LES JUNIORES ET LES 8BNI0RES PATRUM
probable que les auteurs suivis par Tite-LiveetparDenys, ou plutôt par les annalistes qu'ils reproduisent tous deux, se taisent euxmêmes à ce moment. Mais, dans ce cas, ne serait-ce pas la législation décemvirale qui aurait mis fln à cet antagonisme ? Ainsi, en revenant au point de départ de Niebuhr, on est ramené , par la même route, à une hypothèse, non pas semblable, mais du même genre. Il va sans dire qu'on ne la propose que sous toutes réserves. Il est permis de négliger les développements où se complaisent Tite-Live et Denys , Denys surtout, et de s'en tenir au jfait qui leur a servi de thème et que Ton peut considérer comme le seul authentique, l'opposition entre les seniores patrum et les juniores. Si , après avoir dégagé ce fait , on essaie d'en pénétrer la cause , l'esprit se reporte naturellement vers la situation décrite dans les pages précédentes. La période qui s'étend depuis les conquêtes de la royauté jusqu'à la promulgation des Douze Tables est pour le droit une période de transition. C'est tout ce qu'on en peut dire. Placée entre l'ancien droit gentilice qui s'en allait par morceaux et le droit nouveau qui s'efforçait de prévaloir sans y réussir encore complètement , la société romaine était gouvernée par des coutumes mal définies et trop facilement vafiables au gré des volontés particulières. Sous ce régime anarchique où, à défaut d'une loi formeDe et précise , la gens restait en somme maîtresse d'ellemême et libre de régler comme elle l'entendait sa constitution intérieure, on conçoit que les jeunes patriciens, désireux d'assurer leur indépendance en fondant une famille distincte , se soient trouvés en conflit avec leurs aînés, jaloux de retenir sur eux l'autorité qui leur échappait. La crise qui, évidemment, avait éclaté déjà avant la révolution de 245 u. c. = 509, entra dans sa phase aiguë lorsque l'introduction des juniores dans le Sénat, en relevant leur condition , surexcita plus que jamais leur ambition . Ainsi Niebuhr ne se serait pas trompé en soupçonnant un malentendu dans cette tradition. Seulement il ne s'agirait point d'une lutte entre les gentes majores et leà minores^ encore moins entre les Ramnes et les Tities d'une part, et les Luceres de l'autre. Le débat, si étrangement dénaturé par les historiens , était au sein de chaque gens; mais, comme en même temps il se reproduisait dans toutes, il était inévitable qu'il partageât tout le patriciat en deux camps. On reprochera à cette interprétation de forcer le sens des mots , car les chefs des gentes n'étaient pas nécessairement des seniores , ni les cadets des juniores. Il est aisé de répondre que le démembrement était commencé depuis la royauté, témoin la date que l'on a cru pouvoir assigner par approximation à l'adoption de la
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formule Patres ConscriptL La seule question était donc de savoir s'il s'arrêterait ou non , de telle sorte qu'à chaque génération la lutte reprenait entre les seniores , obstinés à enrayer un mouvement qu'ils redoutaient après en avoir profité, et les junior es impatients de l'activer pour en profiter à leur tour. Cette querelle ne pouvait être apaisée que par la publication d'un code sanctionnant les changements accomplis et établissant, dans les termes les plus nets , la divisibilité du patrimoine entre les héritiers nécessaires, les héritiers siens.
Ce n'est pas à dire que tout fût fini. Cette vieille institution de la gens était douée d'une vitalité trop puissante pour ne pas faire une résistance plus longue. En esquissant Thistoire des gantes patriciennes , nous sommes arrivé à cette conclusion que le démembrement , encore peu marqué au troisième siècle de Rome , se continua en progressant durant le quatrième et ne se de^sma tout à fait qu'au cinquième et au sixième. C'est alors seulement que l'on rencontre des génies divisées en sept, huit ou même neuf familles comprenant un assez grand nombre d'iudividus. Il en est même qui ne se fractionnèrent que fort tard, d'autres qui ne paraissent s'être fractionnées jamais (1). On se demande ce que vaut cette unité , représentée par la communauté du cognomen , soit qu'il s'agisse de l'unité de la gens entière ou de celle de quelques familles au sein de la gens. Si l'on se place immédiatement après la promulgation des Douze Tables , on ne sera pas éloigné de la considérer comme réelle, c'est-à-dire comme impliquant le maintien d'un patrimoine commun. On remarquera que rien, dans la législation existante , ne s'y opposait , car le code des décemvirs , en établissant un ordre rigoureux pour la succession ab intestat^ n'imposait aucune condition au testateur. Qu'on se figure la liberté de tester reconnue après la Révolution française et exploitée par les débris de notre aristocratie dans l'intérêt de leur conservation et de leur grandeur , et l'on aura une idée de ce qui a pu , de ce qui a dû se passer à cette époque dans le patriciat ro-^ main. Les conditions de la vie pouvaient donc, malgré tout,»rester encore assez étroites pour les gentes patriciennes, ce qui expliquer^t leur décroissance persistante jusqu'aux lois liciniennes (2). M. Mommsen conjecture que, pour ces temps reculés, la fondation d'une famille distincte ne pouvait s'opérer sans un décret de la gens^ analogue à la loi qui, dans la cité, autorisait la fondation
(1) V. p. 183, etc.
(2) V. !'• partie, ch. V, § 4.
lyPORTANGE NOUVSLLS DB LA LHGTIO 8BNATUS. 283
d'une colonie (1). Mais, à la longue, Tunité de la gens ou de la famille devint purement nominale. Nous entendons par là que le partage égal et complet se faisant entre les héritiers à chaque génération^ elle se réduisit à la communauté du cognomen , accompagnée très probablement de celle du tombeau. C'est ainsi que le môme tombeau recevait tous les Cornelii Scipiones , à l'exception pourtant des Scipiones Nasicae et des Scipiones Âsinae qui, dans le courant du sixième siècle , se détachèrent des Scipiones proprement dits (2).
On ignore si les faits qu'on vient de rappeler eurent pour résultat de modifier l'organisation intérieure du Sénat. A prioriy on ne voit pas que cela fût nécessaire. Les cadres que l'on a décrits plus haut pouvaient être maintenus, les sénateurs étant toujours groupés par gmtes, et les gentes par curies et par tribus. Il y avait cette seule différence que les gentes n'étaient plus au complet , comme du reste il était arrivé déjà avant l'élévation des gentes minores. Mais , tandis qu'alors on n'avait eu que ce moyen pour parfaire le nombre trois cents , il suffisait maintenant de tirer d'une même gens plusieurs sénateurs , seniores ou juniores^ pères de famille ou fils de famille. Ainsi , les places laissées vides par les gentes disparues restaient inoccupées , et le Sénat n'en avait pas moins son effectif normal.
Toutefois, on n'oubliera pas que Denys , dans tout le premier siècle de la république, fait voter les sénateurs dans l'ordre suivant : d'abord les plus âgés , puis les moyens et enfin les plus jeunes (3). Or, l'on sait que de tout temps l'ordre de la perrogatio a correspondu à celui de la liste sénatoriale. Mais il est impossible de contrôler la valeur de ce renseignement, auquel on ne trouve de confirmation ni dans la période antérieure , ni dans celle qui suit. Car , d'un côté , le classement des sénateurs par tribus et par curies, combiné plus tard avec le classement par gentes majores et minores, excluait le classement par rang d'âge, ou tout au moins le reléguait au second plan, et, de l'autre, s'il est vrai que, dans le Sénat historique , les plus âgés figuraient ordinairement en tête de la liste et les plus jeunes à la fin , cela tenait uniquement à ce qu'ils étaient inscrits suivant la dignité des magistratures exer-
(1) Bôm. Forsch., I, p. 49. V. Fustel , Cité antique , 1. IV, c. 5.
(2) V. Momms., C. i. I., I, p. 12.
(3) XI , 6. « IIpiioTOUc (&èv , &<rKBp éorrl (TvvTiOec xal icpéTcov OfiAV , toùc 7cpft(r6vTépovç, Iwetxa toùç jjiiffouç, xeXeuxaCou; de xoOç yecDxdxowç. » Cf. VI, 69; VII, 47; XI, 4.
cées (1), et qu'il fallait passer par les plus humbles avant d'arriver aux plus hautes. Avec ce principe de classement, la supériorité de rage n'était pas toujours respectée. Elle l'était même assez rarement avant les lois annales. L'organisation décrite par Denys, si tant est qu'elle ait existé, aurait donc servi de transition entre l'ancien système et le nouveau. Au reste, quand on examine dans le détail les séances racontées par cet historien, on s'aperçoit qu'il laisse une certaine part à l'arbitraire du magistrat faisant fonction de président. En l'an 304 u. c. = 450 , il fait dire aux décemvirs , dans un accès de mauvaise humeur , qu'ils changeront l'ordre du vote et ne s'inspireront dorénavant que de leurs préférences (2) ; mais antérieurement déjà, à l'en croire, les consuls avaient donné l'exemple de ces libertés , au moins en ce qui concerne l'appel du premier votant. En effet, en l'an 261 u. c. == 493, les consuls Postum. Cominius et Sp. Gassius interrogent en premier lieu Agrippa Menenius , qui ne peut être compté parmi les plus vieux sénateurs , puisque Denys nous dit de lui , au même endroit, que c'était un homme dans la force de l'âge (3). L'année précédente , les consuls A. Verginius Cseliomontanus et T. Veturius Geminus donnent d'abord la parole à T. Larcins (4) pour le faire passer au second rang le lendemain (5). Mais on peut croire que, sur ce point, Denys reproduit un usage des dernières années de la république. On sait en effet que, vers le consulat de Pompée , le choix du premier opinant était libre , à condition qu'il fût pris parmi les consulaires (6).
Si l'on ne voit pas très bien les effets produits sur l'organisation intérieure du Sénat par le démembrement de la gens et l'introduction des juniores , en revanche on se rend parfaitement compte de l'importance extrême que prit, à partir de ce moment, l'opération de la lectio. Pour mieux dire , la lectio date de là , car elle n'avait pas de raison tant que chaque gens envoyait de droit au Sénat un représentant unique qui était son chef. Mais le jour où il y eut plus de candidats que de sièges disponibles, il fallut
(1) V. Willems. Sénat, I, p. 248-262.
(2) XI, 16. — On sait tout ce que Niebuhr a tiré de ce texte auquel il attribue-une importance exagérée. V. Schwegler, Rom. Gesch, . II, p. 658 n. 1, fin.
(3) VI, 49. Cf. 67. Ils commencent encore par Menenius, puis (68) ils suivent l'ordre usuel.
(5) 37. Cf. Tite-Live , III , 40. « L. Cornélius Maluginensis , ... cum ex consularibus ad ultimum dicendi locum consulto servatus esset. » Cf. V, 20, Tanecdote de Licinius. V. plus haut, p. 277-278.
(6) V. Varron cité par Aulu. Gell., XIV, 7. Willems, Sénat, II, p. 183, 184.