ÉPOQUE CAROLINGIENNE
servile qui les habite se trouve soustraite à l'instabilité établie partout ailleurs par les lois ou par les coutumes barbares, et continue à jouir d'une situation exceptionnelle, résultant du droit romain du iv^ siècle, resté en vigueur pour elle, et du droit canonique qui, à partir du vi° siècle, soustrait à toute mutation le domaine ecclésiastique.
Il nous reste à montrer comment, à l'époque carolingienne, cette situation a cessé d'être le privilège exclusif des serfs de l'Eglise. La distinction instituée par le droit romain en faveur des esclaves attachés à la culture se rétablit peu à peu sur les terres des laïques. On vit même la situation des serfs de la glèbe s'améliorer parfois au point de se confondre presque avec celle des colons libres. La différence s'atténue jusqu'à devenir insensible, ou ne se marquer plus que par des nuances : une sorte de nivellement s'établit entre toutes les classes de cultivateurs, ne laissant guère subsister entre elles que des différences nominales. A ce résultat concourent à la fois le rétablissement de l'ordre sous Charlemagne, et le relâchement des ressorts sociaux qui se fit sous ses successeurs.
Je n'ai pas à rechercher si Charlemagne fut vraiment le génie universel que nous montre l'histoire traditionnelle ^, ou si l'on doit voir en lui, comme le
1. Voir dans ce sens un éloquent chapitre de Kurth, Les origines (le la civilisalion moderne, &" éd., 191 1, t. II, p. 220-299.
veulent quelques érudits modernes, moins un homme de facultés extraordinaires qu'un infatigable et consciencieux travailleur'. Dans tous les cas, on doit reconnaître en Charlemagnc un vrai souverain, le premier souverain que le monde occidental ait eu depuis la chute de 1" Empire romain. Et l'on peut dire qu'il a vraiment restauré cet Empire, si Ton prend ce mot comme synonyme de puissance, de règle et de justice. Son activité a touché à tout, sans rien brouiller; il a remis Tordre dans ce qui était avant lui devenu le chaos ; il a fortifié dans la mesure du possible le pouvoir central, sans heurter violemment les tendances dune société que plusieurs siècles d'anarchie avaient complètement décentralisée.
Pour ne point nous écarter du sujet de cette étude, je dirai tout de suite que la population servile a profité plus peut-être que toute autre de s réformes du grand empereur. Non que, dans ces réformes, il Tait eue particulièrement en vue : on chercherait vainement, dans le recueil des Capitulaires-,un article qui la vise d'une manière directe, et témoigne
1. Voir Krocll, L'immunilù frantjuc, p. 233. Mais il renvoie ici à Kleinclausz {L'Empire carolingien, ses origines et ses Iransformaliotis, 190->, p. -ll^let. suiv.), qui me parait se laire de Charlemagnc une beaucoup plus grande idée. L'ouxrage de Kleinclausz serait tout à fait remarquable, s'il clait plus complet, mais le savant proiesseur, qui traite d'une manicre supérieure la partie politique de son sujet, en néglige le côte social, et ne dit a peu pr(>s rien de la situation économique et de la condition des travailleurs à l'époque (le Cliarlemagne, ce que nous avons précisément à étudier ici.
'i. Sur la différence à peu près nulle des Ca()ilulaircs et des lois, voir Kustel de Coulanges, Les transformations de la royautr a l'époque carolingienne, 1907, p. lot>-t.'i8.
de quelque désir d'améliorer ou d'élever sa condition '. Bien que plusieurs de ses décisions montrent une véritable sollicitude pour les pauvres gens 2, et que les contemporains s'accordent à louer sa bonté', Charlemagne n'avait rien d'un philanthrope : ce serait faire un double anachronisme que de lui prêter les sentiments charitables d'un Père de l'Eglise ou les préoccupations sociales d'un moderne : il cherchait avant tout à bien gouverner. Mais de même qu'elle avait souffert du désordre introduit dans les lois et dans les mœurs par la domination des Barbares, de même la classe servile devait gagner à tout recul de la barbarie. En se renouant peu à peu, la tradition romaine, naguère brusquement rompue, tournait à son profit. Particulièrement tout ce qui rétablissait l'ordre et la discipline dans la propriété foncière lui devenait favorable. La minutieuse réglementation des bénéfices par la législation carolingienne fut pour les esclaves et les serfs résidant sur les domaines de cette nature le principe d'un très grand progrès.
L'institution des bénéfices est bien antérieure à Charlemagne ; mais ils ne semblent pas avoir été,
1. L'article 19 d'un Capitulaire de "79, qui réglemente les ventes d'esclaves, et défend de les vendre hors de la frontière du royaume, ne fait que reproduire une décision conciliaire (concile de Ciialonsur-Saône, entre 644 et 650, canon 9) et une loi des temps mérovingiens; voir plus haut, p. 41.
2. 3" Capitulaire de 789, 17; 1" Cap. de 802, :29, 30; 2= Cap. de 805, 16; 4« Cap. de 805. 13; 3» Cap. de sio, 3 ; 3« Cap. de 811, 2, 3, 5. Baluze. Cap. regum Franc, 1. 1, p. 243, 374, 427, um, 483; Boretius, Cap. reg. Franc, p. 63, 98, 123, 135, 163.