‹ Les origines du servage en FranceChapitre 69 sur 163 · Formulae Biluricenses · texte numérisé non relu

Formulae Biluricenses

3. • lllos vero quos de raiione ecflesiae pro singalis festivitatibus in Albis relaxavi aut relaxavero. » Pardessus, ccxxx. — Sur « la semaine in albis, » voir Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie, fasc. IX, col. 3d30.

mule dont il vient d'être question. Mais cette formule ne montre pas seulement que les ëvêques affranchissaient : elle a un autre intérêt, celui de donner un chiffre. Elle prévoit le cas dun évêque payant à Dieu « la dîme des esclaves de son Église, » cest-àdire en affranchissant le dixième. Aux yeux du rédacteur de la formule, ce chiffre représenterait la proportion convenable, convenit^ . Il ne semble pas être le maximum de ce qu'un évêque pourrait affranchir, mais la moyenne de ce qu'il était d'usage qu'un évêque affranchît. Ce dixième dut atteindre quelquefois un chiffre très élevé. L'Eglise de Reims possédait, sur divers points de la Gaule, et même au delà du Rhin, de grands domaines, cultivés par ime immense population de colons et de serfs : d'autres Eglises n'étaient pas moins riches en terres et en tiommes. De temps en temps de grosses donations venaient accroître leur patrimoine : rappelons-nous un testament de 696, léguant à l'Église de Vienne des villas avec 1.400 serfs, « sans compter les affranchis qui y doivent des services -. » Même réduit à un dixième, le nombre des serfs libérés par un évêque pouvait comprendre beaucoup de gens.

Donc les canons des conciles francs, rapprochés des faits, montrent que dans la Gaule mérovingienne l'affranchissement des esclaves des Églises ne ren-

\. • Convenu ut omnes servicntes Ecclesiae nostrae decimarc deberemus. • Form. Bittirtcenses. 8.

S. • Serves utriusque sexus mille CCCC, sed et libertés qui obse quium ibi faciunt. • Pardessus, cccxkxix.

contrait pas d'obstacle sérieux. Il ne se heurtait ni contre des principes trop rigides, ni contre un sordide intérêt. Le seul principe en cause, celui de l'inaliénabilité, se laissait au contraire aisément assouplir, puisque les conciles n'imposent aux évêques d'autres conditions que celle d'une raisonnable modération soit dans le nombre des affranchissements, soit dans la dot par eux constituée à leurs affranchis, afin de concilier le pouvoir de donner la liberté avec la conservation du patrimoine ecclésiastique. Quant à l'intérêt sordide, il n'y a pas à en parler : nous venons de voir les évêques affranchissant les serfs de leurs Eglises ; nous les avons vus affranchissant leurs propres serfs ; nous savons les immenses efforts faits par eux pour racheter de la servitude les hommes libres emmenés en captivité ^ ; l'histoire nous les montre rachetant même quelquefois les esclaves d'autrui -. Que l'on admette si l'on veut des exceptions, car il y en a toujours ; on devra néanmoins reconnaître que, dans l'ensemble, les prélats des Gaules se montrent supérieurs à tout égoïsme, et même généreux jusqu'au sacrifice, quand il s'agit de répandre la liberté.

Ils eurent sous les yeux, au vi^ siècle, un grand exemple. On connaît, par la vaste correspondance de saint Grégoire le Grand, l'organisation du patrimoine de l'Église romaine, et l'on sait avec quel

i. Voir plus haut, p. 40.

2. Grégoire de Tours, H. F., lll, 13; De virt. sancti Martini, 11, 30; ni. 46. Fortunat, Vila S. Germant. 10.

soin il était administré*. Le pape montre, dans cette administration de son temporel, les mêmes qualités d'attention aux détails et d'ordre méticuleux que fera voir, deux cents ans plus tard, Charlemagne dans celle de ses villae. Mais il est en même temps beaucoup plus préoccupé que ce grand empereur de la responsabilité morale découlant d'une telle administration. L'Église de Rome, enrichie dans toutes les provinces par la piété des fidèles, possédait alors non seulement en Italie et en Afrique, mais encore en Gaule, des domaines considérables^. Ces domaines, par leur étendue comme par leur dispersion, offraient « un puissant moyen d'éducation populaire et de civilisation, » écrit un récent historien de saint Grégoire ^. Le pape en voulait faire, au physique et au moral, des « fermes modèles. » Voici en quels termes il s'adresse aux gérants des terres exploitées au nom de son Eglise dans les Gaules qui, depuis les invasions, — et surtout à l'époque des Frédégonde et des Brunehaut, — semblaient à ce Romain de vieille race être retombées dans la barbarie : « Quoique vous vous trouviez au milieu de populations barbares, je suis certain que, sous le rapport des mœurs, vous vous distinguez parfaitement d'elles. Vous êtes décorés d'un titre

1. Fabre, De ■palrimoniis romanae Ecclesiae usque ad aetatem Carolinorttm, 1892, et Le patrimoine de l'Église rotnaine dans les Alpes Cottiennes, dans Mélanges de l'École de Rome, 1884.

2. Très diminués, au cours du vu" siècle, par les conliscationsdes empereurs byzantins daus le sud de l'Ilalie, eu Istrie, eu Dalmatie, et par les invasions musulmanes en Afrique.

Page 1