‹ Les origines du servage en FranceChapitre 52 sur 163 · Voir plus haut, p · texte numérisé non relu

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dinaire et le charme de sa couleur locale l'intérieur de ces villas du lise sur lesquelles résidaient les serfs royaux. « Autour du principal corps de logis se trouvaient disposés par ordre les logements des officiers du palais, soit Barbares, soit Romains d'origine, et ceux des chefs de bande qui, selon la coutume germanique, s'étaient mis avec leurs guerriers dans la truste du roi, c'est-à-dire sous un engagement spécial de vasselage et de fidélité. D'autres maisons de moindre apparence étaient occupées par un grand nombre de familles qui exerçaient, hommes et femmes, toute sorte de métiers, depuis l'orfèvrerie et la fabrique des armes jusqu'à l'état de tisserand et de corroyeur, depuis la broderie en soie et en or jusqu'à la plus grossière préparation de la laine et du lin, La plupart de ces familles étaient gauloises, nées sur la portion du sol que le roi s'était adjugée comme part de conquête, ou transportées violemment de quelques villes voisines pour coloniser le domaine royal : mais, si Ton en juge par la physionomie des noms propres, il y avait aussi parmi elles des Germains et d'autres Barbares dont les pères étaient venus en Gaule, comme ouvriers et gens de services, à la suite des bandes conquérantes'. D'ail-

1. « Ce n'est pas qu'un nom germain prouve absolument que l'esclave qui le porte soit de naissance germanique, ni qu'un nom romain prouve une naissance romaine. Mais la Iréquence des noms germaniques dans la classe servile indique la fréquence des (;ermains dans cette classe. » Fustel de Coulanges, L'Alleu et le domaine rural, iS89, ji, iVà, — .. Kamulos meos, tam c\ natione IU>mana quam et l>arl)ara. • Testament de Beriramn, i'\/que du Mans, dans Pardessus, Diplomata. cnxxx.

leurs, quel que fût leur origine ou leur genre d'industrie, ces familles étaient placées au même rang et désignées par le même nom, par celui de lites en langue tudesque, et en langue latine par celui de fiscalini, c'est-à-dire attachés au fisc. Des bâtiments d'exploitation agricole, des haras, des étables, des bergeries et des granges, les masures des cultivateurs et les cabanes des serfs du domaine, complétaient le village royal, qui ressemblait parfaitement, quoique sur une plus grande échelle, aux villages de l'ancienne Germanie. Dans le site même de ces résidences il y avait quelque chose qui rappelait le souvenir des paysages d'outre-Rhin; la plupart d'entre elles se trouvaient sur la lisière et quelquesunes au centre des grandes forêts mutilées par la civilisation et dont nous admirons encore les restes^. » Dans ce milieu relativement paisible et prospère éclataient tour à tour, selon le caprice du roi, des transports de joie ou des lamentations désespérées. Quelquefois les domestici, auxquels était confié, avec l'administration des biens du roi et la perception de ses revenus privés, le gouvernement du nombreux personnel employé dans ses domaines, apparaissaient aux serfs comme des messagers de bonnes nouvelles : c'est quand ils venaient leur annoncer la naissance d'un enfant royal, et leur lire le rescrit qui les chargeait, « afin d'obtenir du Seigneur sa conservation, » d'affranchir dans chaque villa du

1. Augustin Thierry. Récits des temps mérovingiens, premier récit.

fisc trois serfs et trois serves'. Quelquefois aussi ils se présentaient à eux comme les agents d'un maître tyrannique, prêts à les arracher sans pitié à leurs familles, à leurs foyers, à leurs cultures. Aucun privilège ne garantissait les serfs du fisc contre ces douloureuses séparations. Un célèbre passage de Grégoire de Tours nous fait assister à l'une d'elles. « Aux approches du mois de septembre (584), dit-il, il arriva au roi Chilpéric une grande ambassade de Goths (chargée d'emmener sa fille Rigonthe, promise au roi Reccarède). De retour à Paris, le roi ordonna qu'on prît un grand nombre de familles dans les maisons qui appartenaient au fisc et qu'on les mît dans des chariots. Beaucoup pleuraient et ne voulaient point s'en aller: il les fit jeter en prison, afin de les contraindre plus facilement à partir avec sa fille. On rapporte que, dans l'amertume de cette douleur, et de crainte d'être arrachés à leurs parents, plusieurs s'ôtèrent la vie au moyen d'un lacet. Le fiis était séparé de son père, la mère de sa fille; ils partaient en sanglotant et en prononçant de grandes malédictions-. )) Ces « familles enlevées de maisons qui

1. « Très homines servientes iu ulroque sexu. » Formulae Mat- CUlfl, 1,3!»; cl". II, 5-2.

3. • Intérim advenieutibus Kalendis Septembris, Gothorura magna legalio ad regem Cliilpericum accedii. Ipse vero jam régressas Parisius, lamilias muUas de domibus fiscalibus auierre praecepit et in plaustris componi. Multos quoque flentos et Dolentes abire iu custodiatn retrudi jussil, ut eos lacilius cum (ilia transmittere posset. Nam feruiit uiultos sibi ob hanc amaritudinem viiaiii Uqueo e\torsisso, dum de parenlibus propriis aulerri metuebaut. Scparabatur autem lilius a pâtre, matera lilia, et cum gravi gemitu ac uialedic lionibus discedebant. • Oréjoire de Tours, H. F., VI, 41.

appartenaient au fisc « étaient certainement des familles de serfs ou de colons : on peut juger par là ce qu'était devenue la condition légale de ceux qui tenaient le premier rang parmi les hommes attachés à la glèbe. 11 est vrai qu'à ce triste convoi Chilpéric mêla des personnes d'une condition plus élevée, car l'historien ajoute : « Beaucoup de gens des meilleures familles, contraints de partir de force, firent leur testament et donnèrent leurs biens aux églises ^ . » Ainsi, sous la tyrannie des rois barbares, toutes les conditions se rapprochaient, non dans une liberté commune, mais dans une commune servitude : la légitima servitutis lihertatisque discretiOy fondement de l'ordre social antique 2, avait disparu, sinon en droit, au moins en fait.

On comprend que les habitants, libres ou non, des domaines du fisc demandassent comme une faveur de passer sous un autre joug. Insolents, tyranniques, toujours prêts à abuser de leur situation pour molester leurs voisins, particulièrement redoutables aux paysans des terres ecclésiastiques^,

1. « Multi vero meliores natu, qui yi compellcbantur abire, testanientacondiderunt, resque suas ecclesiis députantes, atque petentes ut cum in Hispania puella introisset, statini teslamenta iila, tanquam si jam essent sepuiti, reserantur. » Ibid. — Sur le sens juridique du mot meliores nalu, voir Naudet, ouvr. cité, p. 13.

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