DISTINCTION ENTRE LA PLÈBE URBAINE ET LA PLÊBÉ RUSTIQUE
jugé mettait au-dessous des agricoles, rattachée aux maisons nobles par mille liens de dépendance , de respect ou même d'affection , se tenait dans une attitude plus humble. Certes il faut se défier des classifications trop rigoureuses. Il y avait des plébéiens ingénus dans la ville comme il y avait des clients dans les champs, et les familles issues de clients, les Genucii, les Canuleii, n'étaient pas toujours les moins énergiques dans leur opposition au patriciat. Mais, toute part faite aux exceptions, l'antagonisme entre la faction du Forum et la plèbe véritable, si nettement accusé au cinquième siècle de Rome (1), remonte beaucoup plus haut. Il se dessine dès les premières années de la république, où l'élection des tribuns est enlevée aux comices curiates parce que les clients , dans les comices , mettent leurs votes au service des patriciens (2). La distinction qui s'établit entre les tribus urbaines et les tribus rustiques au profit de ces dernières est la conséquence du même fait. On peut douter, il est vrai, que les tribus urbaines aient toujours été au dernier rang. Elles étaient les premières chronologiquement, si bien qu'elles ne cessèrent pas de tenir la* tête de la liste (3) , et , de plus , elles avaient contenu d'abord, en outre des clients, les patriciens. Mais c'est la présence des clients qui , à la longue, les a déconsidérées , et a fini par en faire sortir les patriciens, noyés dans cette foule et honteux de ce contact. Ainsi, il est arrivé qu'à l'époque où les tribus perdirent leur caractère de divisions territoriales, on rejeta en masse dans celles de la ville tout ce qu'il y avait de plus pauvre et de plus méprisé dans la population romaine (4). Cet usage n'aurait pu prévaloir et l'idée même n'en serait pas venue, s'il n'avait pas été autorisé par la composition des tribus urbaines dans les temps les plus reculés.
La présence de la plèbe urbaine dans les curies était un fait naturel et l'on peut dire nécessaire. La population de Rome n'avait compris, à l'origine, que les patriciens et les clients. Or, les clients, faisant partie des gentes^ ne jjouvaient pas être exclus des cadres plus larges où les geiites elles-mêmes étaient inscrites. Ce sont ces clients qui, à Rome du moins, sont devenus les plébéiens, les uns par suite de l'extinction de leurs gentes respectives, les autres par une émancipation progres-
(1) V. p. 250, etc.
(2) T. L., II, 56. Cf. Denys, IX, 41.
(3) Cic, De leg. agr„ II, 29. Varr., L. L., V, 56.
(4) V. Belot, Cheval, rom., I, p. 373.
sive et insensible. Mais , précisément , parce que leur afFranchisseraent suivit cette marche , il ne put avoir pour oÊfet de les détacher brusquement des curies où les aurait retenus au besoin la protection intéressée de leurs patrons. Quant à ceux qui étaient tombés en déshérence, on ne pouvait, en les laissant dehors, les exempter de toute participation aux charges publiques. Il n'en était pas d'eux comme des plébéiens de la campagne qui étaient organisés par pagi (1). A Rome, jusqu'à Servius, il n'y eut d'autres ressorts administratifs que les^trois tribus et les trente curies. Les vici,qm existaient peut-être antérieurement, n'étaient que des circonscriptions religieuses (2). Le maintien ou le retour de ces hommes dans ces tribus et ces curies était donc inévitable, et il entraîna l'admission des étrangers établis de force dans la ville ou attirés par la politique habile des rois. C'était la seule forme de naturalisation possible , à part l'entrée dans le patriciat. S'il en est ainsi, on demandera en quoi le patriciat pouvait être atteint par la substitution des quatre tribus locales aux trois génétiques, puisque déjà il était confondu avec la plèbe dans ces dernières; mais sans doute il s'agissait moins d'opérer entre les deux ordres un rapprochement déjà accompli sur ce terrain que de porter un coup mortel à la caste noble en créant des divisions où elle se rencontrerait avec ses clients sur un pied d'égalité. Quoi qu'il en soit, cette altération dans la composition des curies et des comices curiates, cette substitution d'une assemblée patricio-plébéienne à une assemblée patricienne pure explique un fait souvent signalé dans le cours de ces .études : c'est l'incapacité où le patriciat se trouva, à partir d'un certain moment, pour se recruter et se renouveler (3). La date à laquelle ce changement se produisit ne peut être fixée, mais il ne doit pas être de beaucoup postérieur à l'élévation des gentes minores qui ferma pour cinq siècles le livre d'or du patriciat.
On comprend maintenant comment l'inscription, dans une des trente curies, était la conséquence ou plutôt la condition de l'admission dans le Sénat. Il faut bien se rendre compte de la situation de Rome à l'égard du reste de l'Italie. Elle n'était pas seulement une capitale au sens moderne du mot , la ville la plus peuplée, la plus riche, la plus brillante, où viennent affluer toutes
(1) V. Belot, Cheval. rom„ I, p. 394, etc.
(2) V. Marquardt, Staatsverw., III, p. 197, etc. Madvig, Verfass, und' Verw., II. p. 89-70. Willems, Droit public^ p. 56, etc.
(3) V. l« partie, ch. V, § 7, p. 192-194.