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LE PRÉNOM DANS LA GENS PATRICIENNE

part, l'aristocratie, petit monde étroit, fermé et bien ordonné; de l'autre, la plèbe, masse inorganique et ouverte à tous venants. Il y a dans cette opposition quelque chose de profondément romain, et qu'on ne s'explique bien qu'en remontant jusqu'aux origines de cette société , à l'époque où elle ne se composait encore que de patriciens et de clients, portant également le nom de la gens dont ils faisaient partie à des titres différents. Pour empêcher une confusion dont les intérêts du patriciat ne s'accommodaient pas plus que son orgueil , il ne restait que les prénoms , et ainsi il s'établit entre eux une hiérarchie, image exacte de celle qui régnait dans la cité. Les patriciens eurent les leurs qui furent exclusifs à leur caste. Les clients prirent ceux qu'ils voulurent , en dehors des premiers. Mais ceux-ci étaient, à proprement parler, les seuls romains, car, réservés aux patriciens, ils étaient devenus le signe distinctif et en quelque sorte l'étiquette du citoyen. C'est pourquoi on a pu dire des femmes qu'elles n'avaient pas de prénoms, bien qu'en réalité elles n'en fussent pas plus dépourvues que les hommes (l). Seulement leurs prénoms, choisis à volonté, et même, quand ils étaient tirés de la série patricienne , dénaturés par la désinence féminine, ne servaient que dans l'intimité et ne comptaient pas aux yeux de la loi , parce qu'ils ne représentaient pas , comme les autres , les vrais, la possession des droits civiques. Et cette idée était si bien liée à ces derniers, que, donnés par les parents , le neuvième jour après la naissance , ils ne recevaient de valeur légale que lorsque le jeune homme avait atteint sa majorité. Plus tard , quand les patriciens cessèrent d'être les seuls citoyens , leurs prénoms devinrent d'un usage plus général , mais longtemps encore ils restèrent le privilège de la noblesse de Rome et des municipes. Les inscriptions de la république montrent qu'ils n'étaient pas toujours portés par les ignobiles, A plus forte raison demeuraient-ils à la même époque interdits aux affranchis dont la condition rappelle de si près celle des anciens clients. Le patriciat , dans son ensemble , ne disposait donc que d'une trentaine de prénoms. Mais les patriciens , pris un à un , disposaient de beaucoup moins. Chaque gens avait les siens , dont le nombre était singulièrement restreint. La gens iEmilia en avait huit, la Furia, la Cornelia, sept; la Claudia, la Manlia, six; la Fabia, cinq ; la Julia, quatre (2). On ne parle que de celles-ci, parce qu'elles sont des mieux connues et que le retour constant des mê-

(1) V. liarquardt, o. c, p. 17.

(2) V. Mommseo, o. c, p. 15.

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mes prénoms , portés de siècle en siècle par tant d'individus , n'y peut être attribué au hasard. Il atteste bien plutôt une prédilection marquée , et , mieux encore , une obligation stricte. Les his^ toriens signalent un décret de la getis Manlia pour interdire à tous ses membres de prendre désormais le prénom Marcus, déshonoré par la trahison de M. Manlius Gapitolinus (1). Suétone rapporte une décision semblable de la gens Claudia , à propos du prénom Lucius , et il ajoute qu'une autre fois elle autorisa l'introduction du cognomen Nero (2). L'approbation de la gens , nécessaire pour l'emploi d'un cognomen nouveau, ne l'était pas moins, sans doute, pour celui d'un prénom, et ainsi , admettant tel nom, rejetant tel autre, on peut dire que, si elle n'imposait pas son choix pour chacun de ses membres , elle arrêtait du moins la liste où ils devaient tous le circonscrire. Mais si volontairement elle les a enfermés dans un cercle aussi étroit , n'en faut-il pas concliire qu'ils n'étaient guère nombreux ? Car s'il y en avait eu un grand nombre, on se fût trouvé fort embarrassé. On pouvait, il est vrai, indiquer l'ascendance. Mais , outre que cette addition était plus commode dans les actes publics que dans le langage ordinaire, elle ne prévenait pas la confusion au delà d'une certaine limite. Quant au cognomen ou surnom, on aura beau supposer qu'il avait pour objet de suppléer à la pénurie des prénoms , cette pénurie initiale n'en restera pas moins un fait incompréhensible. N'était-il pas plus simple , en effet , de réserver dès le principe un nombre de prénoms suffisant? Mais cette hypothèse même n'est pas fondée. Il y avait assez de prénoms, puisqu'il est prouvé qu'il y avait peu de patriciens, et, quand ils n'auraient pas répondu à tous les besoins , ce n'étaient pas les cognomina qui y répondaient à leur place (3).

(1) T. L., VI, 20. Cic, Phil, I, 13. Plut., QuâBst. rom., 91. Quintil., III. 7. Paul Diac, p. 125, 151. Dion Cass., L L., I-XXXVI, J 63. p. 119, édit. Gros.

(3) S'il est vrai que la gens n'était, à l'origine, qu'une famille peu nombreuse, il n'est pas possible qu'il ait été interdit aux femmes de se marier en dehors de leur gens , ainsi qu'on le prétend quelquefois (v. Marquardt , Privatkhen, I , p. 29), car, dans ce cas , que devenait l'interdiction de se marier ehtre parents jusqu'au septième degré? (Willems, Droit public, p. 77, n° 2.) Cette opinion n'est fondée que sur le texte de Tite-Live, relatif à l'affranchie Fecenia Hispala (KXXIX, 19) , texte d'une interprétation difficile et contestée. De toute manière, si l'on en peut conclure que la gentis enuptto avait besoin d'une autorisation, il ne s'ensuit pas que cette autorisation fût ordinairement refusée. (V. Mommsen, Rom, Forsch,, I, p. 9.) Le texte de saint Augustin (Civ, Deif XV, 16), invoqué par M. Marquardt (1. c), n'a rien à voir avec la questioB.

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Si les cognomina étaient des prénoms complémentaires , ils de*vaient être donnés en même temps que les autres , aussitôt après la naissance , car ce n'était pas plus tard , mais tout de suite , que la nécessité se faisait sentir de distinguer entre les membres de la gens. Or, il résulte de Texamen le plus superficiel que les prénoms et les cognomina n'étaient pas donnés simultanément. On peut diviser les cognomina en deux classes : ceux qui sont empruntés à des noms de lieux, et ceux qui rappellent certaines particularités physiques. On parlera àloisir des premiers (1). Un mot suffira ici. S'ils indiquentrorigine, elle était la même pour tous les membres de la gens , et s'ils se rapportent à quelque événement digne d'être noté, un exploit accompli, un établissement obtenu en telle ville ou tel pays, ils ne peuvent avoir été conférés qu'à des hommes faits. Ceux de la deuxième classe, — les seuls dont on ait à s'occuper pour le moment, — offrent des caractères variés. Quelquesuns, comme Barbatus^ CincinnatuSy Volso, s'appliquent tout au plus â des jeunes gens; beaucoup, comme Labeo, Crassipes, Scaevola^ etc., n'ont rien de flatteur, bien difierents, les uns et les autres, des prénoms qui ne laissent entrevoir aucune physionomie distincte, et surtout ne dénotent aucun sentiment de malveillance ou de raillerie. C'est que les prénoms sont donnés par les parents aux nouveaux-nés, tandis que les cognomina proviennent d'observations plus ou moins indulgentes , qui ne peuvent avoir été faites que par des indifférents. Au fond , le cognomen n'est autre chose qu'un sobriquet. La vivacité des impressions s'alliant à une certaine rudesse dans les mœurs, on aimait à substituer, au nom proprement dit, toujours impersonnel, soit qu'il eût été transmis par l'hérédité , comme le gentilicium , soit qu'il eût été attribué dès le berceau , comme le prénom , un autre plus expressif , faisant saillir le trait dont s'était emparée la malice populaire. C'est un goût très répandu dans les civilisations mal dégrossies. On en trouve de nombreux exemples au moyen âge , et l'on ne sera pas étonné de le rencontrer , non moins vif , dans les premiers temps surtout , chez le peuple qui devait créer la satire. Mais la satire ne s'attaque pas aux enfants.

Ces remarques font justice d'une autre erreur touchant l'origine du cognomen. On croit quelquefois qu'il a été imaginé pour distinguer les diverses familles au sein d'une même gens. Mais pour remplir cet office, il fallait qu'il fût héréditaire, et l'on vient de voir qu'il a commencé par être purement personnel. D'ailleurs

(l) V. 2* partie, ch. I, § 6.

on connaît des génies qui n'ont eu plus ou moins longtemps pour leurs membres collatéraux qu'un cognomen ou plusieurs cognomina communs à tous, les Fabii Vibulani, les Furii Medullini Fusi, etc. (1). De deux choses Tune : ou ces gentes étaient dès lors fractionnées en familles, et dans ce cas le cognomen ne servait pas à distinguer ces familles les unes des autres ; ou elles avaient encore maintenu leur unité , et le cognomen , ayant précédé le démembrement, doit avoir sa raison ailleurs.

Le cognomen, tel qu'il vient de se montrer, n'est déjà plus le même qu'à son point de départ. Par une transformation inévita ble , il a cessé d'être individuel pour devenir générique. Il était naturel , en effet, que chaque maison conservât, comme un titre d'honneur, le surnom qu'un des siens avait illustré , car c'était ce surnom , plus que le nom véritable , qui avait gravé son image dans l'esprit de ses contemporains et qui la faisait vivre encore aux yeux de la postérité. Cette pensée suffisait sans doute pour faire pardonner une plaisanterie qui , au fond , n'avait rien de cruel et dont le ressentiment ne survivait pas à celui qui en était l'objet. Ainsi le cognomen finit par demeurer comme un second gentilicium , mais qu'il n'était pas permis à tout le monde d'ajouter au premier. Bien qu'en principe il fût applicable à tous , grands et petits, on comprend que de tout temps il ait paru plus particulièrement réservé aux patriciens. Comme ils étaient plus en vue, ils offraient plus de prise à l'humeur satirique de leurs compatriotes, et, d'autre part, les surnoms, que ceux-ci ne leur ménageaient pas, jouissaient d'une notoriété à laquelle ils n'auraient pu prétendre dans une condition obscure. C'était assez pour que leur vanité voulût s'en assurer le privilège, quand même l'usurpation de leurs prénoms par les clients ne les aurait pas obligés à élever ce nouvel obstacle contre les empiétements de la classe inférieure. Les clients devenus des plébéiens, et , par analogie , les plébéiens de naissance libre , se virent donc refuser l'emploi du cognomen , sinon dans le langage de la vie privée , au moins dans les actes ayant une valeur officielle. A la vérité, on peut douter si cette interdiction fut consacrée par l'usage ou édictée par la loi. L'organisation de l'état civil chez les Romains est peu connue. On voit cependant qu'elle ne laissait guère de place à l'initiative individuelle. La gens tranchait elle-même les questions qui la concernaient exclusivement. On en a eu des preuves plus haut. Puis, quand la gens ne fut plus un corps assez

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