‹ Les origines du sénat romain:Chapitre 96 sur 116 · LA SITUATION LÉ&ALB ÏÏE LA PLÈBB · texte numérisé non relu

LA SITUATION LÉ&ALB ÏÏE LA PLÈBB

qu'on avait pu former avec eux douze centuries équestres équivalentes aux six patriciennes (1).

Mais le droit de propriété pour les plébéiens ne pouvait pas être assujetti aux mêmes règles que pour le3 patriciens. On a vu que, pour ces derniers, il était subordonné à ce grand intérêt : Tunité de la gens. Or, les plébéiens n'avaient pas la gens.

Le fait leur a été si souvent reproché par leurs adversaires , et les modernes en ont tiré de telles conséquences, qu'il paraît inutile de le démontrer. Mais il faut s'entendre. Dire que les plébéiens n'avaient pas la gens parce qu'ils n'avaient pas les croyances dont la gens était sortie, c'est un paradoxe doublé d'une inconséquence. Car, non seulement ces croyances sont le patrimoine commun de la race , non le lot exclusif d'une élite , mais on est mal venu, quand on en a suivi la marche à travers tout le monde ancien , à les localiser tout à coup au sein de quelques aristocraties. La loi des Douze Tables, également applicable aux deux ordres , montre bien que le droit gentilice était connu des plébéiens comme des patriciens. D'ailleurs , beaucoup de familles plébéiennes avaient été patriciennes au temps de leur indépendance, et, de celles-là du moins, on doit convenir qu'elles avaient été constituées en gentes, à l'instar des gentes romaines.

Ce qu'il faut dire , c'est que ce droit gentilice , commun aux deux ordres , n'était qu'une image aflfaiblie du droit gentilice patricien. On peut s'en convaincre en observant ce qui subsistait encore de ce dernier dans le patriciat. Tandis que les chefs de la plèbe apparaissent toujours à l'état de personnalités isolées, la gens patricienne, à l'époque même où l'on saisit- en elle des preuves manifestes de décadence, se présente comme un groupe compacte et puissant dont les membres sont liés par des intérêts communs, par des droits et des devoirs réciproques. Les diverses familles qui la composent ont leurs assemblées générales et leurs lois propres. Elles ont leurs biens et leurs clients , qui appartiennent à la communauté. Rien de tel ne peut se constater chez la plèbe.

La cause de cette différence est dans les effets produits par la conquête. Elle ne s'était pas opérée sans des confiscations qui , en enrichissant le domaine public, avaient appauvri d'autant le patriciat des villes soumises. Si, comme il n'est pas douteux, le patriciat latin était constitué sur le même plan que le romain, on voit assez les ravages que ce grand bouleversement

(l> V. f partie, ch. IV, g 4.

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de la propriété avait dû faire dans son sein. Il eut pour premier résultat de précipiter un mouvement qui , sans doute, n'était pas particulier à Rome et n'attendait partout , pour arriver à terme, que des circonstances favorables. Il rompit les liens de la clientèle. Etablis sur ces terres mêmes dont l'Etat conquérant s'était adjugé une partie , il était naturel que les clients se détachassent de patrons diminués dans leur fortune et leur prestige , et dont l'impuissance autorisait leur défection. Car un patron qui n'était plus capable de protéger ses clients n'était plus un patron* Mais les clients n'étaient pas seulement la force et le luxe de la gens^ ils en étaient le lien. Ils en préservaient l'unité. Leur établissement exigeait un patrimoine commun administré par un chef. Leur affranchissement rendait ce patrimoine et cette administration inutiles. A cette cause de dissolution s'en ajoutaient d'autres: la suppression des sénats locaux , la destruction des centres politiques, remplacés par des chefs-lieux de districts, des pagi dénués de toute vie propre et ne relevant que de Rome. Ainsi, les raisons qui avaient maintenu l'unité de la gens ayant perdu beaucoup de leur puissance, les affections, les droits naturels si longtemps comprimés l'emportèrent enfin, et leur expansion fut d'autant plus rapide qu'ils n'avaient pas à compter avec l'intervention et l'opposition de l'Etat. L'Etat, c'était le patriciat de Rome. Or, on peut croire qu'il ne faisait rien pour retenir ces forces qui se désagrégeaient. L'eût-il voulu qu'il ne l'eût pas pu, car les moyens d'action que la religion lui mettait entre les mains n'étaient applicables qu'à lui-même ; mais il ne le voulait pas. S'il avait refusé de s'incorporer lès gentes des peuples vaincus , ce n'avait pas été sans doute pour les laisser debout en dehors de lui, comme autant de points de ralliement offerts aux efforts vers l'indépendance. Il applaudissait donc, il poussait peut-être à une transformation qui devait assurer son empire, et dont les conséquences, désastreuses pour lui, lui échappaient.

C'est alors que se forma dans la plèbe une conception de la genSf qui n'est plus que l'ombre de la conception primitive. II ne fut plus question de patrimoines indivis et inaliénables. Les entraves qui pesaient sur la propriété foncière furent levées. On put la vendre , la partager par lots égaux , après la mort du père, entre les enfants du défunt. Ainsi la gens se morcela en familles, en stirpes indépendantes qui ne furent plus reliées que par la communauté du culte. Elle ne subsista plus que par là et par l'aptitude des gentiles à hériter à défaut des agnats , lorsqu'une de ces familles venait à s'éteindre. Il y a lieu de croire que cette

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distinction , introduite entre les gentiles et les agnats et correspondant à la distinction nouvelle entre la gens et la famille , la itirpsy exprima et résuma les changements accomplis (1).

On a eu tort de prendre à la lettre certaines exagérations oratoires que les historiens, qui les répètent, ont eux-mêmes réfutées (2). Ce qui fait que ces textes, souvent cités, ont été souvent mal compris, c'est qu'ils se rapportent moins à une réalité présente et même passée qu'à une sorte d'idéal relégué dans un lointain presque fabuleux, et d'autant plus cher aux imaginations patriciennes. Quand, par exemple, les patriciens faisaient aux plébéiens cet outrage de ne voir dans leurs unions qu'une promiscuité bestiale (3), c'est qu'ils affectaient de ne tenir pour légitime que le mariage par confarreatio^ comme si eux-mêmes ils n'avaient pas reconnu une valeur égale au mariage par coemptio ou par usus^ comme s'ils ne le pratiquaient pas de plus en plus pour leur propre compte, comme si les mêmes rites n'y étaient pas observés, avec cette seule différence que les pontifes n'intervenaient pas de leur personne , comme si les pontifes enfin , tout en s'abstenant , n'avaient pas fini par attribuer aux deux actes les mômes effets religieux (4). Quand, en l'an 300 avant J.-C, ils contestaient aux plébéiens le droit de prendre les auspices (5), ils n'ignoraient pas sans doute que, depuis près d'un siècle, ceux-ci fournissaient des magistrats en possession de ce droit, mais ils fermaient volontairement les yeux à la lumière pour s'enfermer dans la contemplation exclusive de leurs principes. Encore prenaient-ils soin de jouer sur les mots en ne distinguant pas entre les auspices publics et les auspices privés. Quand , dans la même circonstance , ils revendiquaient pour eux seuls Thonneur de connaître la gens (6) , ils persistaient dans leur équivoque , ne tenant compte ni de la différence des temps, ni de la diversité des idées qui s'abritaient sous le couvert de ce mot unique, confondant la gentilité civile que la loi établissait pour tous les ingénus avec la gens patricienne, oubliant ou feignant d'oublier que cette dernière n'existait plus qu'à l'état de

(1) V. Fustel, Cité antique, 1. Il, ch. X, § 3, n. 1.

(2) y, notamment les discours de Canuleius (T. L., IV, 4-6} et de Decius Mus {Id,f X, 7-8). On remarquera, du reste, que ces paroles n'ont d'autre garant que le témoignage des historiens qui les ont introduites dans des discours de leur composition.

(4) y. Bouché-Leclercq, Les pontifes, p. 215.

(6) Ibid,

souvenir, qu'elle avait perdu depuis longtemps ses droits religieux et politiques, son organisation puissante, son unité, qu'elle avait cessé d'être un tout dans l'Etat, qu'à part quelques traits de plus en plus confus , et qui allaient s'eflfaçant tous les jours, à part le prestige qui lui restait de sa grandeur disparue, elle ne différait guère de la ge)is plébéienne. Tels étaient les déclamations et les sophismes par lesquels le patriciat cherchait à se faire illusion sur sa défaite. Ils ne trompaient ni lui ni les autres. L'histoire non plus ne doit pas en être dupe.

On se figure ordinairement que le droit gentilice, celui dont on trouve la théorie dans les jurisconsultes, fut emprunté par les plébéiens aux patriciens après qu'il s'était développé chez ces derniers. Il semble que le contraire est le vrai. Ce n'est pas la plèbe qui a emprunté au patriciat sa théorie de la gens. C'est elle plutôt qui, par un juste retour, a fini par lui imposer la sienne. Le patriciat romain, dans un intérêt de domination, avait brisé ou laissé se briser les gentes voisines , mais , en poursuivant leur ruine , il avait préparé sa chute de ses propres mains. Le spectacle de cette société, dégagée des servitudes qui arrêtaient le développement de la société patricienne, fut contagieux. Le vieux système n'y résista pas.

On ne voit pas bien comment se fit la transition, mais on soupçonne qu'elle eut son point de départ dans le contact qui s'opéra entre les deux formes de propriété. Ce n'était pas seulement la coutume, le mos majorum^ qui empêchait le morcellement delà gens. Il y avait encore, on s'en souvient, des raisons matérielles. La nécessité de pourvoir à l'établissement et au développement d'une nombreuse clientèle avait réduit à fort peu de chose, à deux jugères, la part des patricii^ des membres de la gens placés sous l'autorité du pater. Obligés de chercher leur subsistance sur le patrimoine commun , l'ambition de fonder une famille avec leur maigre héritage leur était interdite. Mais les conditions de la vie devinrent moins étroites quand le territoire romain se fut étendu par la conquête. Les terres dont TEtat s'était emparé étaient ou distribuées gratis, ou vendues, ou mises en adjudication moyennant une redevance ; mais, dans le troisième cas comme dans les deux premiers, un peu plus tôt, un peu plus tard, elles finissaient par se transformer en ager privatus. Les patriciens qui les détenaient y trouvaient des ressources indépendantes de leurs gentes respectives. Or, ces terres étaient en dehors du domaine primitif de la gens ; elles étaient attribuées, non à la communauté, mais à des individus. Il n'y avait pas de motif pour qu'elles ne fussent

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