‹ Les origines du servage en FranceChapitre 122 sur 163 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

époque canolingiexne. — ce qui restait de l'esclavage personnel au ix" siècle.

Je viens de dire ce que le Polyptyque dune grande abbaye nous apprend des esclaves ruraux, ou plus exactement des serfs. Il reste à chercher en quoi ce document, rapproché de documents analogues, répond à une question déjà posée plus haut, en étudiant le Capitulaire De villis : y avait-il, au ix® siècle, beaucoup d'esclaves proprement dits, c'est-àdire d'hommes sans lien avec la terre, sans position stable, livrés à l'arbitraire du maître et voués à son service personnel, — de ces « non casés, qui peuvent être un objet de commerce, » dont parle encore la Charta divisionis de 800 ' ?

Il y avait, évidemment, beaucoup d'ouvriers. Tous ces villages que formaient, en réalité, les villas que nous avons décrites ne vivaient pas seulement des denrées agricoles : si restreints que fussent les besoins de leurs habitants, il était indispensable

\. Voir plus haul, p. 17.;.

que des hommes y travaillassent le bois, le fer, le cuir, que des femmes y filassent le lain ou la laine, et fussent capables de coudre des vêtements. Il fallait encore que les maîtres d'un grand domaine monastique, c'est-à-dire les moines qui vivaient dans l'abbaye dont dépendaient tant de petits centres ruraux, pussent en tirer non seulement les produits nécessaires à leur nourriture, le pain, la viande, le vin, le houblon, mais encore les produits industriels dont toute communauté a besoin, et trouvassent des serviteurs capables de travailler pour eux et avec eux. A quel état appartenaient ces ouvriers, ces serviteurs ? esclavage ou servage ?

Le Polyptyque de Saint-Germain fait mention de gens de 'métier.

11 y a d'abord ceux qui exercent des métiers ruraux, ayant trait à l'exploitation des terres au profit de l'abbaye : celleriers, ou gardiens des provisions, meuniers', forestiers, bergers, porchers, vachers. Ce sont quelquefois des colons, plus souvent des serfs. Ils touchent un traitement^, ou sont investis d'un manse qu'ils cultivent à leur profit,

1. Il 8'agit ici de meuniers travaillant pour le compte de l'abbaye; le Polyptyque nomme aussi d'autres mtdinarii, tenanciers d'un moulin, qui travaillent pour leur compte, moyennant une redevance.

2. Le forestarius du fisc de Bussy n'avait pas de manse, mais prélevait une retenue sur le cens payé par les manses lidiles, et touciiait un traitement en nature de tous les manses de la villa.

comme les autres tenanciers. Ce ne sont point des esclaves.

Le Polyptyque nomme d'autres métiers, en indiquant les objets de fabrication industrielle que les tenanciers de divers manses devaient, à titre de redevances, fournir à des époques déterminées. Ou plutôt, ce ne sont pas les tenanciers qui en sont tenus personnellement, mais tel ou tel manse auquel cette redevance est imposée. Évidemment, on plaçait sur la tenure ainsi imposée un homme capable de fabriquer les objets qu'elle devait fournir : ses enfants s'initiaient à son art, et le continuaient après lui. C'est ainsi que, dans le domaine de Saint-Germain, on trouve sur le fisc de la Celle-de-Bordes de nombreux manses tenus de livrer, le jour de Noël, une houe ; que sur le fisc de Bussy un grand nombre de manses doivent aes douves qui serviront à faire des tonneaux, des bardeaux (planches longues et étroites), des torches ou faculae ; que dans divers fiscs, où des manses sont soumis à l'impôt de guerre, payable en argent ou en bœufs, cet impôt peut être remplacé par la fourniture d'un certain nombre de chariots. Autant de tenures dont les habitants savent travailler le fer ou le bois, construire des instruments agricoles, des voitures, concurremment avec le travail des champs. Sur le fisc de Bussy, le maire est obligé de fournir vingt cognées ; un tenancier doit six dards ou javelots; un forgeron, fahevy qui occupe un dcmi-manse, est tenu de livrer six lances; un forestier doit, en plus de ses fonctions,

fournir tous les ans un landier et une chaudière. Tous ces gens sont à la fois agriculteurs et ouvriers ; mais ces redevances sont exigées indifféremment de colons, de lides ou de serfs. Ceux qui les doivent n'ont rien de commun avec l'esclave. Même les serfs qui, sur ce même fisc de Bussy, doivent, comme charge des manses serviles qu'ils occupent ^ , recueillir le minerai de fer et le traiter selon les procédés de la métallurgie rudimentaire du temps ^, acquittent ainsi une redevance fixe, qui est une condition de la jouissance de leur terre. Et, en dehors des objets fabriqués qu'il leur faut livrer aux agents de l'abbaye, ces divers tenanciers en vendent sans doute aux habitants des villas sur lesquelles ils résident. De même pour les femmes. Nous trouvons beaucoup de femmes de tenanciers imposées à un travail d'étoffes. Elles doivent filer, tisser ou coudre, au profit de l'abbaye, des étoffes de lin et de laine, camsiles, sarciles. La matière première est fournie par le seigneur. Ordinairement une camsilis et une sarcilis est demandée tous les ans à chacune. A Saint-Germain, ces travaux ne sont point imposés à des femmes libres : aucun même n'est mis à la charge des colons. Il semble en avoir été ainsi sur d autres propriétés monastiques^. Cependant je trouve dans le Polyptyque de Saint-Bertin, à côté

\. Voir plus haut, p. 20;j.

'2. Sur l'exploitation du fer dans l'antiquité, voir L. de Launay, art. Ferrwm, dans le Dicl. des antiquités, fasc. XVIII, 1893, p. 1074- 10!M.

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