III. — La division ternaire en Italie et à Rome
En Italie la division ternaire n'a pas jeté des racines moins profondes. Le nombre trente domine chei les Latins. Si l'on en croit les historiens^ la confédération latine n'a pas cessé de compter trente villes dans toutes les périodes de son existence plusieurs fois séculaire (I). Il importe peu que ce chiflFre se soit maintenu en effet (2). Il suffit qu'il réponde à une sorte d'idéal dont les esprits ne pouvaient se détacher et qu'ils transportaient partout y dans la légende et dans l'histoire. Enée rencontre sur l'emplacement d'Albe une truie qui met bas trente petits, symbole des trente villes de la confédération future (3). Chose plus singulière ! Quand les annalistes s'efPorcent de remplir^ au moyen d'une chronologie imaginaire, le vide qui précède la fondation de Rome , c'est encore cette combinaison des nombres trois et dix qui^sert de base à leurs calculs, tant elle leur paraît inséparable de toutes les traditions latines. Enée règne trois ans sur Lavinium (4). Trente ans s'écoulent entre la fondation de cette ville et celle d'Albe (5) ; trois cents ans entre la fondation d'Albe et celle de Rome (6). Quand les pénates, transportés de LaviniumàAlbe, s'obstinent à retourner dans leur, ancienne demeure , on laisse six cents habitants pour perpétuer leur culte dans la ville abandonnée (7).
La division ternaire existait chez les Ombriens, d'où sont sortis, comme d'un tronc commun , les Sabins , les Samnites , les Volsques , les Latins (8). Pline rapporte une vieille tradition d'après laquelle ils auraient eu dans la plaine du Pô trois cents villes détruites par les Etrusques (9). Il est question , dans les Tables eu-
fondée par Séléucus Nicator . et devenue plus tard la résidence des rois parthes, avait un sénat de trois cents membres. Tac, Ann., YI, 42.
(1) Denys, III, 31, 34; V, 61 ; VI, 63, 74, 75. T. L., II, 18.
(2) V. sur ce point les récentes discussions de Zœller , Latium nnd Rom , p. 208, etc. ; et Beloch, Der Italitehe Bund, p. 177, etc.
(3) Virg., En.. III, 390. Cf. Preller, Rôm. Mythol., p. 688.
(4) Denys, I, 64. Diod., VII, 3. Virg., Bn., I, 265.
(5) Virg., tdid., 269.
(6) Ibid.y 272.
(7) Denys. I, 67. Serv., En., I, 270; III, 12.
(8) V. Schwegler, Rôm. Gesch,, I, p. 176, etc. Nissen, Das Tempkm, p. 117.
(9) B. N., III, 113, édit. DeUefsen.
LA DITISION TERNAIRE EN ITALIB. VI
gubines, de la trifo Tadinas et de la trifo Iguvina (I). Or le sens étymologique de trifo n*est pas plus douteux que celui de tribu. Le mot ombrien , comme le mot latin , n'a pu s'appliquer originairement qu'à un partage par trois (2). C'est parce que ces deux termes étaient étroitement associés dar.s la pensée des hommes que le verbe latin tribuere, qui veut dire littéralement « partager en trois , » a pris le sens général de partager. Tite-Live parle aussi à deux reprises de la tribu ombrienne Sapinia (3).
On répond que les deux textes de Tite-Live se rapportent au milieu du cinquième siècle de Rome, que la rédaction des Tables eugubines n'est pas elle-même antérieure à la conquête romaine, et que les Ombriens doivent à cette conquête l'usage du mot tribu, passé de la langue du vainqueur dans celle du vaincu (4). On peut , à la rigueur, élever les mêmes doutes en ce qui concerne les Latins (5). On peut soutenir que si jamais le chiffre trente a été celui des villes de la confédération latine , c'est un effet de la suprématie de Rome, jalouse de faire prévaloir au dehors les principes qui régissaient ses propres institutions. D'ailleurs ce chifiFre n'a aucune réalité historique. Il a été imaginé par les Romains, ainsi que toutes les fables où l'on reconnaît l'importance superstitieuse attribuée au nombre trois combiné avec dix. Ces fables ne prouvent point que cette superstition fût populaire dans le Latium ailleurs qu'à Rome. îilais voici d'autres faits qui échappent à ces objections.
Le système duodécimal, que l'on rencontre chez plusieurs peuplés italiotes, ne peut être rapporté à l'influence romaine. Les Bî*uttii formaient une confédération de douze villes (6). De même sans doute les Lucani , qui appartiennent à la même famille (7), Les lapyges ont été de toute antiquité partagés en trois branches, les PoBdiculi, les Messapii, les Daunii (8). Chacun de ces peuples était fractionné en douze membres qui constituaient autant d'unités politiques. Du moins le fait est attesté pour les deux premiers, de
(1) Tabl., VI, b. 54, 59 ; VII, a 11, 12, 47 ; III, 25, 30. BréaV, Tables eugub.
(2) Treif, en ombrien, veut dire troit. Hréal, VI, a 22. — Sur le sens de trihus, V. Varr., L L., V, 55. Plut,, flom., 20, etc. V. Schwegler, Rom, Gesch.j I, p. 197, n. 1.