CHAPITRE II
EPOQUE DES INVASIONS. — LES CONDITIONS DE l'eS- CLAVE ET DU SERF, DISTINCTES DANS LE DERNIER ÉTAT DU DROIT ROMAIN, TENDENT DE NOUVEAU A SE CONFONDRE.
De ce qui a été dit au chapitre précédent, il résulte que le servage est d'origine romaine, de même qu'une grande partie du droit féodal, dérivée du régime des terres et de la condition des personnes habitant les fonds rurpux à la fin de l'Empire, w J'affirme, écrit le grand jurisconsulte Cujas, que le servage, le cens et les charges innombrables qui pèsent sur les terres et les hommes, ont dans le droit romain leur origine ^ » Il y a ici plus que Topinion d'un éminentesprit, il y a, en quelque sorte, la parole d'un témoin : Cujas n'eût pu acquérir la profonde connaissance qu'il possédait du droit romain sans étudier profondément aussi la société civile et politique que ce droit régissait et sans se rendre un
1. • Servi, et census, et alia innumera praediorum liominuraque onera e jure romano originem sumpsisse teator. » Œuvres de Ci^as. ('dition de Naples, 17ri8, col. 83».
compte exact des rapports de celle-ci avec des institutions seigneuriales en vigueur de son temps ^ . Pour nous, ces questions n'ont plus qu'un intérêt théorique : pour les hommes du moyen âge finissant ^, elles avaient un intérêt actuel, car c'était la racine d'institutions encore vivantes'qu'ils allaient chercher, quand ils creusaient avec tant d'ardeur le sol de l'histoire.
Le servage n'est donc point sorti des changements sociaux produits par l'établissement des Barbares dans les diverses parties de l'Empire romain : il existait avant les invasions. Celles-ci n'eurent-elies, cependant, aucune influence sur la situation des serfs, c'est-à-dire des esclaves attachés à la glèbe ?
On a souvent discuté, et, selon toute apparence, on discutera souvent encore la question de savoir si les invasions furent un bien ou un mal pour la cause de la civilisation.
Selon les uns, au moment où elles se produisirent, le monde romain succombait sous le poids de ses vices, et s'affaissait dans la corruption. Deux choses seulement pouvaient le guérir : l'influence chrétienne et l'apparition d'une nouvelle race d'hommes, capable de régénérer, par le contact et le mélange, des populations depuis longtemps abâtardies, que le christianisme lui-même n'était point parvenu à rajeunir. La décadence eût été irrémédiable, si la
1. Cf. Vuitry, Études sur le régime financier de la France avant 1789, 1878, p. 21.