DES VOIES LÉGALES POUR CONFÉRER LE PATRIGIAT
donnée dans un plus récent ouvrage (1). Si César, si Auguste surtout n'a pas eu recours à la cooptatio^ c'est qu'elle n'était plus praticable depuis longtemps. Comment comprendre autrement que le patriciat, après avoir si largement ouvert ses rangs sous la royauté, les ait fermés tout à coup jusqu'à la fin de la république ? Ce n'est pas assez de dire qu'enivré par sa victoire de l'an 509 il se crut désormais en mesure de se suffire à lui-môme. S'il eut cette illusion, il ne dut pas tarder à en revenir. On ne pourra pas non plus donner cette raison que la création du tribunat ouvrait une carrière nouvelle à l'ambition des grandes familles plébéiennes, en même temps qu'elle rendait plus chère aux autres la possession exclusive des privilèges dont elle menaçait de les dépouiller (2). Le patriciat était trop intéressé à maintenir son effectif dans des proportions qui ne fussent pas dérisoires ; il trouvait un avantage trop évident à affaiblir la plèbe en lui enlevant ses chefs. D'un autre côté, ce n'était pas à l'époque où les tribuns luttaient péniblement pour leurs premières conquêtes que le titre de patricien pouvait paraître de vil prix. Si donc il n'est question, à aucun moment de la lutte des deux ordres, d'un rapprochement de ce genre, si l'idée môme n'en vient à personne, ce n'est pas qu'il ait rencontré un obstacle dans l'indifférence des uns et dans l'orgueil des autres, c'est plutôt qu'il n'y avait aucun moyen de l'opérer. M. Mommsen remarque que le passage de Cicéron (3) sur les conséquences qu'entraînerait l'extinction des anciennes familles patriciennes n'aurait pas de sens si l'on avait pu à volonté en créer de nouvelles (4). Mais tout s'explique si l'on attribue le recrutement du patriciat aux comices curiates qui, de bonne heure, admirent des plébéiens (5), et perdirent ainsi le droit de conférer un honneur que la cooptatio suppose, par définition , acquis préalablement à tous les votants. On se demande, il est vrai , comment les patriciens ne se sont pas mis en quête d'un autre moyen pour réparer leurs pertes. Est-ce leur orgueil qui a été trop heureux de trouver ce prétexte? Est-ce leur respect superstitieux pour les vieux usages qui les a arrêtés? La réponse est embarrassante ; mais une dernière observation qui résulte de ce qui précède et qui vaut la peine d'être faite, c'est
(1) Staattr.j II, p. 38.
(2) Cette double raison est présentée par M. Belot, Cheval, rom.y II, p. 51.
(3) Pro domo, 14. II faut dire pourtant que l'authenticité de ce discours a pu être niée pour de sérieuses raisons. V. Willems, Sénat, II, p. 54-57.
(4) Rôm. Forsch,, I, p. 175.
(5) Sur ce point obscur, v. 2* partie, c/i. II, § 5.
que, à l'époque où rentrée dans le patriciat était possible, elle se confondait avec rentrée dans la cité. En e£fet, tant que les comices curiates se composèrent exclusivement de patriciens, ceux-ci furent les seuls citoyens , et ainsi il n'y avait pas , à proprement parler, acquisition du patriciat, mais acquisition de la cité par le mode patriarcal et religieux de la cooptatio. Cette identité des deux actes prit an, et le premier fut rendu impossible quand le patriciat cessa de former le corps de la cité pour constituer un ordre de noblesse qui ne trouvait plus son organe dans les comices curiates. A cette théorie, dont l'idée lui appartient, M. Mommsen (1) oppose lui-môme, et il ne pouvait guère opposer que le texte de Tite-Live relatif au rappel de Camille (2). Mais on a vu combien l'autorité en est faible. Il est clair que Tite-Live raisonne a priorL D'ailleurs, il est contredit par Cicéron, qui fait honneur de cette mesure aux comices centuriates et leur attribue la même initiative à propos de K. Quinctius Si de C. Servilius Ahala (3). Sans doute, c'est là une autre erreur, volontaire peut-être, car Cicéron, qui venait lui-même d'être ramené d'exil, contrairement à la règle, par les comices centuriates, avait intérêt à les montrer investis de ce droit dès la plus haute antiquité. Mais la vérité est que les comices compétents étaient les tributes (4). En ce qui concerne Camille notamment, ils ne faisaient, en le rappelant, que réformer leur propre sentence (5), et, quant à sa rentrée dans le patriciat, on remarquera qu'il n'en avait jamais été exclu, et qu'il dut y reprendre sa place, sans autre formalité, une fois rentré dans la cité.
Après avoir montré comment le patriciat a pu maintenir le chiffre de trois cents génies^ il faut examiner comment ce chiffre a pu être fixé dans le principe. C'est là un problème qu'on est tenté, au premier abord, de déclarer insoluble ; mais il ne paraît tel que parce qu'il a été mal posé.
Quelques remarques sur les origines de Rome sont ici nécessaires. Le peuple romain, pris à ses débuts, se distingue par un trait particulier : il n'a pas d'enfance ; il ne connaît pas les tâtonnements d'une civilisation qui se cherche ; il ne prélude pas
(1) Staatsr., II, p. 38.
(3) Pro domo, 32.
(4) V. Lange, Âlterth,, II, § 128 n« 7.
ROME COLONIE ALBAINB. 195
par des essais informes à des conceptions rationnelles et régulië* res. Ces conceptions, il les a trouvées dans son berceau. A peine Rome est-elle fondée, au milieu de cérémonies qui attestent une doctrine religieuse toute formée, nous sommes en présence d'institutions dont les solides assises s'élèvent sur un plan d'une rigueur géométrique. C'est un édifice construit tout d'une pièce et dont le temps ne pourra que troubler la puissante harmonie. Cette maturité précoce n'est pas le fait d'un peuple qui ne doit qu'à lui-même les premiers éléments de son organisation sociale ; l'observation la plus superficielle y saisit tout un ensemble de traditions puisées ailleurs et remontant à un passé déjà lointain. Les anciens, à qui n'avait pas échappé ce signe caractéristique de Rome naissante, ont imaginé, pour tout expliquer, la double intervention d'un législateur politique et d'un législateur religieux. C'est un procédé qui leur est ordinaire, mais dont l'apparente simplicité ne saurait nous suffii^. Considérons plutôt le milieu oix Rome naquit et grandit. A l'époque où la légende place sur les bords de TAlbula, sur les confins des pays latin et étrusque l'établissement de la ville du Palatin, la région environnante offrait au peuple nouveau*né le modèle d'une société constituée. A quelques lieues de là florissait Albe la Longue , dont la suprématie s'étendait sur tout le Latium qu'elle avait couvert de ses rejetons. Tite-Live (1) et Denys (2) voient dans les villes de la confédération latine autant de colonies albaines, et l'on ne trouve aucune bonne raison pour y contredire. Car, s'il est certain que plusieurs des villes en question se vantaient, à juste titre ou non, d'une autre origine (3), ces récits, où se complaisait le patriotisme local, n'avaient rien d'inconciliable avec le fait de la colonisation albaine. On n'ignore pas, en effet, que, dans la langue des Latins, coloniser une ville n'équivalait pas à la fonder. Rome était-elle une de ces colonies? C'est elle-même qui répond quand elle fait de son héros éponyme un fils de la maison royale d'Albe. Pour Tite-Live, les compagnons de Romulus et de Remus sont des Albains, des Latins, de véritables émigrés, un excédant de population qui va chercher fortune au-dehors (4). Les bergers, dont on a voulu faire le noyau de la population pri-
(2) I, 45; III, 10, 31, 34; Vî, ^0. Diod., Vil, 3, Didot, I» p. 312.
(3) Y. Schwegler, Rôm, Gesch., I, p. 347.
(4) l , 6 : b et supererat multitudo Âlbanorum Latinorumque ; ad id pasto' rea quoque accesserant... ».
mitive (1), ne sont au contraire présentés que comme un élément ac* cessoire. La guerre entre Rome et Albe est une guerre civile, une guerre de famille entre pères et enfants. Les deux peuples appartiennent à la même racetroyenne(2). Denys ne parle pas autrement que Tite-Live. Avec l'emplacement où doit s'élever la ville future, Numitor concède aux deux jumeaux une partie de son propre peuple, des Albains et, parmi eux, des patriciens (3). Ailleurs, le même historien met ces paroles dans la bouche de Sp. Cassius : « Albe, dont Rome est issue (4). » Contre une tradition si généralement acceptée et si fondée en raison, il ne suffit pas d'alléguer quelques fables où elle est perdue de vue et qui viennent, pour ainsi dire, se jeter à la traverse (5).
Les historiens se sont donc trompés lorsqu'ils nous montrent dans les premiers Romains un ramas d'aventuriers groupés sans choix autour d'un compagnon devenu, par son audace, leur chef. S'il était vrai, il est clair qu'on ne pourrait admettre comme vraisemblable un nombre originel de gentes , répondant exactement aux divisions politiques tracées par le législateur. Mais cette difficulté est levée du moment où ce n'est pas le hasard qui a présidé à la naissance de la ville de Romulus. Si Rome est une colonie d'Albe, il faut admettre que la deductio s'est opérée suivant certaines formes consacrées, semblables à celles que l'on observe plus tard dans les colonies romaines. Les hommes descendus d'Albe sur le plateau du Palatin y sont venus avec les institutions politiques et religieuses de la mère patrie, organisés par tribus et par curies, et distribués dans ces tribus et ces curies en nombre égal. C'est ainsi qu'eux-mêmes enverront au-dehors leurs essaims de trois cents colons organisés à leur image. Et, de même que ces colons formaient, au milieu des populations conquises, l'aristocratie des citoyens romains, de même ces premiers citoyens de la Rome carrée , groupés autour de la Vesta nationale, se distinguent nettement de la population sans cesse gros-
(t) V. les textes cités par Schwegler, Mm, Gesch., I, p. 457, n. 17. Ils s'expliquent par ce goût pour la pastorale qui s'est emparé sur le tard des Romains et qui leur a fait dénaturer leur histoire primitive.
(2) I, 23 : — « bellum... civili simillimum bello, prope inter parentes natosque, Trojanam utramque prolem, cum Lavinium ab. Troja, ab Lavinio Alba, ab Albanorum stirpe regum oriundi Romani essent. »
(4) VI, 20 : «... 'rilv ÂX6av65v ic6Xiv, èÇ fjç aOxot T'àic(f>xC<r6Y)(rav. m C'est le terme technique pour exprimer la colonisation.
(5) La critique de Schwegler, o. c, I, p. 452-458, n'a pas d'autre portée.
PATRICII BT INGENUI. 197
sissante qui se forme autour d'eux. D'un côté, la plèbe laissée en dehors de la cité; de l'autre , les fondateurs qui jouissent seuls des droits politiques et religieux, qui ont reçu le dépôt des promesses divines manifestées j)ar les auspices, qui forment le Sénat (1). Ceux-là avec leur famille, au milieu des clients qu'ils ont amenés à leur suite , et des autres qu'ils ont pu recruter depuis, sont la noblesse des patricii ou des ingenui^ deux termes qui, à l'origine, avaient une application commune. On trouve, en effet, dans les auteurs anciens , deux définitions du patriciat. Suivant Gicéron (2) et Tite-Live (3), il se composa des sénateurs et de leur descendance masculine. Mais ailleurs le même Tite-Live attribue ces paroles au plébéien Decius Mus : « Ne savez-vous donc pas que les premiers patriciens ne sont pas descendus du ciel, mais qu'on reconnut pour tels ceux qui pouvaient citer leur père, c'est-à-dire les;ingénus et rien de plus (4) î » En d'autres termes, le patriciat comprenait tous les ingénus, tous les hommes de race libre. On aura .beau démontrer que l'étymologie « patrem ciere », présentée à l'appui de cette définition, n'est pas sérieuse. Il ne s'ensuivra pas que la définition elle-même n'ait pas de valeur. Les .anciens la tenaient pour vraie puisqu'ils acceptaient d'un accord général l'étymologie sur laquelle elle était fondée (5). Le jurisconsulte Gincius la donne même indépendamment de toute étymologie (6). S'il en est ainsi, l'autre définition doit être écartée comme trop étroite. Tout au moins faut-il choisir. C'est le raisonnement qui vient d'abord à l'esprit, au risque de mettre Tite-Live en contradiction avec lui-même. Mais il nous est facile
(1) M. Willems est d'avis {Sénat , I , pages 26-27 , II . p. 58) , que le Sénat était primitivement le seul corps politique à côté du roi. Cette théorie est d'accord avec les vues qui sont présentées ici. Les comices curiates ont dû être institués quand la descendance des trois cents colons albains s'est développée. 11 est vrai que, d'après M. Willems, c'est le nombre des familles patriciennes qui est allé s'augmentant. On voit assez que nous nous séparons de lui sur ce point.
(2) De BefLy II, 12 : « Ergo, inquit Scipio, cum ille Romuli senatus, qui constabat ex optimatibus, quibus ipse rez tantum tribuisset ut eos patres vellet nominari, patriciosque eorum liberos... ».
(3) I, 8 : a Gentum créât senatores... patres certe ab honore, patridique progenies eorum appellati. »
(4) X, 8 : « En unquam fando audistis patricios primo esse factos, non de cœlo demissos, sed qui patrem ciere possent, idest nihil ultra quamingenuos? »
(5) Denys, II, 8. Plut., Aorn., 13.
(6) Festus. p. 241 : c Patricios Gincius ait in libro de comitiis eosappellari solitos qui nunc ingenui vocentur. »
198 LES ORiaiNBS DU SÉNAT ROICAIN.
maintenant de reconnaître à Tune et à Tautre explication le même caractère de vérité. D'abord il n'y a d'ingénus que les chefs et les membres des génies^ c'est-à-dire les sénateurs et leurs descendants. Ce sont les plus anciens bourgeois de Rome , comme les appelle Cicéron (1). Tout le reste est engagé dans les liens de la clientèle (2). Mais il vient un temps où les clients s'émancipent, où les plébéiens font leur entrée dans la cité (3). La qualité d'ingénu cesse d'être la propriété exclusive des familles sénatoriales, et le patriciat n'est plus que la noblesse de Rome, après avoir été le peuple romain tout entier. Cette origine de Rome explique l'idée que l'on s'y faisait de la propriété. Gains nous dit que les Romains n'en connaissaient pas de plus légitime que celle qui dérivait de la conquête (4). C'est pour cela que l'Etat, seul artisan de la conquête, était dans le principe le sejil propriétaire, comme Tatteste la répartition des terres attribuée à Romulus (5). On s'est demandé de quelle conquête il s'agit. On a rappelé l'occupation de l'Italie par les tribus aryennes (6). .C'était remonter bien haut. Peut-être vaut-il mieux se souvenir que Rome était une colonie, et qu'une colonisation, pacifique ou violente, est une prise de possession qui a le caractère de la conquête.