CONCLUSION
rôles. D'abord, l'énumération des assujettis et des travailleurs, faite en des termes tels qu'ils semblent tous se confondre, sans qu'aucun caractère bien marqué permette de les distinguer. On sent qu'un niveau a passé sur la classe populaire, et qu'entre les serfs, les colons et les tenanciers de tout vocable il n'y a plus que des différences verbales : les non libres théoriquement, comme les serfs, ne sont séparés que par l'épaisseur d'un mot des libres légalement, comme les colons et les autres paysans : se?vi, coloni, inquilini, et cetera hiijusmodi nomina. Mais on remarquera surtout une conception tout à fait chrétienne de l'autorité. On y trouve conciliées la hiérarchie nécessaire et l'égalité de tous devant les hommes et devant Dieu. L'autorité est définie non par ses droits, mais par ses devoirs. Quand de telles idées, après avoir été exprimées par ceux qui pensent, sont acceptées par ceux qui gouvernent, elles paraissent prêtes à passer tôt ou tard dans les faits. Visiblement elles sont mûres. S'il ne réalisa pas le rêve de l'abbé de Saint-Mihiel, le ix® siècle fit faire à la question de l'esclavage un grand pas.
J'arrête ici cette étude des origines du servage. La première moitié du ix" siècle me paraît avoir été pour les serfs une sorte d'âge d'or. Sans doute leur condition s'aggravera de nouveau dans la seconde partie de ce siècle, au milieu des désordres de toute
sorte causés par les luttes intestines et par les invasions normandes, par la désorganisation de l'Empire carolingien et par la formation d'un ordre de choses nouveau. On put même croire que la nouvelle crise d'invasions , favorisée par la faiblesse etla désunion du pouvoir central, aurait pour le sort des paysans et même pour toutes les classes de la société un effet aussi désastreux que celui que produisirent, quatre siècles plus tôt. les premières invasions germaniques. Pour prendre un seul exemple, que l'on compare le tableau montré par le Polyptyque d'irminon, où se reflètent si clairement les premières années du ix'' siècle, avec celui que laisse voir la partie du cartulaire de l'abbaye de Saint- Bertin qui correspond au déclin du même siècle et aux sombres années du x^ on aura l'impression d'une sorte de nuit succédant à une radieuse aurore. Au point de vue moral comme au point de vue social, la décadence est partout sensible. La propriété monastique , qui nous parut un si efficace instrument de progrès, a cessé elle-même déjouer son rôle bienfaisant : ses détenteurs se sont laissé envahir par le relâchement, et ne donnent plus les grands exemples de labeur et de vertu que nous avons admirés. Mais le nuage passe vite. La réforme morale et la réforme sociale auront de nouveau leur heure. En attendant, la force des choses efface les dernières différences des conditions parmi les humbles.
D'abord, l'esclave disparaît. Dans une société dévastée et appauvrie, ce meuble de luxe des anciennes