‹ Les origines du sénat romain:Chapitre 94 sur 116 · LA PLÈBB NB DÉRIVE PAS EXCLUSIVEMENT DE LA CLIENTÈLE · texte numérisé non relu

LA PLÈBB NB DÉRIVE PAS EXCLUSIVEMENT DE LA CLIENTÈLE

Rome, une portion du domaine public (1). Denys lui-même ne craint pas de se contredire en ajoutant qu'elle était déserte et couverte de bois (2). Si Ton considère que la loi Icilia était un des rares monuments échappés au désastre de Toccupation gauloise, que Denys en avait pu lire le texte gravé sur une stèle de bronze dans le temple de Diane (3), on sera bien près de faire incliner la tradition devant le fait; mais un examen plus attentif démontre qu'il n'est pas impossible de les concilier. Denys ne dit pas que l'Aventin fût.désert tout entier, mais simplement qu'il n'était pas peuplé dans toute son étendue (4). Et ce n'est pas une précaution pour rester d'accord avec lui-môme , car dans les dispositions de la loi, telles qu'il les fait résumer devant le Sénat par Icilius, très probablement d'après le document original , il y en a une*qui met à l'abri de toute mesure spoliatrice les propriétés privées (5). L'Aventin n'était donc pas uniquement une propriété de l'Etat. Le nom même est significatif. M. Jordan remarque que le mot Aventinus n'est autre qu'un adjectif (de AvenSy Avert" tum?) sous-entendant le mot pagus^ <jomme Pàlatinus, Esquilinus (6). On ne prétendra pas sans doute qu'il en est de l'Aventin comme du Quirinal, qu'il ne s'est pas appelé ainsi dès le principe. Ce serait une hypothèse sans raison. Ce qui est vrai, c'est que l'établissement d'Ancus n'a pas été aussi considérable que les historiens sont portés à se le figurer. Mais ceci importe peu. Il suffit que l'Aventin ait été assigné par ce roi aux vaincus et qu'il soit devenu tout aussitôt le quartier, la citadelle et le sanctuaire de la plèbe. La conclusion de ce double fait ressort d'elle-même : ces vaincus étaient des plébéiens.

- Une preuve que le patriciat n'était pas si empressé à accueillir les étrangers, c'est l'opposition qu'il fit à l'élévation des familles nouvelles par Tarquin l'Ancien. On répondra qu'en dépit de nos efiforts l'origine de ces familles n'est pas suffisamment éclaircie , qu'elles pouvaient être formées d'anciens clients repoussés à ce titre, que d'ailleurs il s'agissait alors, non pas tant de créer des patriciens nouveaux que de bouleverser toute la constitution en créant trois tribus nouvelles à côté des anciennes. Mais un pareil

(l) V. Schwegler, Kôm, Geseh*, It. p. 598, n. 3; I, p. 605-606. Ihne . Rôm. Gêich., p. 39-42. Wiltems, Droit public, p. 32. (i) X, 31.

(4) 31 : « oOx ^'KOLQ xàxt (f>xetTo. »

(6) Topogr., I, 1, p. 183 et 280, n. 45. V. les pages 19 et 20 de ce volume.

projet aurait-il pa être conçu si les patriciens de Rome, renforcés de ceux des villes soumises, appuyés sur leurs clients et sur ceux de leurs nouveaux alliés, n'avaient eu en face d'eux que les clientèles des gentes disparues ? Cet élément était-il dès lors assez puissant , la pression qu'il exerçait assez forte pour faire éclater les cadres des vieilles institutions ? Le même doute n'est plus permis si ces institutions étaient battues en brèche par le flot des populations voisines , « par l'aristocratie des cités conquises jalouse de participer aux droits de l'aristocratie conquérante (1). » On pourrait ajouter que le nombre des gentes était limité, qu'il devait rester dans un rapport exact avec les autres divisions de la cité. Mais cette raison paraîtrait hypothétique. Elle est d'ailleurs superflue. Une observation plus simple peut en tenir lieu. Croire que la Rome patricienne reçût dans son sein, sans réserve aucune, avec une entière égalité de droits, tous ceux qu'elle avait vaincus , qu'elle invitât les sénateurs de Tellène , de Fidènes , de MeduUia, de Politorium, de Camerium, de Mugilla, de Carventum, etc., à prendre place dans son propre sénat ou à se présenter dans ses comices , soutenus par la foule de leurs clients, c'est la supposer non pas seulement au-dessus de toutes les idées , de tous les préjugés de l'antiquité, mais indifférente même à son ^lut, car une telle politique, pratiquée dans ces proportions, aboutissait, non pas à la fusion des vaincus et des vainqueurs, mais à l'absorption , à l'annulation des vainqueurs par les vaincus. On ne.peut se faire une idée , même approximative , de l'importance des villes soumises. Elles étaient probablement loin d'égaler leur heureuse rivale. Toutefois, on ne se persuadera pas que leurs gentes réunies n'eussent pas opposé au patriciat romain un contrepoids menaçant. Mais Rome ne commettait pas de ces imprudences. Il est bien vrai qu'elle fut toujours , qu'elle était dès lors la moins exclusive des cités anciennes. On en a déjà fait la remarque, et il est à propos d'y revenir. C'est le trait propre de son génie, le secret de sa fortune, et elle en avait elle-même le vif sentiment , qu'elle traduisit plusieurs fois par la bouche de ses orateurs et de ses historiens. Mais la force d'expansion qui résidait en elle n'agissait jamais sans être contenue et modérée par une force contraire. L'histoire de l'élévation des gentes minores les montre toutes les deux à l'œuvre et en conflit dès les temps les plus reculés. Et toujours il en fut ainsi. Le patriciat, on peut

(1) Guizot, Hûu de la ciwlUation en France^ t. IV, p. 6. Cité d'après M. Be* lot, Cheval, rom», II, p. %\.

LA PLÈBB NB DÉRIYB PAS BZeLUSIVEMBNT DB LA GLIBNTÈLB. .261

le dire, fonda la tradition de la politique romaine. Alors qu'il était , non une caste , mais le corps même des citoyens, là cité, il tint ses rangs ouverts , non pas assez pour être envahi , assez néanmoins pour réparer ses pertes , pour récompenser les services, pour les provoquer, pour s'assurer des appuis solides là même où il ne pouvait trouver que l'impatience du joug et le ressentiment de la défaite. Les rois le poussaient dans cette voie, toutes les fois qu'il montrait quelque répugnance à y marcher. Puis , quand le cours des événements eut amené le patriciat à se resserrer sur lui-même, quand ilfut devenu une aristocratie étroite et jalouse, et qu'à la cité patricienne eut succédé la cité plébéienne, la même politique fut reprise par cette dernière sous l'impulsion énergique des tribuns, et cela d'autant plus hardiment que la cité plébéienne n'avait pas, comme la patricienne, à se. défier des nouveaux venus. Plus les plébéiens étaient nombreux , plus ils étaient forts dans leur lutte contre l'oligarchie. Aussi voit-on que la formation de tribus nouvelles est toujours accompagnée d'une victoire de la plèbe (1). C'est l'époque où le droit de cité fut octroyé par de grandes mesures collectives. Mais quand l'Etat fut pacifié, et qu'au lieu de voir dans les étrangers des alliés pour les aiàer à conquérir leurs droits, les Romains ne virent plus en eux que des intrus qui demandaient à les partager, les mêmes raisons qui avaient engagé les patriciens à se montrer moins prodigues se reproduisirent et entraînèrent les mêmes effets. On en revint au système des concessions partielles adroitement ménagées qui avait été celui du patriciat et qui fut pratiqué encore par les empereurs.

Les conquêtes de la royauté furent, dit-on, perdues par la république. Ceci revient à dire, non pas que cette partie de la plèbe indépendante de la clientèle n'a pas existé , mais qu'elle a disparu durant le quatrième siècle av. J.-C. Encore faut-il ne pas tenir compte des étrangers transportés dans la ville. Assurément la révolution de 509 av. J.-C. détermina un arrêt et même un recul dans la marche de Rome vers la domination. La conséquence dut être que le nombre des plébéiens de race libre resta stationnaire , diminua même, jusqu'au temps où, par la prise de Véies, le mouvement en avant recommença pour ne plus s'arrêter. Mais ce nombre ne fut pas réduit à rien , pas plus que Rome ne fut ramenée à son point de départ. 11 n'est pas facile de fixer les limites de son territoire avant la période conquérante

(1) V. Belot, Chenal, rom,, l, p. 365.

262 LB8 ORIGINES DU 6ËNAT ROICAIN.

d'Âncus et de Tarquin. Quelques points cependant pourront en donner une idée. Les fosses Cluiliennes, qui marquaient la JErontiëre du côté d'Albe , étaient à cinq milles sur la voie latine (1). Le bois de Dea Dia^ une des stations de la procession des Ambar» valia , était à la même distance sur la voie Gampanienne (2). Enfin, un sacrifice offert au dieu Terme, à la sixième pierre milliaire de la voie Laurentine , rappelait encore aux contemporains d'Auguste les humbles débuts de la grandeur romaine (3). Les progrès sont sensibles au lendemain de la retraite sur le mont Sacré, lors de la formation des dix-sept tribus rustiques. Au N.-E., la tribu Crustumina, sur la rive gauche du Tibre, au delà de Fidënes (4), dépassait certainement la ville de Grustumerium, située à plus de vingt kilomètres de Rome (5). Dans la direction de Tibur , la frontière semble rentrer un peu , car Gabies, à plus de dix-sept kilomètres sur la route de Préneste (6), figure encore parmi les villes indépendantes après la chute de Tarquin (7). Mais, d'autre part, CoUatia, à la même hauteur à peu près, entre Gabies et TAnio (8), est soumise dans les derniers temps de la royauté (9), et depuis ne paraît pas avoir recouvré son indépendance (10). Vers le S.-O., on a vu que Vager Papirim et Vager Pupinim, qui ont été les noyaux des deux tribus de ce nom, allaient jusque dans le voisinage de Tusculum (il), c'est-à-dire sans doute à vingt kilomètres (12). A côté, Rome est maîtresse de BoviUse, la patrie des

(1) T. L., I, 23 ; II, 39. Denys, III , 4. Environ 7,400 mètres. Denys dit quarante stades (VIII, 22).

(2) Marini, Atti e monumenti de' fratelli Arvali, tav. xliii, année 224. V. Strabon, y, III, 2. L'identité de la cérémonie des Ambarvalia et de la fête de Dea Dia célébrée par les Arvales a été démontrée par M. Uenzen, Acta firatrum Arvalium, p. 47.

(3) Ovid., Fast,, II, 679.

(4) Fidënes était voisine de la tribu Claudia. Celle-ci était donc plus rapprochée de Rome que la Crustumina.

(5) La distance de Vager Crustuminus ^ séparé par le Tibre de Vager de Véies est de 16 milles = 23,708 mètres, le mille éUnt évalué à I.481»,7ô. V. Plin., H. iV., III. 5, édit. Detlefsen.

(6) V. Desjardins, Essai sur la topographie du Latium, p. 145.

(7) T. L . I, 60. Sur la situation particulière faite à Gabies, v. Beloch, Der Ualische Bund, p. 47.

(8) Dix milles environ = 14,800 mètres. V. Desjardîns, o. c, p. 142-143, et la carte.

(9) T. L., I, 38, 57, 59; Denys, III, 50; IV, 64. (tO) Il n'en est plus question.

(12) Tusculum est à vingt-deux. V. Smith, DictiotMry of greek and roman geo" graphy^ et Desjardins, o. c, carte.

LA PLÈBB NB DÉRfTB PAS BXGLUSITEMBNT M LÀ CLIENTÈLE. 263

Jules, et plus loin, à plus de vingt-trois kilomètres (1), du massif des monts Albains (2), où s'élève le temple de Jupiter Latiaris. En descendant le Tibre, elle s'étend jusqu'à Ostie à près de vint-cinq kilomètres (3) et jusqu'au territoire de Laurentum à une distance égale (4). C'est sur la rive droite de ce fleuve que la frontière romaine apparaît le moins nettement. Elle comprenait une bande assez étroite qui, partant des salines voisines d'Ostie, aboutissait, en traversant le Vatican (5), au territoire des Véies , lequel commençait très probablement au delà du Crémère , à huit ou dix kilomètres (6). En résumé , si de Crustumerium , pris comme sommet d'un triangle , on tire une ligne droite de quarante-cinq kilomètres jusqu'au Nord d'Ostie , dans le sens de Fregense , une ^utre de quarante jusqu'au mont Albain, et qu'on les rejoigne à leur extrémité par une troisième de cinquante , on aura figuré assez exactement le domaine de la plèbe rustique dans la phase la plus aiguë de la lutte entre les deux ordres. II n'est pas très vaste; mais on n'oubliera pas que cette plaine, aujourd'hui stérile et déserte , a été une des plus riches et des plus peuplées de la vieille Italie. Pline ne compte pas dans le Latium moins de cinquante-trois peuples ou petits groupes politiques dont il ne restait plus, de son temps déjà, d'autre souvenir que le nom (7). M. Willems remarque que tous les noms gentilices patriciens sont portés aussi par des plébéiens. Il en conclut que tous les noms plébéiens qui apparaissent avant les nouveaux accroissements de la cité, à partir de 354 u. c. = 400, sont en même temps patriciens; en d'autres termes, que toutes les familles plébéiennes de cette période sont des familles clientes. Mais il s'agirait de justifier cette conclusion qui dépasse singulièrement les prémisses. Il ne sert de rien de montrer que tous les noms patriciens sont identiques à des noms plébéiens. Comment en serait-il autrement , s'il est vrai que tous les patriciens avaient leurs clients qui, même en se perdant dans la plèbe, gardèrent le nom de leurs anciens patrons ? Il faudrait prouver aussi que tous les noms plé-

(t) V. Smith et Desjardins, o. c.

(2) n faut excepter Àricia, qui n'entre dans la cité romaine qu'après la guerre Latine (T. L., VIII, 13, 14).

(3) V. Smith ^t Desjardins, o. c.

(4) Ihid, Laurentum, môme après la guerre latine , resta nominativement une ville alliée. V. T. L.. VIII, U.

(6) Sur cette frontière, v. Beloch , o. c, p. 46, et en général sur le territoire de Rome à cette époque, p. 28-30 et 43-48.

(7) U. N., m, 5, édit. Detlefsen.

béiens , tous ceux du moins qui sout mentionnés jusqu'à cette date de 354 u. c. = 400, sont identiques à des noms patriciens, et c'est ce que l*on ne fait pas.

Sans doute , il n'est pas impossible , il est même assez probable que , parmi les familles plébéiennes mentionnées durant le premier siècle de la république, il s'en rencontre quelques-unes portant les noms de gentes à nous inconnues , soit qu'elles aient été éteintes prématurément , soit qu'elles n'aient joué aucun rôle dans l'histoire. Mais , quand on affirme qu'il en est ainsi pour toutes, on émet une conjecture qui n'est fondée sur rien.

On n'a pas fait attention jusqu'à présent à une singularité très digne pourtant d'être observée. Les auteurs nomment avant les lois liciniennes ^387 u. c. = 367) environ cinquante-neuf familles plébéiennes, savoir (1) les familles : 1** Acutia; 2* Albinia; 3" Allia ; 4* Alliena (2) ? 5" Antestia ; 6» Apronia ; 7© Apuleia ; 8° Asellia (3) ; 9« Cœcilia; 10° Csedicia; 11° Calvia ; i2o CanulHa; 13® Carvilia(4)? 14° Considia; 15° Curiatia ; lô» Decia; 17© Dwilia ; 18o Flavoleia (3)? 19° Furnia ; 20° Genucia ; 21© Hortensia; 22* Icilia ; 23° Junia ; 24° Julia ; 25* Laceria ; 26» Lœtoria ; 27* Licinia; 28° Maecilia ; 29^ Mœlia; 30° Msenia; 31* Marcia ; 32* Menenia ; 33° Metilia ; 34° Minucia ; 35o Numitoria ; 36o Oppia; 370 Pœtilia ; 38° Poblilia ; 39» Pompilia ; 40° Pomponia; 410 Pontificia; 42® Pupia; ^3"* Raboleia ; 44© Scaptia; 45© Sextia; 46° Sextilia ; 47© Sicinia ou Siccia ? (5) ; 48^ Silia ; 49* Spurilia ; 50° Statia ; 51° Tempania ; 52© Terentilia ; 53° Titia ; 54o Titinia ; 550 Trebonia ; 56» Verginia ; 57« Villia ; 58o Visellia , 59° Volscia. Quinze de ces familles ont leurs noms en italiques pour indiquer qu'ils leur sont communs avec des gentes patriciennes connues. Or, ces quinze familles fournissent, avant les lois liciniennes, trente-huit tribuns de la plèbe sur cent vingtdeux dont nous avons pu dresser la liste , deux édiles plébéiens sur cinq , et , en revanche , sur quatre questeurs et sur treize tribuns militaires à pouvoir consulaire plébéiens, pas un (6). Ne

(1) V. Willems, Sénat, I, p. 86-88 et notre appendice. On ne nomme pas les familles Aternia et Tarpeia parce que les deux tribuns de ce nom sont patriciens. T. L., III, 65. V. Momms., Staatsr., Il, p. 265.

(2) Sans doute apocryphe. V. Willems, p. 86, n. 9.

(3) M. Willems lit Sellia.

(4) Les points d'interrogation signifient que la plébité est douteuse. V. Willems, l. e.

(5) V. Momms., Rôm, Forsch., I, p. 109, n. 88. Willems, Sénat, I, p. 81. n. !0.

(6) y. l'appendice. Ces chiflfres seraient un peu plus élevés si , là où il y a

LA PLÈBE NE DÉBIYB PAS EXCLUSIVEMENT DE LA CLIENTÈLE. 26b

parlons pas des questeurs dont la série est trop courte , mais on n'ignore pas que celle des magistrats consulaires est au complet. Cependant ces familles avaient combattu au premier rang pour les droits de la plèbe , et elles n'étaient pas éteintes pour la plupart quand le tribunat consulaire devint en fait accessible à leur caste. Quelques-unes même, les Genucii, les Junii, etc., brillèrent longtemps après d'un vif éclat et se placèrent à la tête de la noblesse nouvelle. D'où vient que, s' étant trouvées à la peine, elles n'aient pas été à l'honneur? Comment n'ont-elles pas pris possession , elles aussi , d'une dignité dont leurs efforts avaient contribué à faire la propriété de tous ? Quelle raison donner d'une exclusion trop souvent répétée pour n'être pas systématique?

M. Willems définit de la manière suivante la situation des fils d'affranchis dans le Sénat renouvelé par la loi Ovinia, En droit, ils avaient accès à toutes les magistratures ; mais en fait ils étaient écartés des plus hautes par les dédains de l'aristocratie : « Les fastes des magistrats romains en offrent une preuve bien frappante. Il serait difBcile de citer un fils d'affranchi nommé à une magistrature dépendant des comices centuriates, telle que la préture ou le consulat ; tandis que nous en rencontrons plus d'une fois parmi les magistrats élus dans les assemblées tributes, tels que les questeurs , les tribuns de la plèbe et même les édiles curules. On ne peut expliquer ce fait par des lois spéciales qui auraient permis aux fils d'affranchis de gérer certaines magistratures. Mais il provient de Tinfluence que le Sénat exerçait sur les comices électoraux centuriates et qu'il ne possédait pas sur les assemblées tributes (1). »

Ces mêmes remarques, appliquées aux familles clientes pendant la lutte des deux ordres, rendront compte peut-être du fait qu'on vient de signaler. C'était un préjugé semblable qui les écartait du tribunat consulaire dont disposaient également les suffrages des comices centuriates. On comprend, en effet, que les patriciens, forcés de partager le pouvoir, aient mieux aimé y convier des plébéiens de race libre que des hommes dont le nom seul leur rappelait l'ancien servage et l'émancipation récente. Ce rapprochement, s'il est justifié, est une preuve de plus qu'il y a une distinction à faire entre les familles plébéiennes à nom patricien et les autres.

doute, on remplaçait le gentilicium plébéien Siciniiu par le gentilieium patricioplébéien Siccius.

(t) SéfuU, I, p. 183-184.

296 LBS ORIGINES DU BÉNAt HOMAIN*

IL — • La population conquise principal élément de la plèbe. -— Sa sitiuition légale. — Des effets produits par Vapparition de la plèbe sur la constitution de la gens patricienne. Le démembrement de la gens.

Si les patriciens des villes conquises n'étaient pas incorporés dans le patriciat romain, que devenaient-ils?

Il y avait encore un moyen pour les faire entrer dans la cité : c'était de les réduire eux-mêmes à l'état de clients. Mais un pareil dessein était sujet à plus d'une difficulté. Infliger cette humiliation à des familles puissantes encore et fières, qui avaient dominé dans leur patrie et conservaient les souvenirs et les débris de leur grandeur passée, il n'y fallait pas songer. Restaient, il est vrai, les classes inférieures, qui n'avaient pour se défendre ni les mêmes ressources ni le même prestige. Il semble bien qu'un effort fut tenté pour étendre à leurs dépens la clientèle des gentes romaines. On a dit plus haut comment on s'y prit , non pas ouvertement ni par une mesure générale, seulement par une série de violences et d'usurpations qui , sans en avoir l'air, allaient au même but (1). Mais môme réduite à ces proportions et ainsi dissimulée, l'entreprise ne réussit pas et ne pouvait réussir. Elle rencontrait un invincible obstacle dans l'opposition du roi. Comment, en effet, le roi aurait-il permis aux gentes un accroissement d'où elles eussent tiré une nouvelle force ? Cette force , il aimait mieux la revendiquer pour lui en substituant sa tutelle à celle du palriciat. Quand la royauté fut tombée et que le patriciat, redoublant de sévices contre la plèbe(2), se crut décidément le maître, il était trop tard. Au lieu du roi, il trouvait en face de lui les tribuns.

Ni patriciens ni clients, les habitants des villes conquises tombèrent dans la condition où étaient les clients que la disparition de leur gens avait rejetés en dehors des cadres de la cité. Mais ils apportèrent à cette première partie de la plèbe, pauvre sans doute et méprisée, l'énergie, l'ambition, la confiance en elle-même, qui lui manquaient.

Si les patriciens étaient restés fidèles à leurs principes , ils auraient refusé aux plébéiens le bénéfice d'une situation légale. Exclus du pacte religieux et , ce qui revenait au même, du pacte politique , ceux-ci auraient été dans l'organisme romain comme

Page 1