‹ Les origines du sénat romain:Chapitre 82 sur 116 · VII · texte numérisé non relu

VII

(4) m. 71. Cf. Florug, I, 5.

LA RÉFORME DE TARQUIN l'aNGIEN. 209

de son histoire, et ne cite leurs noms qu'à propos des centuries auxquelles elles ont donné naissance (1), réduise la réforme à une augmentation du corps équestre. En réalité, former trois centuries nouvelles sur le modèle des trois de Romulus, c'était former trois tribus nouvelles équivalentes aux anciennes. C'était, en conservant des formes politiques , en dehors desquelles on ne concevait encore rien, faire une part égale aux deux éléments de la population. Ramenés à ces proportions, les desseins de Tarquin parurent encore assez hardis pour échouer devant la résistance du patriciat.

On sait quelle solution fut adoptée. Tarquin éleva au patriciat un certain nombre de gentcs qui prirent rang à la suite des anciennes. On vit, dans le Sénat, les pères des gentes nouvelles (patres minorum gentiurrij par opposition aux patres majorum gentium)^ comme on vit, dans les centuries, les chevaliers Ramnes, Tities, Luceres de création récente (secundi , posteriores , par opposition àuxprimiy priores),Ges expressions, patres minorum gentium^ équités secundi^ posteriores , s'appliquent aux représentants des mêmes familles (2). Si l'on ne dit pas chevaliers des gentes nouvelles, c'est uniquement parce que le principe de la représentation des gentes n'était pas accusé dans la centurie, où chaque gens put toujours avoir plusieurs de ses membres , comme dans le Sénat , où elle ne put longtemps déléguer que son chef (3). Ainsi les trois tribus se trouvèrent scindées, en même temps que les corps qui en étaient issus , en deux fractions de dignité inégale. Ce fut dans la cité un dédoublement général dont on a montré le contre-coup dans les corps sacerdotaux (4).

On se demandera ce que le patriciat gagnait à cet arrangement, et en quoi le dédoublement des trois tribus existantes lui paraissait préférable à la création de trois tribus nouvelles. La question est d'autant plus légitime, que nous voyons les trois demi-centuries créées par Tarquin devenir bientôt trois centuries distinctes, en possession chacune d'un suffrage dans l'assemblée centuriate. Mais nous connaissons trop peu la réforme projetée par Tarquin et celle qui fut exécutée pour répondre autrement que par des conjectures. Il est possible que les patriciens se soient contentés d'une victoire plus apparente que réelle. La constitution restait debout. On cédait sur le fond, mais la forme était sauvée. Il con-

(2) V. 1° partie, ch. Ill, § 4.

(3) md.

(4) V. l" partie, ch. IIL

210 LES ORiaiNBS DU SÉNAT ROMAIN.

vient d'ajouter que, en pareille matière, la forme emportait le fond. Au lieu.de deux cités en présence, avec leur organisation indépendante, on avait un patriciat nouveau, subordonné à l'ancien, et, somme toute, ne faisant qu'un avec lui. Dans ces conditions, on comprend que le premier, fort de sa situation acquise, de sa primauté, de sa cohésion, de ses traditions, ait dû bientôt absorber le second. Il y avait encore autre chose à considérer. La réforme de Tarquin était rendue nécessaire, non pas seulement par l'accroissement de la plèbe, mais aussi par la diminution du patriciat. Si on laissait subsister les trois tribus et les trente curies, il n'y avait qu'à reporter le nombre des gentes au chiffre normal de trois cents. Ainsi le nombre des gentes nouvelles était déterminé d'avance. Nous avons vu qu'il devait être égal à celui des anciennes survivantes (1). C'était quelque chose encore, pour ces dernières, d'être sûres de conserver dans le Sénat la moitié des voix, à défaut de la majorité. Le danger eût été bien plus grand si l'on avait créé trois tribus étrangères à celles de Romulus, étrangères aussi aux idées qui les fixaient dans leurs cadres immobiles. Ces patriciens de fraîche date, à peine sortis delà plèbe, soustraits à l'influence de leurs aînés, désireux de commander à leur tour, n'allaient-ils pas laisser la porte ouverte à tous les envahissements, de manière à écraser sous la supériorité du nombre leurs maîtres de la veille ? Il n'est pas défendu de chercher dans des appréhensions de ce genre une des raisons qui décidèrent les patriciens à accepter de préférence la deuxième combinaison proposée par Tarquin.

IL — Le dédoublement des cadres patriciens correspondant à Vannexion du Quirinal et du Viminal.

Nous n'aurions de la réforme de Tarquin qu'une idée très insuffisante, si nous ne cherchions à discerner les éléments qu'elle introduisit dans le patriciat. Malheureusement, c'est une question encore plus obscure que la précédente. Quelles étaient les gentes minores^ et d'où venaient-elles? Le silence de l'histoire, sur ce sujet, ne peut pas tenir seulement à la rapide fusion des deux éléments opposés. Il doit avoir une autre cause dans la vanité des familles nouvelles empressées d'oublier et de faire oublier leur origine. Car la même raison qui poussa plus tard certaines familles plébéiennes à s'insinuer, par une véritable fraude historique, dans

(1) V. !• partie, ch. IIÎ, i L

LBS GENTSa MINORES BT L*ANNBXION DU QUIRINAL. 21t

lo groupe des gentes minores^ devait engager ceUes qui réellement avaient fait partie de ce groupe, à se glisser dans les rangs de Tancien patriciat. On connaît, grâce à Suétone, le conte forgé par les Octavii de Vélitres et popularisé par leurs flatteurs, après leur grande fortune. Admise au droit de cite par Tarquin TÂncien, et reçue dans le patriciat par Servius, comme si, à cette époque, le droit de cité n'était pas inséparable du patriciat, la gens Octavia se serait retirée volontairement dans la plèbe, pour n'en sortir que par la faveur de César (1). De môme les Glaudii, dont la noblesse, relativement récente,n'était un mystère pour personne, avaient essayé de s'en faire une plus respectable, en reculant la date de leur entrée dans la cité (2).

Un des grands services rendus à la science par l'ouvrage déjà cité plusieurs fois de M. Belot, c'est d'avoir remis dans son jour la vraie nature du patriciat, également méconnue par les théories des modernes et des anciens. M. Belot a montré dans le patriciat romain, contrairement à l'idée qu'on s'en fait très souvent, une noblesse éminemment urbaine (3). Bien que les propriétés de chaque patricien pussent s'étendre fort loin dans la campagne, c'était dans la ville qu'il avait ses habitudes, ses goûts, sa demeure, son foyer, son autel ; c'était là qu'il avait transporté, s'il était venu du dehors, le tombeau et le centre religieux de sa race (4). La raison en est simple. C'était la religion des trois tribus et des trente curies qui rattachait les gentes patriciennes entre elles, et les rassemblait en un même corps politique. Or cette religion était localisée dans l'enceinte du pomerium. Cette limite sacrée était celle des quatre tribus instituées par 8ervius. Â plus

(1) Suet., Aug., 2.

(2)Suet., Tih.f 1. V. plus loin, { 5.

(3) ChevQl. rom,, II, p. 33-80.

(4) V. la tradition des familles albaines admises dans le patriciat et transportées à Rome. V. la tradition de l'immigration d'Attus Glausus, obtenant pour sa gens un tombeau au pied du Gapitole. Sans doute les gentes immigrées pouvaient avoir encore des devoirs religieux à remplir au lieu de leur origine. On sait que les Julii pratiquaient un culte domestique à Bovillœ (v. plus loin , 2 5). Mais c'est ainsi que Rome elle-même allait encore sacrifier sur le mont Albain. L'interdiction d'enterrer dans la ville, bien qu'on la trouve déjà dans la'loi des Douze Tables (Cic, De kg,, II, 23), n'a pas toujours existé. Il fut un temps où les Romains enterraient leurs morts dans leur maison (V. Marquardt, Privalleben, I, p. 350, n. 5. Nissen, Dos Templumt p. 147). Ce qui prouve que l'interdiction portée par les Douze Tables se heurtait à des usages invétérés, c'est qu'on fut obligé de la renouveler (Marquardt, l. c). Dans les municipes, ces usages résistaient encore au temps des Antonins (Nissen, l, c).

212 LES ORmiNBS DU SÉNAT ROMAIN.

forte raison avait-elle été celle des trois tribus auxquelles ces dernières avaient succédé (t), et des trente curies comprises dans ces trois tribus. Ainsi les nouveaux patriciens ne le devenaient qu'à la condition de s'établir dans la ville, ou d'être englobés par elle, d'où il suit que chaque extension de la ville a pu être accompagnée d'une extension du patriciat. La conséquence, sans doute, n'était pas forcée, puisque la population annexée pouvait rester plébéienne, et le restait certainement en majeure partie ; mais, du moins, les familles les plus distinguées se trouvaient dans les conditions requises pour s'élever plus haut, et cet espoir ne leur était pas interdit, à l'époque où les rangs du patriciat n'étaient pas encore irrévocablement fermés.

Ceci posé, il est difficile de se soustraire à un rapprochement dont on ne paraît pas avoir jusqu'à présent saisi toute la portée (2). La même période qui vit s'opérer le dédoublement des cadres patriciens vit aussi s'opérer l'annexion du Quirinal. Il n'importe guère que la première de ces deux mesures soit attribuée à Tarquin l'Ancien, tandis que l'on attribue d'ordinaire la seconde à son successeur Servius Tullius. Ces objections chronologiques ont peu de valeur. Les anciens comprenaient fort bien qu'une histoire proprement dite des rois de Rome était impossible. Seulement, sous le nom de chacun de ces rois, ils avaient dû grouper un certain nombre de faits , sans autre préoccupation que d'y mettre de la vraisemblance et de la suite. Même pour les rois de la dynastie étrusque, qui n'appartiennent déjà plus à l'âge exclusivement mythique, ils n'avaient pu procéder différemment. C'est pour cette raison qu'ils placent le dédoublement de la cité patricienne avant l'établissement des classes et des centuries, parce qu'en effet cette première atteinte à la constitution, beaucoup moins grave que la seconde, lui est logiquement, et doit lui être chronologiquement antérieure. Mais il ne résulte pas de là que ce dédoublement ait précédé l'agrandissement de la ville. Il semble bien plutôt qu'il en a dû être une conséquence plus ou moins prochaine. Les textes ne sont pas contraires à cette manière de voir. L'extension de la ville du Septimontium par les trois

(IjDenys, IV, 14 : « TsxpdlçuXov ènoCriffs (Servius) ti^v 7t6Xiv eîvai, TpiçvXov otaav Téuc. » Sur le sens de icôXic, urbs, y. Belot, Cheval, rom,, II, p. 55. L'Aventin qui était en dehors du pomerium, était en dehors des quatre tribus. Le Capitole, oh habitaient beaucoup de familles patriciennes, était en dehors des quatre tribus, mais non pas en dehors du pomerium, y. plus loin.

(2) V. pourtant Momms., Hist. rom. trad. Alex., I, p. 72-77 et p. 112-115. y. aussi Belot, o. c, I, introd., p. xx.

LES RENTES MINORES ET l'ANNEXION DU QUIRINAL. 213

derniers rois est la seule donnée incontestable. Quant à la part prise par chacun d'eux à cette œuvre, elle varie au gré des historiens. Tarquin l'Ancien (1), Servius TuUius (2), Tarquin le Superbe (3), et même, avant eux déjà, Ancus Marcius (4), apportent Tun après Fautre leur pierre à la grande muraille désignée communément par le nom du sixième roi. La date de la promotion des gentes minores n'était pas mieux fixée. Le grammairien Servius la met au temps de Servius TuUius (5). Tacite la porte plus bas encore, jusqu'à la première année de la république (6). Rien n'empêche donc, s'il y a lieu, de reconnaître, dans l'annexion du Quirinal et du Viminal, la cause déterminante de cette vaste réforme dont les anciens n'ont eu et ne nous ont donné qu'une vue incomplète et, pour ainsi dire, fragmentaire. Or, précisément, il y a trois faits qui présentent cette réforme sous une face nouvelle, et la rattachent, par une liaison visible, à la formation de la Rome historique. C'est l'adjonction des Luperci Fabiani, recrutés dans la gens Fabia, laquelle habitait sur le Quirinal, aux Luperci Quinctiales, tirés de la gens Quinctia, et dont le culte avait pour siège le Palatin (7). C'est l'apparition des Salii Collini, venant s'ajouter aux Salii Palatini, deux collèges dont le nom indique assez la destination et la provenance (8). C'est enfin, à côté du Flamen Martialis, qui dessert le temple de Mars sur le Palatin, l'institution d'un Flamen Quirinalis, consacré au temple du même dieu sur le Quirinal (9). Cette triple création n'est qu'un détail détaché de l'ensemble. Elle correspond à des faits déjà connus: à l'introduction, dans le Sénat, des patres minorum gentium et, dans les centuries équestres, des Rammes, desTities, des Luceres secundi ou posteriores; à l'élévation du nombre des vestales, des augures, des pontifes, porté tout à coup et en même temps de trois à six. Dans le collège des Saliens, comme dans les autres corps sacerdotaux, comme dans le corps sénatorial et le corps équestre, les

(1) T. L., I. 36. Denys, III, 67.

(2) T. L., I, 44. Denys, IV,. 13. Strabon, V, III, 7.

(3) PUn., H, iV., III, 5, édit. Uetlefsen.

(4) T. L., I, 33. Denys, III, 43. Florusj 4. Strabon, L c.

(5) En., I, 426.

(6) Ann., XI, 25.

(7) Marquardt, Staatsverw,, III, p. 421-426. Sur la demeure des Fabii, v. Belot, Cheval, rom.^ II, p. 56-58.

(8) Marquardt, ibid., p. 410-411, Preller, Bôm. Mythol., p. 314.

(9) V. Preller, o.c, p. 327. Les Salii consacrés à Mars s'appelaient Palatini, et avaient leur curia sur le Palatin, v. Marquardt, l. c.

nouveaux venus sont en nombre égal aux anciens (1). On ne sait rien du nombre des Luperci. Mais les Fabiani passaient après les Quinctiales , témoin la légende qui fait de ceux-ci les compagnons de Romulus et de ceux-là les compagnons de Remus (2), Il est à peine besoin de remarquer que cette légende ne prouve nullement que les Fabiani fussent aussi anciens que les autres. Elle atteste seulement le désir qu'ils avaient de le paraître. Quant aux Salii Collini, ils sont^ de l'aveu même des auteurs, plus récents que les Palatin! (3). Enfin, il est constant que le Flamen Quirinalis avait un rang inférieur au Flamen Martialis (4).

C'est ainsi qu'en réunissant en un faisceau tous ces renseigneraents épars et sans lien apparent, on arrive à embrasser d'un coup d'œil la transformation la plus profonde qui se soit accomplie dans les institutions de la Rome royale, avant que l'initiative hardie dont on fait honneur à Servius TuUius ne fût venue les ébranler jusque dans leur base. Est-ce tout cependant, et le mouvement qu'on vient de décrire s'aï*rête-t-il là? On peut affirmer, en tout cas, qu'il n'est pas allé beaucoup plus loin; car, tel qu'il se présente, il s'étend, sauf quelques exceptions peut-être, à tous les corps politiques et religieux dont l'ensemble constitue la cité primitive, les tribus, les curies, le Sénat, les centuries, les pontifes, les vestales, les augures, les Salii, les Luperci. Il ne peut être question des X Vviri, d'abord Ilvirif puis Xviri sacris faciundis. On n'ignore pas en effet que ce collège, fondé seulement par Tarquin leSuperbesous l'influence des idées grecques, est tout à fait en dehors du vieux cycle patricien (5). Il en est autrement des Féciaux, dont les uns attribuent la création à Ancus (6), les autres à Numa (7), mais qui, certainement,^ remontent aussi haut que la cité même, car on les retrouve chez tous les peuples italiens, organes et garants des

(1) Les Palatini étaient au nombre de douze (T. L., I, 20; Denys, II, 70). Les Collini également (T. L., I, 27. Denys III, 32).

(2) Marquardt, Staatsverw.f III, p. 423, n. 1.

(3) Ils attribuent l'institution des Salii Palatini à Numa (T. L., I, 20. Denys II, 70. Cic. De Bep,, II, 14. Plut. Numa, 13, etc.). et celle des Collini à TuUus Hostilius (T. L., I, 27. Denys III, G2 etc.). V. Marquardt, ihid., p. 410-411. Est-il besoin d'insister sur l'inexactitude de ce dernier renseignement? II est clair que les Collini n'ont pu ôtre institués avant l'annexion de la ColUs,

(4) V. Festus, p. 185, V. Ambrosch, Studien und Ândeutungen , p. 191. n. 160.

(5) V. Marquardt , tbtd., III , p. 42 et 336-381. Il ne peut pas davantage ôtre question des Illviri puis Vllviri epukîneSf qui datent de 558 u. 0. = 196 {T.L., XXXIII , 42). V. Marquardt, ihid., p. 333.

(6) T. L., I. 32, etc. V. Marquardt, ihid., p. 400, n. 4.

(7) Denys, II, 72. Plut. Numa., 12. Camill , 18.

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