CHAPITRE V
ÉPOQUE CAROLINGIENNE. — LA PENSEE CHRETIENNE SUR l'esclavage et LE SERVAGE, — CONCLUSION.
Ce mouvement vers l'égalité n'avait rien qui pût effrayer les grands esprits du temps. Quand on parcourt les écrits de ceux qui furent, sous les règnes de Charlemagne et de ses successeurs, les maîtres de la pensée chrétienne, on y remarque un sentiment profond de l'égalité de tous les hommes devant Dieu. Plusieurs fois ils ont à traiter, sinon de la question de l'esclavage, du moins des devoirs des maîtres envers les esclaves et les serfs : toujours ils le font avec le sentiment de prudence, d'égards aux situations acquises, de respect de la légalité, dont furent animés avant eux les Pères de l'Eglise quand ils eurent à toucher à ces sujets brûlants : mais toujours aussi ils le font avec une sympathie visible pour des hommes encore engagés dans les liens de la servitude ; avec sévérité pour les maîtres qui abusent de leur pouvoir; en amis des uns et des autres, mais qu'une tendresse plus compatissante incline visiblement vers les premiers. Ils s'inspirent,
en général, des idées plusieurs fois exprimées au sujet de l'esclavage par saint Grégoire le Grand : SCS écrits et ceux de saint Augustin paraissent toujours présents à leur pensée quand ils traitent de cette question. Mais on sent, en les lisant, que la question a miiri. et que le difficile et angoissant problème posé depuis des siècles à la conscience chrétienne est plus près de sa solution.
11 y a cependant, entre quelques-uns d'entre eux, des différences assez sensibles.
Alcuin et son discipe Raban Maur, qui fut abbé de Fulda et archevêque de Mayence, reconnaissent sans hésiter la légitimité de la servitude. Ils lui voient deux causes : l'iniquité et l'adversité; l'iniquité, qui se personnifie dans Cham, justement puni de son péché; l'adversité, qui se personnifie en Joseph, vendu par ses frères. Acceptant l'ancienne étymologie, si contestable, serç>i{s vient pour eux de servatus, et la servitude découle du droit primitif acquis par le vainqueur sur le vaincu qu'il a épargné. Mancipium est également pour eux l'équivalent de manu captus ^ . Le péché, le malheur, la captivité, voilà ce qu'ils aperçoivent à l'origine de l'esclavage, par une sorte d'explication mystique et historique tout ensemble. Raban Maur va même plus loin : par une
1. Alcuin, Inlerr. el Resp. in Libruni Geneseos, Inlerr. iTS (Migiie, P. L., t. C); Raban Maur, In Genestm. iv, 1-9 (P. L., t. C\W.
obscure réminiscence de la théorie aristotélicienne, il déclare qu'il est de l'ordre naturel que le plus raisonnable domine sur celui qui l'est moins : clara justitia est, ut qui excellant ratione excellent dominatione ^. Mais il est obligé d'admettre que cet ordre est, en fait, fréquemment interverti, et que souvent ce sont les justes qui sont commandés parles pécheurs : malheur passager, dit-il, que compensera pour eux un jour l'éternelle félicité ^.
En somme, Raban, comme à un moindre degré Alcuin, s'efforce de s'expliquer à lui-même et de justifier à ses propres yeux la servitude, et n'y parvient qu'en accumulant des raisons peu cohérentes et même contradictoires. Encore n'ose-t-il pas aller jusqu'au bout de sa pensée et demeurer logique avec lui-même : car, ayant à résoudre un cas de conscience assez singulier, il ne peut s'empêcher d'aboutir à une solution libérale.
Un prêtre de ses amis lui avait demandé s'il était licite de dire la messe pour le repos de l'âme d'un esclave mort en s'enfuyant de la maison de son maître. « Vous me demandez, répondit-il, si l'on peut chanter une messe et dire des psaumes pour l'esclave qui, ayant fui de chez son maître, a péri dans cette fuite même. Nous ne voyons pas que cela soit défendu par les Livres saints : nous savons seulement que les Apôtres ont commandé avec beaucoup de force aux esclaves d'être soumis en toute révérence
\. Raban Maur, l, c.