Moine de Saint-Gall, De gestis Caroli Magni, I
laquelle, aux premiers temps de Tinvasion, les écrivains fidèles à la tradition antique s'obstinent à les cultiver ^ : ils sentent que, le jour où les solécismes auront envahi la langue latine, et où l'on n'écrira plus que des vers boiteux, l'invasion sera complète, car elle aura submergé jusqu'aux esprits. C'est ce qui paraît dans les Gaules à partir du vi* siècle. Les grands établissements d'instruction publique qui maintenaient encore, au siècle précédent, une puissante vie intellectuelle, n'ont plus d'élèves. « Malheur aux jours où nous sommes, s'écrie Grégoire de Tours, car l'étude des lettres a péri - ! » Nulle part ce cri désespéré n'a été poussé aussi tôt qu'en Gaule. C'est que nulle, peut-être, des autres contrées latines n'a senti d'aussi bonne heure et aussi complètement que la Gaule le fardeau de l'invasion.
Nous voyons, dans celles-ci, la décadence des lettres ralentie ou précipitée selon que les Barbares pèsent plus ou moins lourdement sur leur conquête. En Italie, où la domination des Goths fut d'abord
i. C'est ce que j'ai essayé de montrer en clufliaiit l'un des personnages les plus représenlatifs du v* siècle. Voir mon livre sur Saint Sidoine Apollinaire, collection « Les Saints, •• p. 18i'i, 1!K>.
2. Grégoire de Tours, //. F., Praefalio. — Je lis avec élonnemeut cette phrase de M. Paul Viollet {Histoire des institutions /jotitiques et administratives de la France, t. I, 1890, p. 1fi7) : •• C'est la Barbarie (|ui, balayant maîtres et écoles, substitua à la langue ampoulée et tourmentée des derniers siècles de Rome cette langue simple et Ir.mche, véritable miroir de la pensée, iju'on nomme le latin bari»are, ceite langue éminemment claire d'où est née la notre... Qu'on prenne seulement la peine de comparer les constitutions impériales des codes romains avec les édits des rois mérovingiens et les capilulaircs carolingiens, et qu'on dise où est, la plufiart du temps, la simplicité, la clarté, ou le meilleur style juridique. » L'étude attentive et la comparaison de ces documents me laisse une impression toute contraire.
légère, et respecta les traditions romaines, il y a encore, au début du vi® siècle, de grands lettrés. C'est l'époque de Cassiodore et de Boèce. L'ancienne organisation scolaire n'a pas subi d'atteinte : les professeurs reçoivent, comme au temps des empereurs, un traitement de l'État ^ : on déclame encore des vers au Forum de Trajan-. Mais avant même le milieu du siècle, dès la chute de la première dynastie gothique, commence la décadence. Dans Rome sans cesse menacée, désolée par des fléaux de toute sorte, battue par le flot montant des Lombards, il n'y a plus de lettrés, il n'y a presque plus d'habitants'. Un pape de la fin du viii*' siècle s'excuse de ne pouvoir envoyer à Byzance que des légats ignorants, idiotas homines'. Cent ans plus tard, les ténèbres ne sont pas dissipées : dans toute l'Italie, dit un Capitulaire de 823, la science est éteinte, cunctis in locis penitus exstincta '^.
1. Senatui UrbisRomae Alhanarix rex, dans Cassiodore, Variar., IX, 21 (Migne, P. L., t. LXIX, col. 787). Il est curieux de voir avec quel dédain le roi goth parle ■• des rois barbares qui ne connaissent pas la grammaire, » est grammalica magistra verborum... Hac non utuntur barbari reges .
2. De Rossi croit voir encore une trace de cette coutume dans une épitaplie de 578; Inscr. christ, urbis Romae, 1. 1, 1861, n° 1122, p. 512; t. II, 1888, p. xui.
3. Saint Grégoire le Grand, In EzechieL. n. Iiom. VI. — Pendant le vu" siècle, on ne rencontre presque plus d'épitaplies à Rome. De llossi, Inscr. chris>., 1. 1, p. tin.
i. Voir les plaintes du pape Agallion et du concile romain de 680; De Rossi, l. c. Mais au milieu de ses plaintes, le concile a un mot bien digne de la Rome chrétienne : « Notre seule ricliesse intellectuelle est notre foi, » sola est nostra substantia fides nostra.
a. Capitulaire de Lothaire, roi d'Italie, 823, public par Muratori, Rerum ilalicarum scriplores, t. II, et en partie reproduit dans ses Diss. soprale Anlich. ilal., t. II, 1763, p. 48'J.
Dans TEspagno wisigothique, soumise aux moins barbares des Barbares, la ruine des études n'est pas aussi rapide : il s'y fait môme, au vu" siècle, une sorte de renaissance : le latin qu'on y parle est sans doute fort incorrect, mais l'information presque universelle de saint Isidore de Séville montre que les sources du savoir ne sont pas taries ' , Même sous la domination vandale, en Afrique, les écoles demeurèrent ouvertes-, et la reprise des provinces africaines par Justinien ne laissa point à la culture antique le temps de décliner sensiblement avant la conquête arabe.
Il en fut tout autrement dans la Gaule. Ses provinces avaient été occupées par les Francs, ou conquises par eux sur d'autres Barbares, avec la volonté, non d'y séjourner en passant, mais de s'y établir à demeure. Au lieu de se superposer à l'antique civilisation, ils s'y mêlèrent jusqu'à se fondre en elle. La décadence littéraire suivit la formation même de l'unité nationale. Les écoles épiscopales, les écoles monastiques, que l'on rencontre çà et là^, empêchent le clergé de tomber dans une ignorance absolue, et entretiennent quelques foyers de lumière : mais l'ancien système de l'éducation romaine, si florissant naguère dans les Gaules, avaità peu près disparu. Nul