandis qu'elle succombait à Rome, nous échappent ;"mais on entrevoit ce qui a dû arriver dans la capitale. Le nombre des anciens dictateurs, placés au sommet de la hiérarchie sénatoriale, celui des anciens consuls qui venaient à la suite, n'était'pas 'limité. Selon que la mortalité faisait plus ou moins de ravages, selon que les mêmes personnages étaient plus ou moins souvent appelés à remplir les mêmes charges , il tombait au-dessous de dix ou montait au-dessus ; mais , dans l'un ou Pautre cas, il ne répondait pas à TefFectif invariable des decemprimi. D'un autre côté, et, bien que les anciens dictateurs comme les anciens consuls se succédassent au sein de leur classe respective par rang d'ancienneté dans l'exercice de leur magistrature, il n'y avait pas entre eux d'inégalité réelle, de telle sorte qu'il paraissait souverainement injuste d'élever les uns à une situation exceptionnellement privilégiée, et de rejeter les autres au-dessous» Enfin, les decemprimi avaient leur raison d'être dans les décuries auxquelles ils présidaient, et ces décuries elles-mêmes, recrutées dans les mêmes proportions au sein des trente curies , tirant de chacune un sénateur dans un ordre qui, très probablement, n'avait rien de fortuit, n'étaient bien à leur place que dans un Sénat constitué à l'image de la cité patricienne. Or, depuis longtemps > le rapport exact entre les divisions de la cité patricienne et celles du Sénat allait s'effaçant de plus en plus. La diminution croissante des gentes et leur disproportion avec le nombre des sièges sénatoriaux , l'admission des chefs des branches cadettes , des juniores, des fils de famille, qui en fut la conséquence, marquèrent la première phase de cette lente évolution , et rompirent une première fois l'équilibre entre le Sénat et les curies. La création et la multiplication des magistratures annuelles rendirent la rupture définitive, car aucune loi n'obligeait les comices à répartir également leur choix entre les diverses fractions du peuple romain. En même temps , les sénateurs commencèrent à être classés suivant un principe tout différent de l'ancien : d'un côté , les ex-magistrats curules, distribués suivant la dignité des magistratures exercées, de l'autre et au-dessous, ceux qui avaient géré des magistratures inférieures ou qui n'en avaient géré aucune. Les choses en étaient là quand les premiers plébéiens firent leur entrée (après 354 u. c. = 400) (1). Avec eux s'introduisit un autre
(1) Sur les causes et la date de ce fait, ainsi que sur la situation faite aux plébéiens dans le Sénat, v. Willems, Sénat, I, p. 35-63 et 109-123.
mode de classement subordonné au premier. Désormais, dans chaque classe de sénateurs , on distingua les patriciens placés en tête, et les plébéiens inscrits à la suite (1). Mais, la signification morale de ce grand fait était plus étendue que les effets matériels. Il n'emportait pas seulement les derniers débris des vieux cadres patriciens : il révélait aux moins clairvoyants qu'une période était close dans Thistoire du Sénat, et que ce corps s'engageait décidément dans une voie nouvelle.
V. — Du rapport du Sénat avec les curies dans les temps historiques^ et de la leçon curiatim dans. le texte de Festus^ relatif à la loi Ovinia. — Si les plébéiens faisaient partie des curiesl — De la distinction entre la plèbe urbaine et la plèbe rustique. — Du désaccord entre l'extension de la puissance de Rome et le maintien de sa constitution municipale. Dans quel sens Rome était une capitale*
Il reste, avant de finir, un point à examiner. Les liens qui si longtemps avaient uni le Sénat et les curies furent-ils entièrement brisés dans cette période qui s'ouvre après l'admission des plébéiens? Le Sénat, dégagé de ses formes rudimentaires, modifié dans son recrutement , dans sa composition , dans ses règlements intérieurs , dans son esprit , a-t-^il rompu sans réserve avec ses origines ? N'a-t-il conservé aucun vestige de sa constitution primitive et des rapports qu'elle avait soutenus avec l'antique cité patricienne? On connaît les discussions qui se sont élevées au sujet du texte de Festus, relatif à la loi Ovinia : « ....ut censores ex omni ordine optimum quemque curiati in senatum logèrent (2). » Sans contester la valeur de la leçon jurati^ présentée par M. Meier, et adoptée, en dernier lieu, par M. Willems, il est permis de se demander, une fois de plus, si la question est tranchée sans appel, et si l'on ne peut concevoir, pour la leçon curiatim, une interprétation plausible. On n'oubliera pas, en effet, qile cette dernière leçon a l'avantage d'être la plus conforme au manuscrit (3), de sorte qu'il faut s'y tenir, pour peu qu'on en voie le moyen. Ce qui l'a fait rejeter, c'est l'embarras où l'on s'est toujours trouvé pour définir le rapport qu'elle est censée exprimer entre le Sénat et l'organisation curiate, car, d'une part, il est trop clair qu'il ne peut plus être question d'une représentation numé-
(2) P. 246. V. Willems, Sénat, I. p. 169-171.
(3) M. Willems en convient, l, c.