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LA FORMATION DU SÉNAT ET DES CENTURIES

que celui d'une assemblée politique, on ne dira pas seulement que les accroissements successifs du Sénat et de la chevalerie ont pu être indépendants les uns des autres ': on pensera que très probablement ils Tout été.

Quand donc on cherche à se rendre compte des effets produits par la création des seconds Ramnes, Tities et Luceres sur Torganisation de la chevalerie, on peut, à la vérité, se représenter les centuries composées de douze cents cavaliers comme le Sénat de trois cents sénateurs, puis, comme le Sénat, réduites de moitié par l'extinction de beaucoup de familles patriciennes, et enfin reconstituées sur l'ancien pied par la promotion des chevaliers posteriores, comme le Sénat par celle des patres minorum gentium. Mais rien non plus ne s'oppose à ce qu'on accepte sur ce point la version des anciens en attribuant à Tarquin un dernier accroissement des centuries sans pourtant le faire coïncider avec un accroissement du Sénat. Dans cette hypothèse qui paraît la plus raisonnable, le Sénat des trois cents aurait correspondu à pn corps de six cents chevaliers et ce rapport se serait maintenu , lors même que les gentes^ et par conséquent les sénateurs, auraient été réduits à cent cinquante^ car cent cinquante gentes étaient toujours en mesure de fournir six cents chevaliers , soit quatre en moyenne par gens. Les cent cinquante gentes nouvelles étaient donc destinées à «renforcer le Sénat , non les centuries. Mais il était diflB.cile denepasleur faire, dans les centuries, une part équivalente aux anciennes, et d'autre part, on ne pouvait mêler leur contingent au premier, sans effacer la ligne de démarcation tracée partout ailleurs entre les deux patriciats. C'est ainsi que Tarquin pour avoir ramené le Sénat à son effectif fut conduit à doubler celui des centuries. La réforme politique entraîna une réforme militaire, rendue d'ailleurs urgente par les progrès accomplis dans l'art de la guerre (1).

Ce ne sont pas les chiffres seulement qui empêchent de soumettre à une loi commune le développement du Sénat et de la chevalerie. Il y a une autre raison qui tient à la constitution des deux corps sénatorial et équestre, telle qu'elle se présente au début de leur histoire. Mais ici il faut revenir à la question dont nous sommes parti et à laquelle il est temps d'apporter une réponse. La Rome des Ramnes, des Tities, des Luceres a-t-elle existé dès le principe ou s'est-elle formée par le rapprochement successif et fortuit des trois tribus ?

(1) T. L., 1 , 36 : c Equitem maxime suis déesse viribus ratas. »

54 LES ORIGINES DU SÉNAT ROBfAIN.

Reportons nos regards sur le chemin parcouru et rappelons en peu de mots les résultats acquis à la suite de cette longue enquête. On est forcé de convenir qu'ils sont loin d'être décisifs- L'histoire générale nous a appris que la division par trois , au lieu d'être exclusive à Rome , se retrouve, sous une forme ou une autre, chez beaucoup de peuples anciens , y compris ceux de l'Italie. Il résulte de là que , à Rome pas plus qu'ailleurs , elle ne peut être l'effet du hasard. Au contraire , partout où elle se rencontre, elle doit procéder d'une même idée dont la puissance est aussi éclatante que la source en est mystérieuse. Cette conclusion n'est point atteinte par l'histoire de Titus Tatius et de ses Sabins. Cette histoire , on l'a vu , n'est qu'une fable qui ne tient pas devant la critique. Rien non plus ne vient l'infirmer dans ce que l'on peut savoir ou deviner des rapports des tribus entre elles, car, si haut que l'on remonte, on n'y découvre rien qui témoigne d'une assimilation imparfaite. Les tribus, qu'on ne voit figurer isolément ni dans la v^p civile , ni dans la vie militaire , ni au forum , ni sur le champ de bataille, qui mêlent leurs contingents dans la légion et leurs votes dans les comices, se présentent à nous, dès l'origine, comme de simples divisions topographiques, instituées en vue des opérations administratives , au sein d'une nationalité toute formée. Mais le point de vue change brusquement quand on passe aux corps sacerdotaux où elles sont représentées , et dont la constitution offre un rapport exact avec la triple division de la cité. Si, en effet, ce rapport n'a pas existé au début, n'en devra-t-on pas dire autant du système dont il est l'expression ? Or, une tradition qui s'impose avec une force irrésistible, veut que les vestales , les augures , les pontifes aient commencé par être deux avant d'être trois, comme si Rome elle-même avait connu un temps où elle ne comptait que deux tribus. L'histoire du Sénat, arrivé à l'effectif de trois cents sénateurs après une période de formation où il en a successivement compté cent , puis deux cents, est plus significative encore. Elle pénètre jusqu'à une époque où, sur les trois groupes qui ont constitué la cité, un seul .apparaît. Ainsi l'on est conduit à une conclusion en opposition directe avec celle qui précède , et toutes ces recherches ne paraissent avoir abouti, en fin de compte, qu'à enrichir d'une contradiction de plus le problème déjà si complexe et si obscur des origines romaines.

Si tel devait être le terme de nos efforts, il faudrait s'y résigner de bonne foi. L'histoire n'est pas tenue de résoudre toutes les difficultés. Elle se doit seulement de n'en dissimuler aucune.

l'admission suggbssivb des trois tribus. 55

C'est à ce prix que les investigations, même infructueuses, pourront ne pas être perdues pour les progrès à venir. On n'essaiera donc pas de faire tomber l'obstacle en sacrifiant Tun des éléments de la question ; mais , puisqu'ils sont tous les deux une partie de la vérité , on peut se demander s'il n'y a pas un moyen de les concilier dans notre pensée , comme il fant bien qu'ils se concilient dans la réalité ?

Ce qui ressort en définitive des faits qui viennent d'être établis, ce n'est pas la formation successive de la cité , mais celle des corps les plus élevés dans l'ordre religieux et politique. Ainsi l'on n'est pas autorisé à dire que les trois tribus n'ont pas coexisté dès la naissance de la cité, mais simplement qu'elles n'ont pas joui dans la cité naissante des mêmes droits. Il y aurait eu de l'une à l'autre une sorte de hiérarchie qui serait allée s'eSaçant , au profit de la seconde d'abord , puis de la troisième. Cette hypothèse, qui n'est pas absolument nouvelle, puisqu'elle se rapproche de la théorie bien connue sur l'infériorité des Luceres, s'impose à l'esprit, encore qu'elle ne puisse invoquer aucune preuve directe. Il faut pourtant signaler un point auquel on n'a pas fait assez attention. Les historiens, unanimes pour composer le Sénat primitif de cent membres , qui ne peuvent être que les représentants de la première des trois tribus , ne sont pas moins d'accord pour attribuer au fondateur de Rome l'institution simultanée des trois centuries des Ramnes, des Tities et des Luceres. Il est donc certain qu'il y avait eu un temps où les trois tribus, tout en participant également aux charges militaires, ne figuraient pas également dans le Sénat. La même observation porte le dernier coup au système du parallélisme dans l'histoire du corps sénatorial et du corps équestre. Si ce système était vrai , ce ne seraient pas les trois centuries , issues des trois tribus , qui auraient été créées à l'origine; ce serait la centurie des Ramnes, correspondant au Sénat de cent membres, et comptant, non pas cent chevaliers, mais quatre cents. Puis , à mesure que le Sénat se renforçait de cent Tities et de cent Luceres, on aurait procédé à la création des deux centuries du même nom , en les organisant sur le même pied que la première; et , ainsi , les corps sénatorial et équestre seraient arrivés ensemble et par trois étapes au chiffre de trois cents sénateurs et de douze cents chevaliers. L'histoire des centuries serait donc à refaire sur un tout autre plan , si l'on voulait maintenir entre leurs accroissements et ceux du Sénat le rapport rigoureux vainement imaginé par les anciens.

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