‹ Les origines du servage en FranceChapitre 24 sur 163 · Cujas · texte numérisé non relu

Cujas

Providence n'avait substitue, dans la direction des affaires humaines, les Barbares aux Romains, et n'avait fourni au dévouement chrétien une matière vierge et neuve qu'il pût façonner à son gré. « Pour que l'Eglise pût sauver la société, s'écrie éloquemment Montalembert, il fallait dans la société un nouvel élément, et dans l'Eglise une force nouvelle. Il fallait deux invasions : celle des Barbares, au nord, celle des moines, au midi'. » a Les Germains sont venus, dit de même M. Sepet, ils se sont faits chrétiens et ils ont tout rajeuni ^. » Le Huérou avait, longtemps auparavant, énoncé la même pensée : « Les Barbares renouvelèrent une population mourante, que le vice et la misère avaient dégradée. Sans les Barbares, il est douteux (humainement parlant) que le christianisme eût produit tous ses effets sur un peuple si prodigieusement usé et corrompu ^. »

Cette opinion est loin dêtre partagée par tous les érudits. Sans remonter jusqu'à Gibbon, trop partial pour être allégué ici, ceux qu'une telle théorie laisse hésitants peuvent invoquer à l'appui de leurs doutes l'autorité de Guérard. « Lorsqu'on recherche avec soin ce que la civilisation doit aux conquérants de l'Empire d'Occident, — écrit ce puissant adversaire de l'école germaniste, — on est fort en peine detrou-

i. .Montalembert, Les moines d'Occident, t. I, p. •£*. ■i. Marius Sepet, L'invasion des Barbares, dans Revue des questions historiques, janvier 186!>, p. 264.

ii. Le Huérou, Histoire des institutions mérovingiennes, 184i, p.

ver quelque bien dont on leur puisse faire honneur... Loin d'avoir contribué à restaurer la société, les Germains n'ont fait que la corrompre davantage et qu'en rendre la restauration plus difficile ' . » « Le IV* siècle renaissait, dit de même Littré, quand les Barbares détruisirent ces heureux commencements, et rejetèrent les choses vers une inculte enfance - ; » et plus loin : « Je conteste opiniâtrement que l'invasion des Barbares ait rendu aucun service qui ne reste bien au-dessous du mal qu'ils ont fait ^. » A plus forte raison un chrétien pourra-t-il être tenté de contester une opinion qui tendrait, contre l'intention de ses auteurs, à poser des bornes à la puissance de Celui « qui a fait les nations guérissables » et à la vertu curative de la religion « qui a les promesses de la vie présente et de la vie future. » Les Barbares vinrent, parce que la Providence le permit : mais il est sans doute excessif de dire qu'ils furent des instruments nécessaires et que le monde romain n'eût pu être régénéré sans eux.

Cette digression nous éloigne du sujet de cette étude moins qu'il ne paraîtrait d'abord : en effet, dans la question particulière de l'esclavage, on peut soutenir hardiment l'opinion émise d'une manière générale par Guérard et Littré, et dire que, là au moins, les Barbares « n'ont rendu aucun service qui ne reste bien au-dessous du mal qu'ils ont fait. »

i. Guérard, Polyptyque d'Irminon, t. I, p. 200; cf. p. 275, 276.

2. Littré, Eludes sur les Barbares et le moyen âge, 1867, p. xxiii.

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