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316 LES ORIGINES DU SEllVAGE.

autre, non en vertu de sa nature, mais à cause de sa situation dans le monde, et doit, par conséquent, être protégé et gouverné comme un plus faible le serait par un plus fort : mais il doit toujours être reconnu comme étant, par nature, un égal. Les choses se trouvant ainsi, il arrive cependant que beaucoup, enflés par la possession de biens périssables, et qui bientôt auront disparu, refusent de reconnaître pour égaux ceux auxquels ils commandent ou ceux qu'ils surpassent parla puissance, les honneurs et les richesses; ou, si en paroles ils les reconnaissent comme égaux, par le cœur ils ne les aiment pas comme des égaux. L'orgueil est la source de ce vice. Comment maître et esclave, riche et pauvre, ne seraient-ils pas égaux par nature, quand ils ont dans le ciel un même Dieu, qui ne fait aucune différence entre les personnes ' ? » Jonas cite ici un passage des Moi'ales de saint Grégoire le Grand et un passage d'un sermon attribué à saint Augustin, puis il conclut : « Que les puissants et les riches, instruits par ces paroles, reconnaissent que leurs esclaves, et les pauvres, sont par nature leurs égaux. Si donc les esclaves sont par nature les égaux des maîtres , que ceux-ci ne s'imaginent pas avoir le droit de céder à tous les mouvements de la colère, et de punir les fautes de leurs esclaves par de cruelles flagellations ou même par l'amputation d'un membre : ils n'ont pas le droit de commettre do tels excès, car ils ont un même Dieu dans le ciel. Dans ceux qui, en ce monde, leur paraissent faibles, d'extérieur abject, inférieurs à

oux par l'apparence corporelle et la fortune, qulls reconnaissent des hommes que la nature a faits leurs pairs et leurs égaux * . »

L'archevêque de Lyon, Agobard, est un des plus grands esprits de ce temps. Quand les pratiques superstitieuses de l'ordalie et du combat judiciaire étaient encore autorisées par les lois et par les mœurs, il s'est élevé contre elles, et a consacré deux ouvrages à montrer ce qu'elles ont d'antichrétien et de criminel^. Effrayé de la grande influence que la faiblesse de Louis le Débonnaire avait laissé prendre aux Juifs, et de l'infatigable propagande de ceux-ci, il n'hésita pas à se déclarer leur adversaire : non qu'il demande contre eux aucune persécution 3, mais en s'efforçantde remettre en vigueur les ordonnances des conciles, qui leur interdisaient de posséder des esclaves chrétiens ^. Il y aurait une bien intéressante étude à faire sur Agobard et la question juive au

i, « ... Si igitur servi dominis natura œquales suât, utique quia sunt, non se putent impune domini laluros, dum tiirbida et indignatione et concitanti animi furore adversus errata servorum inflamraati, circa eos aut in sœvissimis verberil)us cœdendo, aut in menibrorum amputatione debililando, nimii existunt, quoniam unum Deum habent in cœlis. Eos vero (|ui in hoc sœculo infirmes abjcctosque cultu et cute et oiiibus se impares conspiciunt, natura pares et a-quales sibi esse prorsus agnoscant. » Jonas, De institutione laicali, II, 22 (Migoe, P. L., t. CVI).

2. Adversus legem Gundobardi et impia certamina, contre le duel judiciaire, et De divinis sentenliis, contre les ordalies (Migne, P. L., t. CIV).

3. « Cœterum, quia inter nos vivunt, et maligni eis esse non debemus, nec vitœ aut sanitati vol divitiis eorum contrarii. » De insolenlia Judaeorum, 4.

4. Quatriè'ne concile d'Orléans (o41), premier concile de Mâcon (581), troisième concile de Tolède (o89), premier concile de Reims (CSri), quatrième concile de Tolède (630), dixième concile de Tolède (6o6}, douzième concile de Tolède (681).

ix" siècle. C'est surtout à propos du baptême des esclaves des Juifs qu il est appelé à exposer ses idées sur l'esclavage.

Comme il était interdit aux Juifs, par la législation civile et religieuse, d'avoir des esclaves chrétiens, ils s'efforçaient de se procurer des esclaves païens, ce que l'étendue de leurs relations commerciales leur rendait facile. Mais, transplantés en pays chrétien, beaucoup de ceux-ci demandaient à recevoir le baptême. « Ils apprennent notre langue, dit Agobard, ils entendent parler de la foi. voient la célébration de nos fêtes, sont touchés, viennent à l'église, demandent à recevoir le baptême : devonsnous les repousser? » Les Juifs contestaient à l'évêque le droit de baptiser un esclave sans le consentement de son maître. La question, en droit, était complexe. L'esclave, en effet, une fois touché par l'eau du baptême, échappait au maître juif. En vain Agobard offrait-il à celui-ci de racheter l'esclave baptisé, en remboursant le prix qu'il avait coûté. Le Juif, qui s'était proposé le plus souvent de faire une spéculation et de le revendre plus cher, refusait l'offre de l'évèque. Les Juifs de Lyon étaient bien en cour. Ils avaient l'appui plus ou moins désintéressé de certains magistrats. Des femmes de la famille impériale, peut-être l'impératrice, la fameuse Judith, étaient en correspondance avec eux. Ils comptaient même sur la protection de l'empereur, qui en effet écrivit pour eux à Agobard, et envoya en leur faveur une lettre au gouverneur de Lyon. Leur crédit était

devenu tel, qu'ils parvinrent à faire supprimer dans cette ville les marchés du samedi, comme violant le repos du sabbat. Agobard écrivit de divers côtés : à ses amis du palais, Adalhart, Wala, Helisachar ' ; à l'évêque de Narbonne, Nebridius ^ ; à Louis le Débonnaire lui-même 3. 11 lutta avec une énergie intraitable pour l'âme des esclaves. Il revendiqua la pleine liberté de leur conscience, et proclama avec plus de hauteur encore que Jonas leur droit à être considérés par tous comme des égaux. L'homme extérieur est serf, l'homme intérieur est libre, et l'appel de Dieu, entendu au fond du cœur, fait taire toute voix de maître.

« Pour ceux qui examinent pieusement les choses, il est évident que le Dieu tout-puissant, créateur et modérateur de tous, qui a formé le premier homme du limon de la terre, et d'une des côtes du premier homme une aide semblable à lui, et qui a tiré tout le genre humain d'une même source et d'une même racine, a faitd'une condition semblable tous ceux qui le composent. Et quoique à la suite du péché, par un très juste et mystérieux jugement, les uns soient élevés aux places d'honneur, les autres abaissés sous le joug de la servitude, cependant il a commandé aux esclaves d'obéir extérieurement à leurs maîtres.

1. Consultalio et supplicatio de baplismo judaicorum mancipiorum. — Contra praeceptum imphim de baptismo judaicorum mancipiorum.

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