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VIII. — Des effets produits sur l'organisation du Sénat par

l'introduction des gentes minores.

On entrevoit les conséquences que put avoir pour l'organisation du Sénat la présence des gentes minores. Il se partageait en dix décuries, comprenant trente sénateurs, dix de chacune des trois tribus, ou, ce qui revient au même, un sénateur de chacune des trente curies. Chacune des trente curies envoyait donc au Sénat dix sénateurs, un pour chaque décurie. Soit par exemple la décurie n* 1. Elle comprend un sénateur de la curie A appartenant à la tribu des Ramnes ; un sénateur de la curie B, appartenant à la même tribu, et ainsi de suite jusqu'à la dixième curie I de ladite tribu. Puis vient un sénateur de la curie A', appartenant à la tribu des Tities, et la série continue jusqu'à la curie I'. Elle recommence à partir de la curie A" de la tribu des Luçeres. H n'est pas douteux que les curies de chaque tribu ne fussent rangées dans un ordre déterminé. Nous en avons pour preuve l'analogie des quatre tribus urbaines qui, bien qu'instituées simultanément et sur un pied d'égalité, n'en étaient pas moins classées hiérarchiquement (5). Si nous passons à la deuxième décurie, à la troisième, à la quatrième, etc., nous retrouvons toujours la succession de trente curies fournissant chacune un sénateur. Inversement, en prenant le tableau dans un autre sens, nous voyons que la curie A envoie dix sénateurs, un pour la décurie no 1, un autre pour la décurie n© 2, etc., et ainsi des suivantes, jusqu'à la décurie Y^, la dernière de la troisième tribu.

Ce classement symétrique n'était plus possible depuis les remaniements opérés par Tarquin. Tant que le Sénat n'avait connu

(1) V. p. 238, n. 5 et 6.

(3) Festus, p. 233, et supplém., p. 394. V. Desjardins , Essai sur la topographie du Latium, p. 169.

(4) Festus, ibid,', Desjard., ibid,

(5) V. Bccker, AUerth., II, I, p. 165. n. 55. Momms., flôm. Trih,, p. 100, n. 78.

d'autre cause de désorganisation que la disparition graduelle des gentes, rien n'avait été changé. La curie n'envoyait plus ses dix sénateurs , la décurie ne comptait plus ses trente membres au complet, mais les cadres, plus ou moins remplis, étaient demeurés intacts. Il n'en allait plus de même , maintenant que d'autres gentes avaient succédé aux gentes éteintes sans pouvoir prétendre à les remplacer. Il n'est pas besoin d'une longue démonstration pour être assuré que dès ce moment l'ordre antique fut pour jamais bouleversé. Un texte de Cicéron, celui qui nous apprend que les gentes minores votaient, c'est-à-dire étaient classées les dernières, suffit (1). Car chaque curie, suivant les pertes qu'elle avait dû réparer, contenait un nombre plus ou moins grand de gentes majores et de gentes minores qui ne pouvaient être placées sur la même ligne. Supposez la curie B de la première tribu. Si les gentes minores succédant dans cette curie à celles qui avaient disparu avaient aussi hérité de leur place, si elles avaient figuré au même rang sur la liste, fidèle tableau de la hiérarchie sénatoriale, elles auraient passé avant les gentes majores des curies C, D , E , etc., de la même tribu, avant les gentes majores des tribus suivantes. Or nous savons qu'il n'en était rien et qu'au contraire les gentes minores se trouvaient , par rapport à toutes les autres, dans une situation inférieure. Il est donc évident que les sénateurs ont dû être groupés suivant des combinaisons nouvelles.

Il faut partir de deux faits : 1® Les gentes majores de n'importe quelle curie passaient avant les minores ^ quelle que fût la curie de ces dernières. 2® Malgré ce bouleversement, l'ordre des curies et des décuries fut maintenu. On le verra plus loin (2). Ainsi l'on est amené à se représenter de la manière suivante l'organisation nouvelle du Sénat. Le Sénat, comme \q corps équestre, se partage en deux groupes numériquement égaux, ou à peu près, celui des gentes majores et celui des gentes minores j le premier comprenant les débris des anciens Ramnes, Tities, Luceres, que leur commune opposition au patriciat nouveau porte de plus en plus à se rapprocher et à se confondre. Cependant les sénateurs du premier groupe sont toujours rangés comme autrefois , alors qu'ils constituaient le Sénat tout entier. Les trente curies depuis la curie A jusqu'à la curie I" continuent à être représentées dans les dix décuries. Il y a cette seule différence que les représentants ne sont pas toujours au nombre de dix, de sorte que les décuries, telles qu'elles

(1) De Rep., Il, 20.

(2) V. ch. II,§5.

l'absorption des gentes minores par les majores. 247

sont formées par les gentes majores , n*arrivent pas à leur eflfectif de trente sénateurs. Mais elles sont complétées par les gentes minores. En effet , la série des trente curies , épuisée pour les unes, reprend pour les autres dans le même ordre, et les lacunes sont comblées. Pour être clair, considérons encore une fois la curie B. Sur dix gentes majores qu'elle fournissait, supposons qu'il lui en reste cinq dont les cinq représentants gardent leurs places dans les décuries n®* 1, 3, 5, 7, 9. Supposons, d'autre part, que les décuries restantes, n»" 2, 4, 6, 8, 10, après avoir reçu le contingent complet de toutes les autres curies , arrivent au total respectif de vingt-neuf sénateurs. Il manque à chacune de ces cinq décuries un trentième membre qui sera fourni par les cinq gentes minores de la curie B, lesquelles , dans le tableau formé par le deuxième groupe sur le modèle du premier , prennent , dans les décuries n" 2, 4, 6, 8, 10, les places laissées vacantes.

IX. — L'absorption des gentes minores par les majores. — Si les gentes minores avaient une politique distincte. D'une hypothèse de M. Mommsen sur la gens Claudia.

Cette infériorité des gentes minores dut disparaître en même temps et pour les mêmes causes que l'ancienne hiérarchie séna*toriale (1). Dès les premières années de la république , on voit à la tête du Sénat des membres des gentes minores. Les Menenii (si tant est qu'ils appartiennent à cette classe) arrivent au consulat en 251 u. c. = 503 , les Claudii en 259 u. c. = 495 , les Fabii en 269 u. c. = 485. Il est vrai que la Papiria est, de toutes les gentes patriciennes , la dernière arrivée à la souveraine magistrature. Le premier Papirius dont les Fastes consulaires fassent mention est L. Papirius Mugillanus cos. en 310 u. c. = 444 et appelé , Tannée suivante , avec son collègue L. Sempronius Atratinus , à inaugurer la censure (2). Encore l'existence de ce personnage a-t-elle soulevé des doutes qui s'étendent à un autre Papirius dont Tite-Live fait un interroi en l'an 333 u. c. = 421 (3). Toutefois nous aimons mieux nous ranger à l'opinion de M. Boor (4), qui tout en abandonnant le consulat de L. Papirius croit à la réalité de sa censure. Les Papirii apparaissent plus tôt dans les

(2) T. L., IV, 7, 8. Cic, Àd famil., IX, 21. Denys, XI, 63. Zonar., VII, 19.

(3) IV. 43. V. Momms., Chronol., p. 93. Staatsr., Il, p. 323, n. 4.

(4) Fasti eensorii, p. 36, etc. Cf. Schwegler, Rôm. Gesch.^ III, p. 117, etc.

Fastes sacerdotaux. Asconius connaît un M. Papirius grand pontife à l'époque de la deuxième sécession, en 305 u. c. = 449 (l). Un autre Papirius portant le prénom de Caius fut , d'après Denys , le premier grand pontife après la chute de la royauté (2). Le môme Denys nous apprend qu'un M' Papii'ius ouvrit la série des rois des sacrifices (3). Enfin, le jurisconsulte Pomponius mentionne un Sex. Papirius contemporain de Tarquin le Superbe (4). Ce Sextus devient ailleurs un Publius (5). M. Mommsen tient ces traditions pour apocryphes (6). Humiliés d'avoir été si longtemps écartés du consulat , les Papirii se seraient dédommagés en mettant leur nom en tête des listes des prêtres comme de la liste des censeurs. Sans doute, tous ces Papirii ont été multipliés sans raison. Ainsi les deux dont il est question dans Pomponius n'en font évidemment qu'un, et celui-ci reste encore plus que suspect. De même le premier grand pontife est peut-être identique à cet autre Papirius dont Denys fait le roi des sacrifices et auquel Festus substitue un Sulpicius (7). Mais il n'en est pas moins certain que la gens Papiria a tenu de bonne heure une place importante dans l'histoire religieuse de Rome. La preuve en est dans l'existence du recueil désigné sous le nom de code Papirien. La date et l'auteur de cette première codification des lois romaines ne sont pas bien connus. Il est acquis cependant qu'elle était l'œuvre d'un Papirius ou de plusieurs, et, quant à l'époque de la rédaction , on s'accorde généralement à ne pas la considérer comme postérieure au décemvirat (8).

Si l'on ne considérait que la brillante et rapide fortune des Claudii et des Fabii, on serait tenté de croire que l'avènement du patriciat nouveau eut pour résultat final l'eflFacement ou la subordination de l'ancien ; mais l'élévation bien plus lente de la gens Papiria , la destinée tout à fait obscure de la Pupinia , la place qu'occupent encore dans les annales de la république des gentes appartenant plus ou moins notoirement à la vieille noblesse , la Quinctia , la Julia ; enfin l'impossibilité où nous sommes de faire entre les diverses gentes une classification assez complète pour

(1) In Cornelianam, Orelli, p. 77.

(4) Dig., I, de origine juris, 2.

(5) /btd., 36.

(6) Bôm. Fortch,, I, p. 116.

(8) Bouché-Leciercq, Les pontifes de l'ancienne Rome, p. 191-194.

l'absorption des gentes minores par les majores. 249

servir de base à une théorie générale, tout nous avertit que cette conclusion serait sans aucun fondement.

Deux familles, malgré leur admission récente dans le patriciat, arrivent rapidement à s'y créer une situation prépondérante. C'est un fait que nous devons constater, mais dont les causes nous échappent. Il n'en a d'autre peut-être que la valeur des hommes, ou la richesse des ressources dont ils disposaient. La clientèle desClaudii, celle des Fabii était considérable (1). Ce qu'il faut remarquer, c'est que rien dans l'histoire de ces deux familles ne décèle leur origine plébéienne ; que rien non plus dans cette histoire ne nous autorise à soupçonner chez les gentes minores une politique commune opposée à celle des majores.

Loin de témoigner la moindre complaisance pour la plèbe, les Fabii, sitôt qu'ils commencent à figurer dans les Fastes, se montrent à nous comme les chefs de la réaction patricienne qui suit le meurtre de Sp. Cassius. Durant sept années, de 269 u. c. = 485 à 275 V. c. = 479 , ils se succèdent dans le consulat. Il est vrai que, la sixième année, ils passent tout à coup dans l'autre camp. Les historiens ne s'expliquent pas sur les causes de ce revirement. Comme il précède de peu la fameuse campagne sur le Crémère (275 u. c. = 479), on a supposé que les patriciens, se révoltant à' la longue contre l'ascendant des Fabii, avaient fini par les contraindre à une sorte d'exil. Les Fabii auraient dû chercher dans la plèbe un point d'appui contre les attaques venues de leur caste (2). On pensera ce qu'on voudra de cette conjecture. Il est certain seulement que les Fabii ne furent pas les seuls à prêcher la modération au patriciat. Ils partagèrent ces sentiments, non seulement avec les Menenii (3), mais avec les Valerii (4), et, ce qui est plus remarquable, avec des membres de la gens Jnli'd (b) et de la gens Quinctia (6). Ce n'est donc point par là que les familles nouvelles se distinguaient des anciennes.

On connaît le rôle prêté par les historiens anciens aux Claudii. En eux s'incarnent toutes les résistances du patriciat. M. Momm-

(1) V. les textes cités sur l'immigration d'Attus Claiisus (p. 229, n. l), et ceux relatifs à la campagne du Grémère (p. 112).

(2) V. Schwegler, Rom. Gesch., H, p. 494-529.

(4) Le personnage de.Valerius Publicola est connu. Sur son frère, Manius, v. Denys, V, 50; VI, 39, 83. T. L., II, 30. Sur le fils de Publicola, Publius, v, Denys, IV, 49, etc., etc.

(5) Denys, VIII. 90.

(6) T. L., II, 56, 57, 60. Denys, IX, 43.

sen rejette cette tradition. Poiir lui , les Glaudii sont victimes d'une calomnie. C'est Tannaliste Licinius Macer qui les a dépeints sous ces couleurs odieuses par haine pour C. Claudius Pulçher COS. en 662 u. c. = 92, un des représentants notables du parti sénatorial. Nulle injustice plus grande dans Thistoire. Ces esprits étroits sont ouverts à toutes les nouveautés. Ces aristocrates superbes ont toujours favorisé les progrès de la démocratie. Ces conservateurs sont des révolutionnaires (1).

Il ne peut entrer dans notre pensée de traiter à fond une question qui ne touche qu'indirectement à notre sujet. Quelques observations suffiront.

Est-il vraisemblable que Tesprit de parti ait pu travestir à ce point les actes d'une famille dont le nom remplit Thistoire romaine depuis les origines de la république jusqu'à sa fin et au delà? Comment se fait-il que personne n'ait protesté, ou que les réclamations n'aient point empêché le mensonge d'étouffer la vérité? Car enfin, quand Tite-Live écrivait, la famille Claudia était plus florissante que jamais : son chef était le beau-fils de l'empereur, bientôt son fils adoptif et son héritier (2). D'autre part , les faits falsifiés ne se perdaient pas tous dans un passé fabuleux. Il y en avait qui se trouvaient placés en pleine lumière historique, ou à peu près, dans le milieu du cinquième siècle de Rome.

Il y a une double erreur au fond du paradoxe de M. Mommsen. D'abord, il n'est pas vrai que les goûts raffinés, que l'activité intellectuelle dont il fait avec raison honneur aux Claudii soient un indice de leurs tendances plébéiennes. C'est là , au contraire , un trait commun à la plupart des patriciens. L'étroitesse d'esprit, la grossièreté des mœurs , le mépris pour les délicatesses de la vie, pour les lettres et les arts, sont le propre de la plèbe. Scipion est patricien de même que Flamininus; Caton et Mummius sont plébéiens (3). Puis, de ce que les Claudii sont des démagogues, il ne s'ensuit pas qu'ils soient des amis de la plèbe et des ennemis du patriciat.

L'alliance du patriciat et de la populace de Rome, ligués contre la plèbe rustique, remontait aux débuts de la lutte entre les deux ordres (4). Elle fut reprise avec une audace extraordinaire par

(1) Momms., Die patHcisehen Claudier. Rom, Fortch., I, p. 287-318.

(2) Les neuf premiers livres de Tite-Live ont été écrits 'e^tre 727 u. c. = 27, et 734 u. c. =: 20 (V. Teuffel, litt. LaQ, bien avant la disgrâce de Tibère.

(3) V. Belot, Cheval, rom,^ II, ch. 2 : La noblesse urbaine du patriciat.

d'une HYPOTQÈSB de m. MOMMSEN sur la gens CLAUDIA. 251

App. Claudius Gsecus, censeur en 442 u. c. = 312. On Ta comparé à César. Il serait plus juste de voir en lui un précurseur de Sylla. Il n'avait pas seulement, au plus haut degré, l'orgueil de son nom, ainsi que le prouve l'anecdote des boucliers suspendus au temple de Bellone (1). Il fut l'adversaire passionné de cette noblesse mixte, patricienne et plébéienne, qui, depuis les lois de Licinius , s'était substituée au patriciat pur (2). Il combattit la loi Ogulnia (3). Il essaya même de rendre au patriciat la possession exclusive de la magistrature consulaire (4). Le même homme cependant relevait les affranchis de leur déchéance , les poussait dans le Sénat (5), leur ouvrait l'accès de toutes les tribus (6), Mais ces actes n'étaient nullement en contradiction avec les précédents. Ils se rapportaient les uns et les autres à un plan très arrêté et qui peut se définir en deux mots : la restauration de la caste patricienne, soutenue par un peuple de clients. Ces clients, depuis la ruine de l'ancienne clientèle, on ne pouvait les demander qu'au prolétariat urbain composé en grande partie d'affranchis (7). Répandre les affranchis dans les trente et une tribus rustiques, au lieu de les tenir parqués dans les quatre urbaines , c'était donc en réalité leur livrer les comices , car, tandis que les habitants de la campagne venaient très rarement à Rome, les affranchis s'y trouvaient en grand nombre et l'emportaient dans les tribus où ils votaient. Les admettre dans le Sénat, c'était ajouter leurs voix à celles des patriciens survivants, et reformer avec cette coalition une majorité hostile à la fraction plébéienne (8). Ainsi faisait Sylla quand il peuplait la curie de gens de rien dans le moment où il écrasait la noblesse équestre (9). Pour ces aristocrates de vieille roche, il était moins dur de voir siéger à leurs côtés des humbles « humiles » leurs créatures , que ces parvenus

(1) Plin., H. N.y XXXV, 3, édit. Detlefsen.

(2) V. T^nge, Alterth., II, § 97.

(4) /d., X, 15. M. Mommsen conteste sans aucune raison ces deux faits, dont le dernier est rapporté aussi, avec des détails différents, il est vrai , par Gicéron, Brutus, 14.

(5) Diod., XX, 36. T. L., IX, 46. Suet., Claud.,U, V. Willems , Sénal, I, p. 184.

(6) Diod. et T. L., l e,

(8) De 442 n. c. = 312 (date de la censure de Claudius) à 538 u. c. = 216, le nombre des sénateurs curules plébéiens dépasse légèrement celui des patriciens. V. Willems, Sénat, I, p. 267-282.

(9) V. Sali., Catilin., 37. Denys, V, 77. V. Willems, Sénat, I, p. 407.

252 LBS ORIGINES DU SÉNAT ROlCAIN.

insolents qui osaient se prétendre leurs égaux. Si, lancé sur cette pente, Appius finit par dépasser le but, la faute en est aui patri-^ ciens eux-mêmes qui refusèrent de le suivre dans cette aventure et dont Topposition l'exaspéra.

Chose singulière ! Deux siècles et demi plus tard, au plus fort de la lutte entre la noblesse sénatoriale et les populations ita« lionnes conduites par les chevaliers des municipes, quelques traits de cette grande figure semblent revivre dans celle d*un autre Glaudius^ agitateur médiocre^ sans convictions et sans idées, mais resté fidèle , dans une carrière bien différente , à l'esprit de sa race. C'est avec les bandes recrutées sur le pavé de Rome que P. Claudius , l'élégant patricien , devenu tribun de la plèbe , fait voter la loi d'exil contre le plus illustre des hommes nouveaux , « l'homme d'Arpinum (1), » Cicéron.

La personnalité d'App. Claudius le décemvir a paru également faussée par les anciens. Son histoire, telle qu'ils la retracent, peut se résumer ainsi : il commence par courtiser la multitude pour en devenir ensuite le tyran, puis il succombe dans un soulèvement où les plus modérés des patriciens tendent la main aux plébéiens. M. Mommsen signale dans ce caractère des contradictions où il retrouve le mélange de deux traditions opposées, la plus ancienne qui voit en Appius ce qu'il était réellement, un fauteur de la plèbe , l'autre qui veut à tout prix le ramener au type classique des Claudii. Si Appius Claudius périt de mort violente , ce fut de la main des patriciens (2). Plus tard, ceux-ci ne furent pas fâchés de faire retomber sur la plèbe la responsabilité de ce meurtre, et, eu même temps , de l'instruire, par cet exemple , à se défier de ses flatteurs et à reconnaître dans les nobles ses véritables amis.

Il faut convenir que l'histoire du deuxième décemvirat , avec les incidents dramatiques dont elle est surchargée et qui dissimulent mal l'insuffisance des documents , fait la part belle au scepticisme. Pourtant on ne voit pas de raison pour contester le fond même du récit de Tite-Live , de Denys , de Diodore , et surtout pour le mutiler d'une manière aussi arbitraire. Car il importe de ne pas l'oublier , si , dans le personnage de Claudius le décemvir, on ne veut tenir pour authentique que le démocrate du début , c'est en vertu d'une opinion préconçue , laquelle se fonde principalement sur une interprétation erronée du rôle de

(1) Cic, Ad AtHc, I, 16.

(2) V. Ihne, Bôm. Gesch,, I, p. 166. Cet historien poasse Jusqu'à ses dernières conséquences la critique de M. Mommsen.

d'une HTPOTHÈSB de m. MOMMBBN sur la &ENS CLAUDIA. 253

Claudius le censeur. Cette opinion étant écartée , le portrait bien que dessiné avec trop peu de netteté, n'a rien de choquant. On dit qu'Appius admit des plébéiens au partage du décem virât. M. Willems a montré que cela n'est pas (1). Mais quand cela serait , il faudrait encore savoir de quels plébéiens il s'agit. Tite-Live nous apprend qu'il choisit pour collègues des hommes obscurs dont il pût faire ses instruments (2). On reconnaît les procédés du censeur. On ajoute qu'il n'aurait pas été assez fou pour s'aliéner à la fois les patriciens et les plébéiens. Singulière théorie qui ne veut pas qu'un homme d'Etat puisse commettre une faute sans mentir à la vraisemblance. On insiste sur le fait même de la promulgation des Douze Tables. Etait-il donc l'ennemi des plébéiens , l'homme qui rédigea ce code si longtemps réclamé par leurs tribuns et si obstinément refusé par leurs oppresseurs? Mais on oublie que les dix premières tables furent l'œuvre du premier décemvirat (3). Les deux dernières, si l'on en croit Diodore (4), furent publiées après la chute d'Appius, par les consuls Valerius et Horatius- D'ailleurs la suppression du tribunat se prolongeant autant que le décemvirat était pour les patriciens un avantage tel qu'il ne paraissait peut-être pas acheté trop cher par la concession de l'égalité civile et la publication d'une loi écrite. Enfin , cette loi même, qui leur maintenait la propriété exclusive des magistratures, qui interdisait aussi formellement que jamais les mariages entre les deux ordres, leur réservait quelques compensations dans leur défaite. Qu'était-ce donc au juste qu'App. Claudius? Un simple ambitieux? Un oligarque, dont le joug a. été trouvé trop lourd , même par son propre parti ? Le problème est difficile ; mais, puisque rien ne l'empêche, pourquoi ne pas l'accepter dans les termes où les anciens l'ont posé ?

Au reste, il n'est pas nécessaire d'asservir tous les Claudii à une même politique traditionnelle. Si, en l'an 585 u. c. = 169, le censeur C. Claudius Pulcher reprend contre son collègue Ti. Sempronius Gracchus le patronage des affranchis (5), en revanche on trouve le consul de l'an 611 u. c. = 143, Appius, parmi les partisans de la loi agraire de Ti. Gracchus (6), laquelle n'était pas, comme on sait , très favorablement accueillie du prolétariat de

(1) Sénat, I, p. 51^8.

(3) T. L., III, 34. Denys, X, 57. Zonar., VII, 18.

(4) XU, 26*

(6) ApPm 0. G., I, 13. Plut., m. Qrauh.9 9.

Rome. Quand une famille a une histoire plusieurs fois séculaire, il serait étonnant de ne pas rencontrer ses membres dans les camps les plus divers. La vérité , qu'il était important de rétablir, c'est que la gens Claudia , au lieu de se distinguer par ses sympathies pour la plèbe, ainsi que le prétend M. Mommsen , s'est , au contraire, signalée plus d'une fois par l'ardeur de ses passions patriciennes. Car la plèbe , dont elle a si souvent recherché les suffrages , était une fausse plèbe qui n'avait de l'autre que le nom.

Il n'est fait mention que dans deux circonstances d'un antagonisme entre les familles anciennes et les nouvelles. C'est quand Tite-Live dit que les patres minorum gentium formaient dans le Sénat le parti de Tarquin l'Ancien (1), et quand il les représente concourant à l'usurpation de Tarquin le Superbe (2). Mais il est à peine besoin de noter que ces détails , assez bien inventés du reste, sont purement imaginaires. Il n'est plus question de rien de semblable après la chute de la royauté. Ce n'est pas à dire que très probablement les deux fractions du patriciat n'aient pas été pendant un certain temps opposées l'une à l'autre; mais leur opposition s'est effacée assez tôt pour que le souvenir même en ait péri. Ce prompt rapprochement fut facilité sans doute par l'épuisement progressif de la noblesse patricienne, par la désorganisation du Sénat primitif, et aussi par l'apparition d'un ennemi commun , la plèbe. Mais il y a une autre cause toute générale dont on constate les effets à chaque période du développement de Rome. L'histoire du peuple romain est celle d'une aristocratie qui n'a jamais cessé de s'ouvrir à des éléments étrangers, mais qui en même temps a su les intéresser à l'ordre de choses où ils entraient comme s'ils en avaient de tout temps fait partie. C'est ainsi que les chefs de la plèbe, devenus les égaux des patriciens, finirent par former avec eux une noblesse nouvelle , non moins dédaigneuse que l'ancienne. C'est ainsi que plus tard on vit tous les Italiens, admis enfin au droit de cité, en revendiquer le privilège avec un orgueil jaloux (3), non moins exclusifs dans leurs prétentions à l'égard des provinciaux que les Romains l'avaient été jadis à l'égard de leurs propres ancêtres. C'est cette puissance d'assimilation qui est déjà sensible dans l'absorption du deuxième patriciat par le premier. C'est elle qui caractérise la race et qui fera sa fortune, car elle la rendra capable de garder l'empire après l'avoir conquis.

(3) V. Tac, Ann., XI, 23.

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