Les esclaves chrétiens, p
4. Voir Wallon, t. III, note 9", p. 4.^0. 3. Voir plus haut, p. 28 et suiv.
combien lents et pénibles furent les efforts des conciles de l'époque barbare pour regagner, dans la mesure du possible, le terrain perdue On vient de voir un premier rayon éclairant ces ténèbres : la situation des esclaves agricoles se transforme, au commencement du ix^ siècle, par un retour au droit romain. Ce qu'on aimerait à connaître maintenant, c'est si, dans la société du même temps, où l'industrie était presque nulle, les esclaves non agricoles, employés à l'exercice des métiers ou au service domestique, demeurés de condition instable et mal protégée, représentaient encore une partie considérable de la population, ou si leur nombre avait décru pendant que s'allégeait en se consolidant le sort de leurs frères de la glèbe.
Les documents ne sont ni assez précis ni assez nombreux pour permettre de répondre à cette question. Deux d'entre eux, cependant, me semblent de nature à y jeter quelque lumière.
Celui dont je m'occuperai dans ce chapitre est le célèbre Capitulaire De villis^, rédigé par Charlemagne^ pour régler l'administration des domaines de la couronne, qui se confondaient, à cette époque, avec le domaine privé du roi. Celui-ci possédait une immense fortune territoriale, provenant en partie du
\. Voir clans mon article Esclavage du Dictionnaire d'apologitique, \' fascicule, col. 1485^1 490, le paragraphe intitulé : L'esclavage et les conciles à l'époque barbare,
i. Balu/e, t. I, p. 331 ; Boretius, p. 83.
3. Proliablemeni avant 800, date de son élévation à l'Empire, car il y est plusieurs lois (luesiion de la reine, et Charlemagne, veuf de nouveau en TJ8, ne se remaria pas.
fisc impérial, c'est-à-dire du domaine des empereurs romains qui avait passé, après la conquête, aux mains des princes barbares, en partie probablement aussi des confiscations, qui furent nombreuses sous le régime de despotisme et d'anarchie issu des invasions. Cette fortune était représentée par des çillae, ou centres d'exploitation, situées en divers points du royaume. On sait en quoi consistait une villa. Ce type du domaine n'avait point changé depuis l'époque romaine ^ Tel il était alors, tel on le retrouve sous les Mérovingiens et sous les Carolingiens, en terres laïques ou ecclésiastiques. La villa se composait d'abord de terres réservées au seigneur, dominicum, et directement exploitées par lui, au moyen du travail des serfs domiciliés sur cette portion du domaine^, et des corvées de serfs et de colons répartis sur le reste de
1. Voir, dans mes Eludes d'histoire et d'archéologie, 1899, p. 274-302, le chapitre intitulé: Le domaine rural du cinquième au neuvième siècle.
2. Le dominicum contenait, avec les bâtiments d'exploitation, une maison plus ou moins somptueuse destinée au propriétaire ou seigneur. Parlant des villas royales, les documents delà fin du ix* siècle donnent souvent à celte habitation le nom de palatium (Annales de Saint-Berlin, éd. de la Société de l'histoire de France, i871, p. 50, 165; Capitulaire de 877, dans Baluze, t. Il, p. 268, etc.). Charlemagne emploie l'expression plus modeste de casa. Il veut que ses casae soient touioms garnies de meub es et de provisions, que les feux soient toujours prêts à être allumés, et qu'enfin elles soient en tout temps préparées à le recevoir {De villis, 27, 4i). Il s'y transportail quelquefois avec son équipage de chasse, nena^ores et falconarii (ibid., 47). Les Annales de Saint-Berlin, l'un des documents qui font le mieux connaître la vie des princes carolingiens, citent dix-huit villas royales, où les fils de Charlemagne se rendaient souvent pour chasser. Lu curieux passage du Capitulaire promulgué parCharies le Chauve en 877 noiume vingt villas royales, et l'empereur interdit à ses Ois d'y chasser, si ce n'est en passant : « non ibi caciei, nisi in Iranseundo, » dit-il dans un latin où paraît déjà le français en formation.
son territoire : elle comprenait ensuite les tenures habitées par ces serfs et ces colons, qui les cultivaient à charge de redevances. L'ensemble du domaine était généralement fort étendu * : un très grand nombre de villas romaines furent l'origine, encore reconnaissable, de beaucoup de nos villages 2. Comme eux, une villa était très peuplée : pour rappeler un exemple du v^ siècle cité plus haut^, la riche patricienne romaine sainte Mélanie possédait en Sicile une villa dans laquelle la réserve du maître, la demeure seigneuriale et ses dépendances, était entourée de soixante tenures, qu'exploitaient quatre cents serfs agricoles'' : il faut tripler ou même quadrupler ce N nombre, si l'on veut y joindre les femmes et les enfants. C'est la population d'un très gros village. On
1. .le parle ici des domaines importants; car il y avait aussi, au ix" siècle, des petits propriétaires. La modeste villa d'Horace, qui contenait cinq foci, ou manses de tenanciers {Ep,, ï, xiv, -2), se retiouve encore à cette époque : un Capitulaire de 807 parle de ceux qui possèdent cinq, ou quatre, ou trois, ou deux, ou seulement un manse (Baluze, t. L p. ■ioS; Boretius, p. 134).
2. Quelquefois même de nos villes : la Theodonis villa, d'où sont datés plusieurs capitulaires, est devenue Thionville;Sparnacus, villa de l'Église de Reiras, est devenue Epernai.