Guérard, 1. 11, p
37 francs ^ C'est une charge bien légère, et qui nous montre une fois de plus combien les habitants des campagnes étaient loin d'être pressurés dans les domaines monastiques. Sur un autre fisc, on voit une serve rachetant de même son travail pour une somme d'argent. Cette serve, qui habite un manse ingénuile, et est l'épouse d'un colon, doit la façon d'une sarcilis, ou douze deniers 2. Douze deniers, d'après la même évaluation, représenteraient environ 28 francs, ce qui, non plus, n'est pas très lourd. Le Registre de l'abbaye de Prume cite aussi des serves, ancillae, qui doivent faire, avec le lin fourni par l'abbaye, ex dominico lino, une camsilis ou une sarcilisy longue de dix coudées et large de deux. Mais elles peuvent toutes racheter cette tâche en donnant trente fuseaux de lin ^. Il s'agit ici, évidemment, du lin récolté sur leurs terres.
Ces serves qui vivent, avec leur mari et leurs enfants, sur le manse cultivé en famille, qui ouvrent à leur gré et à leur heure, — soit au foyer domestique, soit à l'atelier du manse seigneurial, — la pièce d'étoffe qu'elles ont à fournir chaque année, et qui peuvent même, moyennant une légère contribution, — quelques irancs de notre monnaie, — se
1. « Iste sunt lidae : DrohikUs, Dominica. Iste debent solvere camsiles iiii aut denarios xvi. » Polyptyque, xxiii, 27.
2. • Sichelmus colonus et uxor ejus ancilla... Tenet niansum ingenuilem... Uxor vero ejus aut facit sarcilem aut solvit denarios xii. » Polyptyque, xxv, 6.
3. « Ancillae autem, quae ibi sunt, débet unaquaque ex dominico lino facere camsilem i, in longitudine cubitos xn, in latitudine duo. Quod si hoc non fecerint, solvit unaquaque de lino fusas xxx. » Registrum Pnimense, 43; cf. 10, 21, 23, 32, 35, 41, C2, 105.
racheter de ce travail, ne ressemblent pas à des esclaves.
Sur un fisc de l'abbaye de Saint-Germain on croirait, à première vue, rencontrer quelque chose de l'ancienne situation servile. Ce serait comme un débris archéologique, qui permettrait de se rendre compte des changements opérés ailleurs. La question mérite d'être examinée.
La notice de la villa de Quillebeuf contient, à part, une liste des manses serviles : isti siint mansi ser^ viles. Contrairement à ce que nous avons vu dans les autres villas, sur les manses serviles de celle-ci n'habitent pas indifféremment des gens de toute condition, mais seulement des serfs. Ils sont soumis, comme les autres tenanciers, à des redevances et à des services fixés d'avance, mais ils doivent, en plus, des services indéterminés. Il y a quarante-trois manses ou hospitia de ce genre. Voici la description de l'un d'eux : « Hiltmund, serf, occupe un hospice servile, ayant un demi-bonnier de terre arable. 11 paie un boisseau de houblon, un poulet, cinq œufs. Il fait une perche de labour en hiver et une perche au printemps. Il fait le guet et tout autre service qui lui est commandé ' , » e/ alium serviciuni quod ei injungitur'^. Cette finale est reproduite
1. • ilillniuadus, servus, tenet liospicium scrvilem, habeatem de terra arabili dimidium bunuarium . Solvit de huraoloue raodium i, pullum I, ova v. Arat ad hibernaticum particani i, ad tramissuin i. Facil waclam, et alium servicium ijuod ei injunsilur. • Polyptyque, xx, .W.
■i. Même formule dans le Polyptyque de Saint-Kemi : « suut ibi
après chaque article. Il y a là, évidemment, quelque chose qui sent l'esclavage. Mais ce quelque chose est bien mitigé. Le serf a la jouissance de son habitation et de sa petite terre. Il y vit en famille : l'article que je viens de traduire est relatif à un serf habitant seul : mais dans ceux qui suivent sont mentionnés les femmes et les enfants. Les redevances exigées de lui sont à peu près insignifiantes, et les corvées de labour ne reviennent que deux fois l'an. L'obligation de faire le guet [wacta] dans la cour seigneuriale n'avait évidemment pas lieu pour chacun tous les jours ^. On comprend qu'à des hommes si peu chargés soient imposés d'autres services, variables selon les besoins et les circonstances, et non fixés d'avance.
Faut-il voir là un reste, assurément bien léger, de l'ancien esclavage ? Je ne le crois pas, car, en plusieurs autres endroits du Polyptyque de Saint-Germain, je rencontre non plus des serfs, mais des colons également corvéables à volonté, et devant aussi des mains-d'œuvre et des charrois quantum et ubi eis injungitur'^. Sur le fisc de Nogent^, cela est
mansi serviles ii. Serviuntubicumque eis injungitur. » Guérard, t. II, p. 925.
1. Le service du guet n'est menlionné par le Polyptyque d'Irminon que dans quatre villas. 11 s'explique particulièrement dans cette villa de Quillebeuf, située sur le bord de la Seine, qui était le grand chemin des pirates et des envaliisseurs.
2. PolyiAyque, m, 2 ; iv, 2 ; v, 3, 28, 53 ; vi, 3 ; vui, 3 ; xiv, 3 ; xvi, 3, m ; xvn, 3; xvui, 3.
3. Navigentum, Nogent l'Artaud, Aisne. Les reliques de Saint-Germain y furent transportées en 857, par peur des Noi-mands (Ammoin, Miracula S. Gcrmani, ii, M). Voir la note de Longnon, t. II, p. 91,
dit d'un des tenanciers, et répété équivalemment pour trente-sept autres, dont la mention est suivie de la formule accoutumée : « Il acquitte les mêmes charges, » solvit simîliter \ De ces trente-huit tenanciers, deux sont lides, deux serfs, tous les autres colons. Parmi les manses qu'ils habitent, vingt-cinq sont qualifiés d'ingénuiles, neuf seulement de serviles. Un des colons ainsi corvéables à volonté est le maire. 11 n'y a donc pas lieu de voir dans les corvées de cette nature un service d'esclaves, et d'assimiler à des esclaves ceux qui en sont tenus. J'ajouterai qu'elles ne devaient être ni très lourdes ni très fréquentes, car, dans la villa de Nogent, le dominicum, ou réserve des moines, au profit duquel, en plus de leurs labours ordinaires, des corvées peuvent être commandées à trente-huit tenanciers, ne dépasse pas en étendue quatre-vingt-un hectares. En résumé, dans les vingt-cinq villas inventoriées par le Polyptyque de Saint-Germain, et qui équivalent à vingt-cinq villages, occupés par une population d'au moins dix mille personnes, nous ne rencontrons point d'esclaves au commencement du ix^ siècle. Les 2.800 ménages qui les habitent sont composés de gens plus ou moins libres, mais qui tous travaillent pour leur propre compte en même temps que pour le compte du maître, et vivent à peu près en égaux, sans que la distinction nominale des conditions influe beaucoup sur leur sort. 11 n'est pas