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LA FORMATION DU SÉNAT ET DES CENTURIES

C'est donc antérieurement à Tarquin qu'il faut placer les deux augmentations du Sénat et, cette rectification admise , plusieurs des difficultés qui avaient arrêté la marche des historiens se trouvent aplanies. Sans doute il importe assez peu qu'ils soient libres maintenant de rapporter la première augmentation à l'annexion des Sabins et la seconde à celle des Âlbains sans être obligés de sacrifier tantôt les uns, tantôt les autres à des nécessités numériques. Le premier au moins de ces deux événements a un caractère trop fabuleux pour que cette symétrie ne soit pas au fond indiff'érente. Ce qui importe davantage, c'est que rien ne les empêche plus de fixer à cent le nombre des sénateurs introduits chaque fois dans la curie. Quand Cicéron l'évaluait pour la première fois à cinquante , c'était , on se le rappelle , afin d'avoir avant Tarquin un Sénat de cent cinquante membres, c'est-à-dire arrivé à la moitié de son eflFectif total. De cette manière il pouvait composer l'autre moitié des sénateurs des gentes minores , et les deux patriciats se partageaient en même temps et par portions égales le corps sénatorial et le corps équestre, ainsi que l'exigeait la logique de la constitution. Mais ce calcul devient superflu du moment où l'on reconnaît que le Sénat, ayant atteint depuis longtemps l'effectif de trois cents membres et ayant vu cet eflFectif réduit de moitié, avait dû recevoir cent cinquante sénateurs pour réparer ses pertes. Et il n'y a pas lieu non plus de recourir au détour par lequel Tite-Live s'efforce plus ou moins adroitement d'obtenir en fin de compte le même résultat que Cicéron. Les faits rétablis dans leur simplicité dispensent de ces artifices.

Si les familles nouvelles n'ont été introduites dans le Sénat que pour combler les vides laissés par les anciennes, il semble que leur présence dans les centuries doive s'expliquer par le même motif. Dans ce cas, la formation de la chevalerie aurait été achevée avant Tarquin comme celle du Sénat. Mais cette conclusion ne s'impose pas avec la même rigueur que la précédente, car les iwémisses dont elle dépend peuvent être à bon droit contestées.

De quelque manière qu'on dispose l'histoire parallèle du corps sénatorial et du corps équestre, ce parallélisme ne pourra être observé jusqu'au bout. Les chiffres en démontreront toujours l'impossibilité. Mais si de plus la réflexion en établit l'invraisemblance , que pensera-t-on d'un système qui ne s'appuie ni sur les faits ni sur le raisonnement et qui se trouve en conflit avec tous deux? L'autorité des anciens n'empêchera pas de reconnaître la nouvelle erreur où cette fois l'exagération d'une idée juste les a fait tomber.

Dans toute Tantiquité, le service à cheval, étant à la fois le plus brillant et le plus onéreux, constituait le privilège et la charge de la classe la plus noble et la plus riche (1). Les Romains ne pouvaient ignorer un fait plus apparent chez eux que partout ailleurs. La singulière fortune de leur corps équestre , devenu un des grands ordres de TEtat, ne cessait de le leur remettre sous les yeux , à travers toutes leurs transformations sociales. Aussi n'est-il pas étonnant que leurs historiens aient marqué fortement le rapport entre le Sénat et les centuries (2). Mais de ce que le Sénat et les centuries se recrutaient dans la même catégorie de citoyens, il ne s'ensuit nullement qu'ils aient dû être augmentés simultanément et dans les mêmes proportions.

On a dit à l'instant, en anticipant sur les résultats de recherches ultérieures, que le Sénat était à l'origine la représentation des génies. En d'autres termes, le chef seul de la gens était admis à siéger dans le Sénat et il y siégeait de droit. Au contraire, tous les gentiles patriciens avaient le même droit à entrer dans les centuries, mais ils n'y entraient que par choix. En effet, bien qu'ils ne fussent pas aussi nombreux qu'on le prétend d'ordinaire (3), ils l'étaient toujours plus que les patres ou sénateurs, de telle sorte que la proportion moyenne de quatre à un reste certainement au-dessous de la réalité. Or c'est là précisément la proportion des chevaliers et des sénateurs à l'époque où les centuries et le Sénat ont atteint le maximum de leur effectif. Ainsi, tandis que tous les patres étaient mis en réquisition pour le Sénat, il s'en fallait que tous les gentiles le fussent pour les centuries. Ils restaient pour une bonne part dans la légion où ils servaient à pied, formant un fonds toujours disponible pour grossir au besoin les cadres de la cavalerie (4). C'est assez dire que Ton pouvait augmenter le nombre des chevaliers sans augmenter nécessairement celui des sénateurs et que pour une place de sénateur dans une gens, ' il n'y avait pas un nombre fixe de places de chevaliers. Si l'on ajoute à ces observations que l'effectif d'un corps militaire est soumis à de tout autres nécessités

(1) V. Pustel, Cité antique, 1, IV, c. 10.

(i) Denys va jusqu'à montrer les trois cents premiers chevaliers élus par les ribus comme les cent premiers sénateurs et par le même procédé, II, 13.

(3) V. !'• partie, ch. V.

(4) Tite-Live cite un patricien , L. Tarquinius, qui servait à pied (III, 27). Il dit, il est vrai, que c'était parce qu'il n'avait pas le cens équestre. Tarquinius' fut le maître de la cavalerie de Cincinnatus. Il fallait que sa pauvreté fît penant à celle du dictateur. V. Belot , Cheval, rom.f II > p. 75.

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