SI LA POPULATION DU QUIRINAL FORMAIT UNE VILLE INDÉPENDANTE
Palatin, comme si elle Tavait été du midi au nord ; c'est ensuite que cette porte est en réalité la porte d'un temple, du temple de Janus, au pied du Capitole, sur le Forum (1). Après M. Becker, M. Preller, dans une fine analyse, a donné le vrai sens de cette cérémonie fameuse par où le consul signifiait au monde que Rome était en guerre ou en paix. Janus, le dieu du jour, et dont la face, pour cette raison, regarde à la fois le levant et le couchant, est aussi, par une conséquence naturelle, le dieu de tout ce qui commence et de tout ce qui finit, celui que Ton invoque au début de toute entreprise. Or le Janus du Forum est le même que le Janus Quirinus, le Janus armé de la lance, dont il a été question plus haut. C'est donc lui que Ton doit invoquer au début de toute entreprise guerrière. Par les portfes ouvertes de son sanctuaire, il suit d'un œil protecteur les efforts de l'armée combattant pour la patrie, car c'était une croyance des Romains que la divinité, résidant dans le temple, s'échappait par les portes pour accompagner et soutenir ses dévots (2).
Ainsi nous sommes ramenés à cet argument unique , la triple opposition duFlamen Martialis et du Flamen Quirinalis, des Salii Palatini et des Salii GoUini, desLuperci Quinctiales et des Luperci Fabiani. Mais, pour qu'il fût valable, il faudrait prouver que ces derniers, au lieu de prendre part à la course expiatoire autour du pomerium du Palatin , faisaient de leur côté le tour d'un autre pomerium sur le Quirinal. M. Mommsen le suppose, ou du moins il suppose que les rites des Fabiani se célébraient « sur l'autre colline (3). » Hypothèse toute gratuite. Il n'y a pas de trace que ce deuxième collège ait eu aucune cérémonie distincte de celles qu'accomplissait le premier. Au fond, les deux collèges n'en formaient qu'un. Bien que très probablement ils eussent chacun leur magister particulier, ils étaient soumis à l'autorité d'un ma" gister commun (4). Si l'on se demande néanmoins comment il se fait que la fusion n'ait pas été aussi* complète que pour les augures, les pontifes, les vestales , on trouvera la cause de cette singularité dans le caractère propre du collège des Luperci du Palatin. Les liens de gentilité étaient la loi de cette confrérie et de
(1) Alterth,, I, p. 118-119, et Î54-260.
(2) Rôm,Uythol.,p. 153-156.11 n'est question nulle part de Toppositlon signai lée par M. Mommsen {Hist, rom.^ trad. Alex., p. 74) , entre les Collini et les Montanit Ce sont les pagani que l'on oppose à ces derniers. On a vu (1* partie, Ch» II, i 3), ce que cela signifie.
(3) ma. , p. 73.
(4) V. Marquardt, StaaUverw.t IH, p. 424.
toutes les autres qui, comme elles, nous reportent à Tâge pastoral, antérieurement à la constitution d'une société politique fortement organisée. C'est par ce trait qu'elles diffèrent des corps sacerdotaux, où se traduit une idée plus récente, celle de l'Etat, gardien et régulateur de la religion nationale. Quand donc il fut question de faire participer au culte des Luperci les nouveaux citoyens, on dut prendre parmi eux une gem pour en former un collège semblable à celui des Quinctiales et qui s'y rattachât sans s'y absorber. On choisit la gens Fabia. Parce qu'elle habitait sur le Quirinal et y célébrait son culte domestique (1), on a pu croire que là aussi était le siège des Luperci Fabiani. Mais la, gens Fabia, outre les devoirs publics qui lui incombaient, avait sans doute aussi, comme les autres gentes^^QS devoirs privés.
A la vérité, la séparation entre les Salii Palatiiri et les Salii Colliui était plus tranchée. Tout ce qui touche à ces deux collèges est fort obscur (2). On ne voit clairement ni l'objet de leur culte, ni les cérémonies qui leur étaient communes, ni celles qui leur étaient particulières. Cependant le qualificatif Agonales, qui remplace quelquefois celui de Collini, donne à penser que ces derniers avaient des sacrifices (agonia) spéciaux, et, d'un autre côté, le nom de Collis Agonius pour Quirinalis permet de supposer que ces sacrifices se célébraient sur le Quirinal (3). On sait du reste qu'ils y avaient un local particulier (4) , et se servaient de rituels qui leur étaient propres (5). Cette opposition des deux collèges pourrait s'expliquer par le développement parallèle du culte de Mars sur le Quirinal et sur le Palatin. Elle est la conséquence d'un fait qui n'a rien d'exceptionnel. Il n'était pas rare de voir une même divinité adorée en divers quartiers sous des noms et peut-être sous des formes différentes. On en a cité des exemples tout à l'heure. Ce ne sont pas les seuls. On comptait à Rome un Jupiter Capitolinus, un Jupiter Fagutalis (6), un Jupiter Viminus ou Viminius (7), un Jupiter Stator (8), etc., (9). Il n'y a donc rien de surprenant à ce que le Mars Quirinus,
(1) T. L., V, 46, et 52. V. Belot, heval. rom., It, p. 56-58.
(2) V. Marquardt, StaaUverw.j III, p. 410-421.
(4) Denys, II, 70.
(5) Varr., L. L., VI, 14.
(6) Ihid., V, 152.
(7)i6td., 51.Festus, p. 376.
p) V. Snùih, Diclionary of Greek and Roman Geography, Index (Jupiter).
LES GENTES PATRICIENNES d'aPRjÈS LEUR DOMICILE. 229
le grand dieu des Romains, ait en un temple au milieu de la Rome ancienne et un autre au milieu de la Rome nouvelle. Ce deuxième sanctuaire était le signe visible du dédoublement opéré dans la cité.
La conclusion de ce qui précède ressort d'elle-même'. Ce n'est pas un groupe politique indépendant qui s'est fondu avec Rome lors de l'annexion du Quirinal : c'est un faubourg qui est devenu un quartier de la ville. Sur le plateau auquel aboutissent les deux vallées du Tibre et de l'Anio, une population s'était formée qui, laissée d'abord en dehors du pomerium, mais devenue tous les jours plus compacte, avait fini par en forcer les portes. La réforme de Tarquin l'Ancien équivaut à une extension du pomerium, c'est-à-dire de la zone du patriciat.
V. — Quelles étaient les gentes minores ? — Les gentes patri--
ciennes diaprés leur domicile.
Il y a moyen maintenant de reconnaître les gentes anciennes et nouvelles. Il faut chercher celles-ci dans la partie de la ville annexée par Tarquin.
Malheureusement les résultats auxquels on arrive par ce moyen sont très pauvres. Nous avons des notions fort incomplètes sur le domicile des familles patriciennes, et la plupart de celles qui nous sont parvenues se rapportent à une époque où elles n'ont guère d'importance pour l'objet qui nous occupe.
Après ce qui a été dit, il devient presque inutile de classer la gens Fabia parmi les minores, mais il faut ranger dans la même catégorie la gens Claudia.
On a vu qu'il y a deux versions sur l'entrée des Claudii dans la cité. La plus répandue est celle qui place l'immigration d'Attus Clausus en l'an 250 u. c. = 504, six ans après la chute d,e la royauté (1). Une autre, mentionnée par Suétone (2),. fait du chef sabin un contemporain de Romulus. Il est clair qu'il s'agit d'un événement très ancien et dont le souvenir s'est conservé en dehors de toute indication chronologique. Mais les annalistes, obligés de lui faire une place dans la suite de leur récit, l'ont rattaché, soit à l'invasion de Titus Tatius, soit aux guerres soutenues contre les Sabins dans les premières années de la
(1) T. L., II, 16. Cf. IV, 3; X, 8. Denys, V, 40. App., De reg., fr. 11, Didot. Plut., Public,, 21. Suet., Tib,, 1, etc.
république. Les deux dates, également vraisemblables, avaient toutes deux des chances pour être agréées, car, si Tune intéressait la vanité des Romains en leur montrant l'attraction exercée sur les nations voisines par leur liberté naissante, l'autre n'était pas moins flatteuse pour Tamour-propre des Glaudii, qui pouvaient ainsi se croire aussi anciens que la cité. M. Mommsen penche pour la dernière (I), mais les raisons qu'il donne n'ont pas toutes la même valeur. On ne voit pas pourquoi la gens Claudia, introduite à Rome en 250 u. c. = 504, n'aurait pu donner son nom à une des tribus rustiques créées neuf ans plus tard, en 259 u. c. =495. U n'y a rien non plus d'impossible à ce que cette même gens soit arrivée au consulat quelques années seulement après avoir été admise dans le patriciat. C'est le fait même de cette admission qui ne se conçoit pas à une époque où le patriciat était devenu un corps fermé, moins encore par l'eflPet de sa propre volonté que par suite des changements survenus dans la composition de l'assemblée ayant seule qualité pour conférer le titre de patricien (2). Voilà l'argument décisif et qui paraît sans réplique. S'ensuit-il que les Claudii aient été établis à Rome depuis que Rome existait? En aucune façon. Ils avaient gardé un souvenir trop net de leur arrivée pour qu'elle puisse remonter à une date aussi lointaine. Il n'en était pas d'eux comme des Valerii qui se disaient également originaires de la Sabine, mais dont la tradition, perdue dans la nuit des temps, était loin d'être aussi précise et vivante (3). D'ailleurs on ne se serait pas avisé de cette date de 250 u.c. =504 si elle n'avait été autorisée jusqu'à un certain point par ce que l'on savait de la noblesse récente des Claudii. Enfin Suétone nous apprend qu'Attus Clausus obtint un lieu de sépulcre au pied- du Capitole (sub CapitoHo) (4). Le tombeau à cette époque était commun à tous les membres de la gens (5), et il était compris dans l'habitation au même titre que l'autel domestique (6). Or, il est acquis que le Capitole ne faisait point partie de la ville du Septimontium , c'est-à-dire de la Rome patricienne telle qu'elle était délimitée avant les agrandissements attribués aux trois derniers rois. Une gens habitant sur
(1) flm. Forsch., I, p. 72. Cf. p. 173.
(2) V. 1" partie, ch. V, § 7, p. 192-194, et !• partie, ch. II, § 5.
(3) Volesus Valerius, compagnon de T. Tatius, V. Pauly, EncykL, VI, p. 2322.
(4) Le.
LES GENTE8 PATRIGIENJNE8 d'aPRÈS LEUR DOMICILE. 231
le Capitule ou au pied ne pouvait donc être inscrite dans les trois tribus et les trente curies avant que cette hauteur n'eût été comprise dans le pomerium , et l'on sait qu'elle le fut en môme temps et par la même mesure que le Quirinal et le Viminal (1). Si nous reportons nos regards vers Tancien Septimontium, parmi les familles qui depuis longtemps y étaient établies, nous trouvons au premier rang celle où se recrutaient les Lupercales Palatins. Il ne peut y avoir de doute sur le véritable nom de cette gens , aussi vieille que la Rome carrée dont elle a vu la fondation et dont elle perpétue le souvenir à travers les siècles. C'est la ge7is Quinctia, ainsi que l'atteste, outre une inscription du temps de l'empire (2), le prénom Kaeso , propre aux Quinctii comme aux Fabii, et qui rappelle une des particularités de la fête des Lupercales (cxdere) (3) (?). Tite-Live s'est donc trompé en comptant la gens Quinctia au nombre des familles albaines (4). Il a confondu avec la Quinctilia, rangée dans cette catégorie par Denys (5). Ces familles, installées sur le Cselius (6), après l'extension de la Rome du Palatin et avant la formation de la Rome des Tarquins, sont d'une noblesse moins ancienne que la gens Quinctia, mais doivent néanmoins, si la tradition qui les concerne est fondée, être classées parmi les majores. Ce sont , au dire de Tïte-Live, avec les Quinctilii, les Tullii, les Servilii, les Geganii, les Curiatii, les Clœlii. La liste de Denys est un peu dif-
(1) Le Capitole était comme T Aven tin , pour des causes difficiles à pénétrer et que nous n'avons pas & rechercher ici, en dehors des quatre tribus urbaines (Varron, I. L., V, 46-55. V. Jordan, Topoflfr., I. 1, p. 279-281). Mais ce n'est pas une raison pour le mettre en dehors du pomerium de la ville de Servius, ainsi que le fait M, Kiepert {Atlas antiquus). Le texte d'Aulu-Gelle (XIII, 14) n'exclut du pomerium que l'Aventin, et l'on sait les raisons de cette exclusion qui ne sont pas applicables au Capitole. L'Aventin était un quartier plébéien par oii le patriciat urbain se mettait en communication avec la plèbe rustique du Latium. Le temple de Diana Aventinensis n'avait pas d'autre objet. Mais & quelle époque le Capitole est-il entré dans le pomerium ? Ce ne peut être qu'à la môme époque oii s'est opérée l'annexion de la Collis. En effet , depuis cette époque jusqu'à Sylla, le pomerium reste immobile (Aul. Gell. , h c), et antérieurement , il a dû nécessairement s'arrêter aux limites de la ville du Septimontium où le Capitole n'était pas compris.
(2) Orelli , 2253.
(3) Y. Momms., Rom, Forsch,, I, p. 17.
(5) III, 29. V. Marquardt, Staatwmo., III, p. 422.Momms., Hist rom., trad. Alex., I, p. 73, n. 2.
(6) T. L., et Denys, i. c. .
232 LES ORiaiNES DU SÉNAT ROMAIN.
férente. Il supprime les TuUii et ajoute les Metilii (1) et les Julii, à moins que, dans le texte deTite-Live, un copiste maladroit n'ait mis Tullii pour Julii (2). Cette hypothèse est assez probable. Il serait singulier en effet que Tite-Live eût oublié ces derniers au moment où leurs origines albaines avaient été mises dans un nouveau jour depuis leur élévation àTempire. Un curieux monument nous apprend du reste que ces origines n*étaient pas un jeu d'érudits, et que les Julii reconnaissaient vraiment dans la vieille cité latine le berceau de leur race. C*est un autel trouvé sur le sol de Bovillae, au pied de la montagne sur laquelle Albe s'était élevée, et consacré, conformément au rite albain, à Jupiter Vediovis par les membres de la gens Julia (3). L'inscription est on caractères du septième siècle. La gens Julia 'pratiquait donc un culte domestique dans cette petite ville de BoviUse dont les habitants avaient pris le nom de Albani Longani Bovillenses^ comme pour signifier qu'ils recueillaient l'héritage religieux de la métropole détruite (4). On ne peut citer aucun témoignage de ce genre touchant les autres familles dites albaines. Encore moins peut-on prouver qu'aucune d'entre elles, sans excepter la Julia, ait eu jamais sa demeure sur le Cselius (5). En revanche, cette hauteur était occupée par la gens Caelia, qui lui a donné son nom. De même, les gentes Oppia et Cispia, qui ont donné leur nom à deux des sommets du Septimontium, sur l'Esquilin, y habitaient certainement dans un temps très reculé. On a donc quelque raison de les mettre au nombre des majores avec la Caelia (6).
On racontait que Valerius Publicola s'était fait construire, sur le sommet de la Velia, un palais où le peuple avait vu une menace pour sa liberté. Sur l'emplacement de ce palais, qu'il fit démolir pour prouver l'inanité de ces soupçons, la reconnaissance publique lui accorda un tombeau pour lui et pour sa gens (7).
(1) Le patriciat des Metilii est très contestable. V. notre article cité p. 16, n. 4.
(2) Tacite {Ann. , XI, 24) dit que les Julii étaient originaires d'Albe, ou plutôt il le fait dire à Claude.
(3) u Vediovei patrei genteiles Juliei.,, [À]ara UegeÀlbana dicata, « C. i. I., I,
(4) C. /. L., I, l. c, commentaires. Sous l'Empire, d'autres monuments rappelèrent le souvenir de la gens Julia dans la même localité. V. Tac, Ànn.y II, 41 ; XV, 23.
(5) La tradition n'est même pas toujours d'accord avec elle-même. Elle fait figurer un Proculus Julius dans la légende de Romulus (T. L. , I, 16. Denys, 11,63. Plut., flow., 28, etc.).
(6) V. notre article cité p. 16, n. 4.
(7) T. L., II, 7, 16. Denys, V, 19, 48. Plut., Publier 10, 23, etc. . •
LES ENTES PATRICIENNES d' APRÈS LEUR DOMICILE. 233
Plus tard, quand il fut défendu d'enterrer dans la ville, les Valerii gardèrent Thabitude de déposer leurs morts en cet endroit avant de les porter hors des murs (1). Cet usage persistant montre qu'il y avait dans cette histoire un fond de vérité. Il est sûr au moins que le tombeau de la ^jcas Valeria se trouvait au centre même de la ville du Septimoutium. Ainsi, il faudrait voir dans cette gens une des plus illustres de l'ancien patriciat. Mais la question est de savoir si elle avait pris possession de .ce terrain depuis les origines, et non pas seulement depuis les premières années de la république.
On comprend en effet que les indications de cette nature, qui ne remontent pas à une époque tout à fait primitive, ne sont d'aucun secours pour nos recherches. Cette raison suffirait , tout débat sur l'authenticité étant écarté (2), pour nous faire négliger une série de cognomina qui se rencontrent assez fréquemment dans les Fastes du troisième et du quatrième siècle de Rome. Ce sont les cognomina tirés des noms de rue ou de quartier. En y regardant d'un peu près, on voit mieux encore combien cette abstention est justifiée. Aucune des gentes dont nous avons pu déterminer le domicile dans les temps les plus anciens n'y fait allusion dans son surnom. Ni les Fabii ne s'intitulent Quirinales ou CoUini, ni les Quinctii Palatini, ni les Claudii Capitolini. En revanche, ce dernier surnom est adopté par les Quinctii, non point par tous, mais par une des deux branches entre lesquelles se divise la gens (3). Ainsi, non seulement les gentes se déplacent, mais elles se dispersent. M. Jordan fait cette remarque que si tous les Quinctii avaient habité sur le Capitole, la branche des Capitolini ne se serait pas appelée ainsi à l'exclusion des Cincinnati (4). La même remarque peut s'appliquer aux Manlii, chez qui les Capitolini se détachent des Cincinnati Vulsones. Un cas assez curieux est celui des Sestii, dont l'unique représentant a le
(1) Plut., Public, 1. c. Quast, rom., 79. Cic, De leg,, II, 23.
(2) Disons néanmoins que les doutes émis par M. Mommsen {Rôm. Forsch., I, p. 57-58 , 65-68) sur l'authenticité des cognomina patriciens relatés dans la partie la plus ancienne des Fastes ne nous paraissent pas justifiés dans leur généralité. Sur l'argument tiré de l'absence du cognomen pour les Duilii du cinquième siècle, V. Willems , Sénat , I , p. 56. Il démontre que ces Duilii sont des plébéiens. Sur le cognomen Augurinus des gentes Minucia et Genucia, V. notre article cité p. 16, n. 4.
(3) Pourtant le cognomen Capitolinus , d'abord exclusif aux Capitolini Barbati, est porté ensuite par les Cincinnati. V. p. 164-166, •
(4) Topogr.f I, 1, p. 192.
double cognomen de Gapito ou Capitolinus et Vaticanus (!)• Nous n'avons rien à dire de A. Aternius Varus Fontinalis (2), sinon qu'il y avait une porte Fontinalis sur le Quirinal, dans l'enceinte dite de Servius (3). Son collègue dans le consulat est Sp. Tarpeius Montanus Capitolinus , dont la réalité a été à tort contestée par M. Mommsen (4). Mais, que ce personnage soit historique ou non, on ne niera pas l'existence d'une gens Tarpeia , ayant donné son nom à une partie du Capitole ou au Gapitole tout entier , avant que cette hauteur n'eût mérité de s'appeler ainsi en devenant la citadelle de la Rome des Tarquins. Si elle lui a donné son nom, c'est que probablement elle y habitait. Cette gens ira donc s'ajouter à la Claudia dans. la liste des familles nouvelles, si toutefois elle ne s'est pas transportée dans la ville du Septimontium avant les agrandissements décrétés par les Tarquins (5),
Une inscription publiée par Grtlter (6) , où est mentionné un vicus Cornelii, a été rapprochée par M. Ampère (7) d'un passage de Blondus qui nous fait connaître une via ou un vicus Cornelio^ rum près des Thermes de Constantin (8). Dans le même voisinage il y aurait eu une église du Saint-Sauveur appelée de Comeliis. L'ingénieux auteur de V Histoire romaine à Rome conclut de là que les Cornelii avaient leur demeure sur le Quirinal. Mais , quand même ces réminiscences antiques, si fréquentes dans la Rome du moyen âge, auraient quelque valeur, — et le nom de thermes des Cornelii, donné par le peuple, suivant le même Blondus, aux thermes de Constantin, montre assez que, dans ce cas, comme dans beaucoup d'autres, elles n'en ont aucune, — quand même l'église du Saint-Sauveur. aurait été vraiment appelée de Corneliis (9), quand même enfin le vicus Cornelii de Grûter ne différerait pas de la via Corneliorum de Blondus, la conclusion de M. Ampère serait encore trop prompte , car, si nous consultons l'analogie, le
(1) Cos., en 302 u. c. = 452.
(2) Cos., en 300 u. c. = 454.
(3) Jordan, Topogr,, I, I, p. 210, n. 17.
(4) Rôm. Forsch,, I, p. 112.
(5) Sur l'identité possible de ces deux noms « Tarquinius et Tarpeius. » V. Zœller, Latium und Rom^ p. 178, d. 2.
(7) Histoire romaine à Borne , I , p. 403. Suivi par M. Belot , Cheval, rom,, II, p. 58. M. Ampère, ne citant pas les textes, nous avons dû refaire son raisonnement.
(8) In Romam inttauratam, 1. I, LXXXXVII, LXXXXYIII. V. Jordan, Topogr.f II, p. 526, 527.
(9) Y. les doutes émis par M. Jordan, I. c.
vicus Gornelii portait ce nom tout simplement parce qu*il avait été bâti par les soins d'un Cornélius. Nous voyons en effet que plusieurs rues de Rome portaient des noms gentilices pour une raison du même genre (1). N'est-il pas bien téméraire d'ailleurs de tirer du nom d'uue rue de la Rome impériale la moindre induction sur la demeure d'une gens patricienne au temps des Tarquins ?
VI. — Quelles étaient les gentes minores? — Les cognomina patriciens formés avec des noms de lieux.
On le voit , en dehors de cinq ou six faits positifs , il n'y a que des conjectures sans fondement. On voudrait en savoir davantage. Puisque cette méthode ne conduit pas à plus de résultats, il faut en essayer une autre.
Il y a un certain nombre de gentes dont les cognomina sont dérivés, non plus de noms de localités situées dans Rome même, mais de noms de villes ou de nations voisines : les Papirii Mugillani (2) , les Glaudii Sabini Regillenses (3) , les Postumii Tuberti (4) Regillenses, les Furii MeduUini (5), les Sulpicii Camerini (6) , les Marcii Goriolani (7) , les Tarquinii Collatini (8) , les Volumnii Amintini (9) Galli, les Sergii Fidenates(10),les Servilii Fidenates , les Çlœlii Siculi , les Cominii Aurunci , les Gornelii Maluginenses (11), les Gassii Vecellini, les HermeniiGoritinesani, lesFabii Vibulani Sabini, les Romilii Vaticani (12), Les Fastes
(1) V. Jordan, Topogr., I, I, p. 518, 519, et notes.
(2) Mugilla, dans le fiatium. Y. Ernest Desjardins, Essai sur la topographie du Latium, p. 217.
(3) Régille ou Inrelligum dans la Sabine. T. L., Il, 16. Suet., rt&., 1. Denys, V, 40, etc.
(4) Tubertus est sans doute équivalent à Tiburtinus.
(5) Medullia dans le Latium. Desjardins, o. c, p. 15. {6^ Cameria dans le Latium. ïbid.y p. 14.
(7) Corioli dans le pays des Yolsques. ibt'd., p. -35, 36.
(8) Collatia dans le Latium. ibtd., p. 24.
(9) Amitinum dans le Latium. Plin., H. N,, III, 5, édit. Detlefsen.
(10) Fidenae dans le Latium. Desjardins, o. c, p. 11.
(11) Ce eogfMtnen et les trois suivants doivent répondre à des noms de lieux. La forme de la désinence permet de le supposer. Mais ces lieux ne sont pas connus. V. Momms., Rom. Forsch,, II, p. 290, etc. Dans ces pages, M. Momm-sen étudie les surnoms patriciens tirés de noms de lieux , mais à un polAt; de vue différent du nôtre.
(12) Y, p. 238 et notes S et 6u
Capitolins de Tan 296 tj. c. = 458 donnent le cognomen Carventanus à un inconnu (1).
On a cru que ces surnoms faisaient allusion à quelque ville prise, à quelque bataille livrée. Nous apprenons des anciens euxtnêmes que le surnom de Marcius Coriolanus lui venait de la ville de Corioli , emportée d*assaut par sa valeur (2). Tite-Live suppose que L. Sergius cos. en 317 u. c. = 437 fut appelé Fidenas à cause de la guerre qu'il avait soutenue contre Fidènes (3). C. Servilius Priscus, dictateur en 319 u. c. = 435 , qui s'illustra dans la même guerre , porte le même surnom (4). A. Postumius Regillensis n'est autre que le héros de la grande victoire du lac Régille (5). Pourtant cette explication est loin d'être certaine. A la vérité, les difficultés ne viennent pas , comme on l'a prétendu, des contradictions des anciens (6). Quand Tite-Live remarque, à propos de Scipion l'Africain , qu'il fut le premier général ayant ajouté à son nom celui de la nation qu'il avait vaincue (7), il ne parle que des cognomina rappelant la conquête d'un grand pays , tels que Africanus , Asiaticus , Achaicus. Son observation prise au pied de la lettre ne concerne nullement les personnages dont il vient d'être question. Le texte de Sénèque, que l'on cite d'ordinaire, ne dit pas non plus ce qu'on lui fait dire. Sénèque raconte que M'. Valerius ços. en 491 u. c. = 263 fut le premier des Valerii surnommé Messana , du nom de la ville de Messine dont il s'était emparé (8). Il ne prétend en aucune manière que ce fait fût sans précédents dans d'autres familles. Si tel était le sens de sa phrase , elle ne serait pas exacte , car dès 425 u. c. = 329 les Fastes triomphaux, nous font connaître un L. ^Emilius Mamerci-
(1) Carventum , une des trente villes de la confédération latine. Denys, V, 61.
(2) T. L., II, 33. Denys, VI, 92, etc. Les autres textes dans Schwegler, flôm. Gesch., II, p. 350.
(4)ibtd., IV, 21, V. p. 179.
(5) Ihid.y II, 2f . Denys, VI, 10-12. On peut ajouter un autre Postumius cos. en 249 u. c. = 505, qui remporta une victoire sur ies.Sabins (T. L., II, 16. Denys, V, 37-39. Plut. , Public, 20. Zonaras, VII, 13), et que Denys, Plutarque et le Chron. de 354 appellent Tubertus. Tibur était aux portes de la Sabine.
(6) V. Schwegler, Rôm. Gesch., II, p. 200.
(7) XXX, 45 : « Primus certe hic imperator nomine victae a se gentis est nobilitatus. o Cf. ^ilius Italiens, Punica, XVII, 627.
(8) De hrev, viU^ 13 : « Valerius Corvinus primus Messsanam viçit et primus ex familia Valeriorum, urbis captœ in se translate nomine, Messana appellatuç est. » Cf. Macrobe, Satum,^ l, 6.
nus Privernas qui triompha des Privernates (1). Les deux frères L. et P. Cornélius Lentulus , consuls, le premier en 517 u. c. = 237, le second en 518 u. c. = 236, portent tous deux dans les Fastes Capitolins le deuxième cognomen de Gaudinus. Ils Tout reçu en héritage , ou bien de L. Lentulus , dictateur en 434 u. c. = 320, qui passait pour avoir battu les Samnites à Caudium, ou plutôt de L. Lentulus, consul en 479 u. c. = 275, vainqueur du même peuple, peut-être au même endroit (2). Ce qu'il faut noter, c'est que ces deux exemples, celui de L. ^Emilius Mamercinus Privernas et celui de L. et P. Cornélius Lentulus Caudinus, sont les premiers qui appartiennent à l'histoire. Les autres relèvent plus ou moins de la légende. On sait toutes les invraisemblances dont fourmille le roman de Coriolan, et notamment la prétendue expédition de Corioli qui en forme le prologue (3). Il est inutile d'y insister, mais il paraît bon de rappeler un principe oublié par Tite-Iâve et les autres historiens , bien qu'il résulte assez clairement de l'usage des temps postérieurs. Pour se parer d'un surnom consacrant le souvenir d'une victoire, il ne suffisait pas d'avoir pris à cette victoire la part la plus brillante, il fallait l'avoir remportée commandant en personne , par la vertu de ses propres auspices. Quand donc l'exploit de Marcius serait de tout point véridiquo, il ne s'ensuivrait pas encore que son surnom tirât de là sa raison d'être. C'est du reste une chose digne de remarque que la seule fois où les historiens proposent hardiment cette explication d'un surnom formé avec un nom de lieu, le fait sur lequel ils s'appuient soit apocryphe. Tite-Live est bien moins affirmatif à propos de L. Sergius. Il se borne à une conjecture, laissant entendre qu'elle n'est autorisée en rien par les anciens textes. Et cette conjecture est d'autant moins admissible que Sergius , dans le récit même de l'historien , ne sort nullement vainqueur de cette guerre. A la suite de sa prétendue victoire, il faut nommer un dictateur (4). Quant à Servilius Fidenas et à Postumius Regillensis , aucun auteur n'a établi de rapport entre leur surnom et le fait de guerre auquel il paraît se rapporter. Ainsi , dans l'incertitude où Ton est sur les
(1) c. L L., I, p. 455. Peut-être, dès 416 u. c. =i 338, C. Maenius avait-il pris le cognomen Antiaticus pour avoir triomphé des Antiates, car ce cognomen est porté par un de ses descendants. V. p. 133, d. 20. Il se peut pourtant que ce-* lui-ci Tait imaginé uniquement en souvenir de l'exploit de son ancêtre.
(2) V., sur cette question, Momms., Rom, Forsch.f II, p. 295, n. 118.
(3) V. la critique de Scfawegler, Rôm, Gesch.y II, p. 363, etc,
(4) V. Schwegler, ibid. , p. 365, n. 1.
événements de cette période , on est amené à se demander si ces deux personnages sont appelés Fidenas et Regillensis parce qu'ils ont en effet vaincu à Fidènes et à Régille, ou bien s'ils sont censés avoir vaincu là parce que leur surnom est formé avec le nom de Tune ou l'autre de ces localités. Si Ton ajoute à ces observations cette dernière remarque que les cognomina de cette catégorie sont extrêmement nombreux, et le plus souvent, sans aucun rapport avec un événement quelconque accompli sur les lieux dont ils évoquent le souvenir, on ne pourra s'empêcher de conclure que l'interprétation proposée ne répond pas à la multiplicité des cas et qu'il faut l'abandonner pour en chercher une autre (1 ).
Il s'en présente une qui semble toute simple : ces surnoms rappellent une origine étrangère (2). S'il en est ainsi, les gentes qui les ont adoptés peuvent être considérées comme faisant partie du patriciat nouveau , soit qu'elles aient émigré à Rome volontairement, soit qu'elles y aient été transportées de force, après les conquêtes des quatre ou trois derniers rois. Malheureusement pour cette hypothèse , les surnoms des familles patriciennes sont loin de répondre toujours à Torigine vraie ou supposée de ces familles. Les seules pour lesquelles on puisse constater un rapport sont les gentes Claudia et Romilia. La première , qui a le cognomen Regillensis Sabinus (3) , était, comme on le sait, venue de Régille en Sabine (4) ; la seconde avait sa patrie sur le territoire de la tribu Romilia, sur la rive droite du Tibre, dans la direction de Véies (5). Cette tribu s'était formée autour du pagus Romilius dont la situation exacte est donnée sans doute par le deuxième cognomen du consul de 299 u. c. = 455, T. Romilius Rocus Vaticanus (6). Ces deux exceptions mises à part, on ne rencontre que des incertitudes, des contradictions ou des impossibilités. Ne par-
(1) Nous ne croyons pas nécessaire de discuter l'hypothèse de Nlebahr qui voit dans ces surnoms l'expression des rapports de patronage ou de proxénie des familles patriciennes avec les villes sujettes ou indépendantes {Hist. rom,, trad* Golbéry, III, p. 234, n. 553). M. Mommsen se demande avec raison comment le patron de Cales aurait pu s'appeler Calenus , c'est-à-dire habitant de Gales (Rôm. Fortch., II, p. 293, n. 112).
(2) V. Fustel, Cité antique, L V, c. II. § 1. Willems, Sénat, I, p. 11-14.
(5) Varr., I.I., V, 55. Festus, p. 270. Paul Diac, 271. Denyg, II, 55. Plut*, Bom., 25.
(6) Le territoire de la tribu Romilia s'étant appelé primitivement les sept pagi (v. n. 5), on peut supposer l'existence d'un pagus Romilius.
Ions point, si Ton veut, des familles dont la nationalité, telle que les modernes ont cru la deviner, n*est point prouvée. Ne disons rien des Furii , dont le nom se retrouve dans les inscriptions archaïques de Tusculum (1) et qui s'appellent Medullini (2), des Lartii, dont le gentilicium dérive du mot étrusque Lar et qui s'appellent Flavi et Rufi (3). Prenons les gentes a\hai.inQs. Elles ont la plupart des cognomina qui ne font aucune allusion à leur provenance. Les Quinctilii s'appellent Vari (4) , les Geganii Macerini (5), les Curiatii Fisti Trigemini (6), les Julii, dont on a vu tout à l'heure les relations persistantes avec Bovillse (7) , Juli , Mentones , etc. (8). Les Clœlii pourtant s'appellent Siculi (9) , ce qui permet à M. Willems d'imaginer une localité répondant à ce surnom, et dépendant de la civitas Albana (10); mais que penser des Servilii qui s'intitulent Fidenates (il)? Ce n'est pas tout. Ces surnoms, tirés de noms de lieux, ne sont pas toujours communs à tous les membres de la gens : quelquefois ils ne désignent qu'une branche. Les Papirii Crassi sont contemporains des Papirii Mugillani (12); les Postumii Tuberti , des Regillenses (13). Il est clair cependant que tous les membres de la gens avaient le même berceau. Enfin le premier en date des Sergii a le cognomen Esquilinus , tandis que ceux qui lui succèdent prennent le cognomen Fidenas. Cette observation est importante. En eflPet, si les
(1) C. /. £., 1, 63, 64, 67, 69-72. Ces Furii étaient peut-être d'anciens clients de la gens Furia ou une fraction ^e cette gens qui, n'ayant pas immigré à Rome, n'était pas entrée dans le patriciat romain. La position de MeduUia est douteuse, mais cette ville devait être au Nord de l'Anio. V. Desjardins, o. c, p. 15.
(3) V. p. 144. Sur l'origine étrusque des Lartii. v. Pauly, Encyhl., IV, p. 788. Le nom des Yolumii Amintini (v. p. 144) se retrouve aussi dans le Nord de l'Etrurie à Pérouse. V. Bull. deW InsL^ 1841, p. 13. C'est de là peut-être que leur est venu plus tard le surnom de Galli.
(10) Sénatf I, p. 13. U attribue une origine analogue au cognomen MacerinilS porté par les Geganii. Cette hypothèse paraît encore plus risquée que la précédente.
(1 1) Y. p. 179. Fid^nes est d'un tout autre côté qu'Albe , au Nord de Rome, sur le Tibre. V. Desjardins, o. c, p. 11.
(13) Y. p. 163. U est vrai que les seconds sont détachés des premiers.
Sergii étaient originaires de Fidènes, et s*ils avaient voulu consacrer ce souvenir par leur surnom , ils n'auraient pas commencé par s'appeler Esquilini. Si, au contraire, leur première résidence était sur l'Esquilin , le surnom Fidenas n'a pas pour objet d'indiquer leur extraction. M. Willems, il est vrai, essaie de démontrer que le cognomen Fidenas est antérieur à l'autre , d'où il suivrait que le premier indique la nationalité des Sergii, et le second le domicile qu'ils se sont choisi , une fois entrés dans le patriciat romain. Mais on a montré plus haut que son raisonnement est purement hypothétique (1).
VII. — Quelles étaient les gentes minores? — Des tribiÂS nistiques qui portent le nom d'une gens patricienne.
On sait que les plus anciennes des tribus rustiques, au nombre de seize, portaient chacune le nom d'une gens patricienne. Ce sont l'iEmilia, la Camilia, la Claudia, la Cornelia, la Fabia, la Galeria, l'Horatia, la Lemonia, la Menenia, la Papiria, la Pollia, la Pupinia, la Romilia, la Sergia, la Voltinia, la Veturia. Ces gentes ne seraient-elles pas originaires de ces mêmes tribus ou cantons rattachés au territoire de la ville par les rois conquérants? Et, dans ce cas , ne faudrait-il pas les compter parmi les dernières venues du patriciat?
Il est remarquable qu'on ne trouve parmi ces gentes aucune de celles que nous avons cru pouvoir, avec plus ou moins de raison, ranger parmi les majores^ ni la Quinctia , ni la Cselia , ni la Cispia, ni TOppia, ni la Julia, ni les autres familles issues d'Albe, ou à qui la tradition prête un rôle quelconque sous les quatre premiers rois. On ne voit d'exception que pour la gens Horatia. Au contraire , on rencontre dans le nombre , outre la Fabia et la Claudia , la seule gens dont les anciens nous disent qu'elle était dans les minores , la Papiria (2). Peut-être la Menenia doit-elle
(1) V. p. 152, 153. Nous ne citons pas les Hermenii, dont le premier en date s'appelle Aqailinus et le second Coritinesanus, parce que nous n'avons peutêtre, sur les cognomina de ces deux personnages » que des renseignements incomplets. Vi p» 145.
(2) Cic, Ad famil.f IX, 21. Réponse à Papirlus Pœtus. Ce Paplr us Fœtus, qui paraît avoir été un homme d'esprit se moquant assez volontiers des autres et de lui-même (Cf. Ad fam.y IX, 15), prétendait qu'il n'y avait jamais eu de Papirii patriciens. Cicéron relève assez vivement ce paradoxe où il n'y a peut-être qu'une satire à l'adresse de ces plébéiens vaniteux qui voulaient à tout prix se trouver des ancêtres patriciens. A l'époque de Cicéron, tous les Papirii
DBS TRIBUS PORTANT LE NOM d'uNE AENS PATRICIENNE. 241
être mise dans la même catégorie. Tite-Live dit que Menenius Agrippa fut délégué par le Sénat auprès des insurgés du Mont- Sacré , parce qu'il avait les sympathies de la plèbe dont il était sorti (1).
Ce sont des faits particuliers. Est-il permis d*en tirer une conclusion générale? La question n'est pas aussi simple qu'elle le paraît. Tous les historiens nous apprennent que la tribu Claudia fut ainsi nommée, parce qu'une partie de son territoire avait été assignée aux clients d'Attus Glausus (2). Ce renseignement ne peut être isolé. La même relation qui existait entre la tribu Claudia et la gens Claudia devait exister entre les autres tribus et les gentes dont elles tiraient leurs noms. Ces tribus étaient donc les territoires où les gentes correspondantes avaient leurs propriétés et leurs clients'. Doit-on ajouter qu'elles y avaient aussi leur berceau, comme on vient de le supposer? Ne peut-on croire tout aussi bien qu'elles s'y étaient établies par droit de conquête? 11 faut se rappeler ce qu'était la conquête chez les Romains. Ils enlevaient aux vaincus une portion de leur sol et la transformaient en ager publicus. Mais cet ager publicm finissait par devenir privatus^ grâce aux usurpations des détenteurs patriciens (3). Quant aux habitants, il est difficile sans doute de déterminer la condition qui leur était faite, à cette époque reculée surtout. Mais comme ils étaient dépouillés d'une partie de leurs biens , il est probable qu'il ne restait aux plus pauvres d'autre ressource que de se mettre dans la clientèle des grandes familles patriciennes, locataires du domaine public, quitte à faire leur possible plus tard pour secouer cette chaîne. Les patriciens, de leur côté, les poussaient de toutes leurs forces dans cette voie. Une lutte s'ouvrit entre l'indépendance de la plèbe et l'esprit d'envahissement du patriciat. Les détails en sont mal connus. On voit seulement que les patriciens cherchaient par tous les moyens à absorber dans leurs domaines les petites propriétés voisines (4). En vertu du même calcul, ils devaient s'efforcer d'attirer dans leur clientèle les propriétaires eux-mêmes. La question des dettes, qui troubla si profondément Rome dès les premières années de la républi-
étaient plébéiens, mais il y avait eu des Papirii patriciens. L'examen des Fastes ne permet pas d'en douter.
(2) T. L., II, 16. Denys, V, 40. Plut., Public, 21. Suet., Tib., 1, etc.
(3) App., B. C, I, 7.
(4) Md.
242 LB8 ORiaiNBS DU SÉNAT ROIUIN.
que, s'explique peut-être par là (1). Oh trouve dans l'histoire du procès de Goriolan, telle qu'elle est racontée par Denys, un détail curieux et qui montre quelle était encore, après la création du tribunat de la plèbe , la puissance du patriciat au sein des populations rurales. Malgré racharnement des tribuns et les justes rancunes de la plèbe , Goriolan est condamné , dans l'assemblée tribute, à une très faible majorité, par onze tribus contre neuf (2). Sur ces neuf, cinq au moins étaient rustiques. C'étaient celles où les patriciens avaient le plus de clients fidèles. Nous cherchions tout à l'heure le sens de certains surnoms patriciens formés avec des noms de lieux. Ne voudraient-ils pas dire que les gentes ou les familles qui s'en paraient étaient les propriétaires du pays? Et ne serait-ce pas pour la même raison que certaines gentes donnaient leur nom à des tribus entières ? Ainsi ces gentes ne seraient pas sorties du territoire de la tribu pour se faire recevoir à Rome dans le patriciat. Elles seraient sorties de Rome pour prendre possession de ce territoire par les armes.
Cette opinion est spécieuse, mais elle ne se soutient pas, considérée de près. Les tribus portant des noms de gentes patriciennes sont au nombre de seize. Or, on ne saurait admettre que seize gentes seulement aient eu des clients et des propriétés en dehors de la ville. On dira que ces seize tribus étaient formées de vingtsix cantons de moindre étendue ou pagi (3), lesquels portaient aussi des noms de gentes patriciennes. Cette dernière affirmation, bien qu'elle soit souvent reproduite (4), est loin d'être prouvée dans sa généralité. S'il y a un pagus Claudius (5), un pagus Lemonius (6), qui donnèrent leur nom à la tribu Claudia, à la tribu Lemonia, en revanche une inscription nous fait connaître 1iii pagus Amintinus (7), du nom de la ville d'Amintinum, dans
(l) V. Fustel, Cité antique, 1. Ill, c. VU, g 3.
(1) VII, 64. Sur ce texte de Denys, v.Momms., Bôm. Trih., p. 9, et flôm. Forsch., II, p. 138, 140. Belot, Cheval, rom., I, p. 422, 424.^Bloch. Quelquêi mots sur la légende de Coriolan, dans les Mélanges de l'Ecole française de Rom. 1881. Rubitschek, De Romanarum trihuum origine ac propagatione, Abhandlungen des archâologisch-epigraphischen Seminares der Unlversitât Wien. 1882.
(3) Denys, IV, 15. V. Belot, Cheval, rom,, 1, p. 394-404.
(4) V. Momms., Rom, Trib., p. 6-7. Lange. Alterth., I, § 63.
(5) Un pagus Claudius parce que, à l'époque où les historiens placent rimmigration d'Attus Clausus , il n'y avait pas encore de tribus rustiques. Ce qu'ils appellent la vêtus Claudia tnbus n'était donc autre que le pagus Claudiuë.
(6) Paul Diac, p. 115.
(7) Orelli, 3796. V. les pagi urbains Sucusanus^ Aventinen$i$, etc., énumérés au ch. Il, 8 2 de la première partie.
DBS TRIBUS PORTANT LE NOM d'UNE OENS PATRICIENNE. 243
le Latium (1). Mais il n'importe. Vingt-six gentes propriétaires en dehors de la ville, sur trois cents, c'est peu. On dira encore qu'il y en avait davantage, que ces vingt-six pagij institués par Servius TuUius en vue des besoins administratifs, étaient formés eux-mêmes de la réunion de pagi préexistants, portant eux aussi des noms de gentes. On peut l'inférer d'un texte de Gaton, cité par Denys, où il est dit que le nombre de ces districts ruraux était indéterminé (2). D'autre part on voit que la tribu Romllia en comptait à elle seule sept (3). Mais ceci nous ramène au temps où Rome faisait ses premiers progrès en dehors de ses murs. Ces districts, avant que leur groupement eût constitué les vingt-six pagi^ n'étaient donc pas alors pour la plupart dépendants de Rome, et, par conséquent, les gentes qui y avaient leurs propriétés et dont ils tenaient leurs noms ne faisaient pas à la même époque partie du patriciat romain. Au reste, la question se présente sous une autre face. Nous reconnaissons que les gentes qui ont laissé leurs noms aux seize tribus n'y étaient pas seules propriétaires, qu'il y avait à côté d'elles place pour beaucoup d'autres possédant dans les mêmes cantons des terres et des tenanciers. C'est ce fait que paraissent exprimer tous ces surnoms patriciens empruntés à des noms de lieux. Mais alors il reste à expliquer pourquoi telle gens plutôt que telle autre a donné son nom à la tribu, d'où lui vient cet honneur qui ne pouvait être conféré arbitrairement. On est porté à croire que la gens privilégiée était la plus importante de la tribu, celle qui y possédait le territoire le plus étendu. Qu'on examine cependant la liste des seize gentes, on sera étonné de n'y voir figurer ni la Valeria, ni la Verginia, ni la Servilia, ni la Furia, ni la Julia, ni la Postumia, ni d'autres qui, marchant à la tête du patriciat, lui fournissant ses généraux et ses politiques, ont dû avoir la plus large part des fruits de la victoire. A la vérité, on y rencontre la Claudia, la Fabia, la Cornelia, la Veturia, qui vont de pair avec les précédentes (4), mais avec elles des gentes dont le rôle est peu considérable, les Papirii, qui n'arrivent au consulat que très tard, les Lemonii, les Camilii, les Pollii, les Pupinii,
(â) Festus, p. 270, et Paul Diac, p. 271, disent qu'elle était formée du territoire que Romulus avait conquis sur les Véiens, et Denys (II, 55 ; Y, 36), ainsi que Plutarque , JRom., 25, dit que ce territoire était appelé les sept pagi.
(4) Sur l'importance respective des gentes patriciennes dans le premier siècle de la république, V. Willems, Sénat, I, p. 69-82.
244 LES ORIGINES DU SÉNilT ROMAIN.
les Voltinii, qui n'y arrivent jamais ni, autant que nous pouvons en juger, à aucune autre fonction publique, et sont pour Thistoire comme s*ils n'existaient pas.
En présence de ces difficultés, nous estimons qu'il vaut mieux s'en tenir à notre première hypothèse, et voir, dans les gentes qui ont donné leurs noms aux seize tribus et aux pagi dont ces tribus ont été formées , celles qui dominaient autrefois dans le pays. La conquête romaine les y laissa, puissantes et riches malgré leurs pertes, jusqu'au jour où elles allèrent s'établir dans l'enceinte du pomérium et furent inscrites dans une des trente curies. Mais dans ce pays qu'elles abandonnaient, il leur restait des terres, des clients, peut-être même quelques familles parentes de race libre qui, demeurées fidèles au sol natal, ne purent être admises dans le patriciat (1). C'est ainsi que leur nom se perpétua dans leur première patrie.
Est-ce à dire que ces seize gentes doivent être toutes rangées parmi les minores ? Et s'il y a des exceptions, quelles sont-elles ? Pour répondre, il faudrait avoir une idée exacte de la topographie des tribus et surtout des pa^i, ainsi que des agrandissements successifs de Vagerromanus sous les rois. Il est clair, en eflfet, que telle gens^ dont le canton était situé dans la proximité de la ville, a pu se faire ouvrir les portos de la cité patricienne avant la période des Tarquins, tandis que telle autre, originaire d'un pays plus éloigné et atteint plus tard par la conquête, a nécessairement une noblesse plus récente. Malheureusement l'un et l'autre élément de la question nous échappent à peu près complètement. On ne peut songer à retracer dans leur détail et leur suite les conquêtes des rois, et, quand on le pourrait, on n'en serait pas plus avancé, attendu que l'on sait fort peu de chose sur l'emplacement des pagi. Il y en a cinq seulement pour lesquels il peut être déterminé. Le pagus Claudius^ que l'on appelait aussi l'ancienne tribu Claudia, vêtus Claudia tribus^ par opposition aux cantons qui y furent ajoutés par la suite. Il était situé sur la rive droite de l'Anio, entre Fidènes et Picetia (2). Puis le pagus Lemonius^ qui commençait au dehors de la porte Capène, le long de la voie latine (3). C'est un de ceux qui ont été rattachés de bonne heure à Rome et dont la gens pourrait faire partie de l'ancien patriciat. On en dira
(1) Cest une hypothèse de M. Belot, Cheval, rom.f II, p. 52-54.
(2) T. L., II. 16. etc. V. p. 229, n. 1. Beloch {Der ItaUtche Bund, p. 29), met pour Picetia Ficulea.
(3) Paul Diac. p. 115.
l'organisation ou sénat et les gentes minores. 245
autant du pagus RomiliuSj sll est vrai qu'il faille le placer sur le Vatican (1). Au contraire, on ne sera pas surpris de voir Cicéron mettre la gens Papiria dans le patriciat nouveau (2), si Ton considère que Vager Papirius était dans les environs de Tusculum (3). Il aurait pu y mettre aussi la gens Pupinia dont le domaine touchait à celui des Papirii (4).