architecen général
v' siècles, le pays à feu et à sang, n'épargnèrent pas non plus les églises, T.' Ctrchttec dont la plupart furent dévastées. ture romane
Ces ravages ne cessèrent qu'après l'établissement définitif des Francs en général. dans le nord de la Gaule à la fin du vi^ siècle. Alors la plupart des éléments qui doivent composer plus tard les nationalités européennes se trouvent rassemblés. Anciens Celtes, Romains, Germains sont mêlés intimement sous la prédominance de ces derniers.
Que surgisse maintenant le génie d'un Charlemagne pour réunir tous ces facteurs en un seul faisceau, pour imprimer un mouvement commun d'activité à ces éléments épars, et les fondements de l'Europe occidentale chrétienne seront jetés.
La paix intérieure que le grand monarque garantit à ses sujets fit pousser les premières fleurs de cette civilisation nouvelle dans les sciences et les arts. De grands génies virent le jour sous son règne et produisirent mainte œuvre architecturale importante. 11 ne nous en reste malheureusement que des fragments, des descriptions ou des dessins ; assez toutefois pour nous en donner une idée. 11 suffit de comparer les oratoires d'Aix-la-Chapelle et de Nimègue, ou les dessins de Saint-Gall et de Saint-Riquier avec les anciennes basiliques latines, pour saisir au vif les modifications importantes qui déjà se sont introduites dans l'art de la construction. Aux basiliques latines il n'y avait point de tours, tandis qu'on en trouve à Aix, à Saint- Riquier et à Saint-Gall ; les colonnes classiques sont remplacées en maints endroits par des piliers ; on agrandit le sanctuaire, on édifie des lanternes sur les croisées. Non contents d'un chœur à l'est de leurs églises, certaines abbayes en ajoutent un autre en face, du côté du couchant. Les proportions classiques auxquelles tenait si vivement l'architecture romaine se sont perdues : les piliers sont élancés ou trapus d'après les circonstances, l'entablement et les frontons ont disparu. La sculpture, si elle existe, n'imite plus que de loin les modèles classiques. En un mot, l'ossature des églises est encore romaine, mais la forme en est nouvelle.
Or, des formes nouvelles ne se créent ni d'un seul coup, ni par l'influence d'un seul homme; elles procèdent toujours par une lente évolution. L'histoire de l'art chez tous les peuples en est la preuve. Où chercher dès lors l'origine de ces formes inédites que revêt l'art franc, sinon précisément dans des facteurs nouveaux qui ont concouru à l'édification de ces monuments?
1^' archttec- Les Francs s'inspirèrent, il est vrai, des modèles laissés par l'antiquité, ture romane mais demeurèrent insensibles à l'harmonie des lignes, harmonie qui foren général. "^^'^ cachet propre à la civilisation antique. Ils y cherchèrent tout au plus des moyens aptes à répondre aux besoins pratiques. L'église, avant d'être une œuvre d'art, est pour eux le lieu de prédication et de sacrifice et ils modifient les dispositions traditionnelles, même dans leurs éléments essentiels, au gré des nouvelles nécessités. L'imperfection de l'appareil les force à augmenter l'épaisseur des murs; ils remplacent les colonnes, devenues rares et difficiles à tailler, par des piliers carrés maçonnés en assises (i). L'agrandissement du chœur est nécessité, dès la seconde moitié du vm' siècle, par le nombre croissant des prêtres et des moines (2). On construit des clochers monumentaux pour les cloches, employées déjà à la période latine et devenues, dans la suite, d'un usage universel. Delà elles peuvent répandre au loin leur voix, si bien que les tours, souvent accouplées dès l'origine, deviennent bientôt un accessoire obligé et un signe distinctif des édifices du culte (3). Pour faciliter l'accès des parties supérieures, on établit, dans des tourelles cylindriques, des escaliers en hélice dont on fait, en même temps, un élégant motif de décoration (4). Enfin, depuis la fin du vi' siècle, comme le peuple ne se contente plus d'entrevoir le tombeau de ses saints à travers les grillages d'une « confession », on construit des cryptes, pour lui permettre de descendre auprès du corps même du martyr (5). Ces cryptes, petites à l'origine, deviennent, au début du xi' siècle, de véritables églises souterraines s'étendant sous toute la superficie du chœur (6).
Que reste-t-il, après tout cela, de la basilique ancienne? Un vague souvenir. La nouvelle église est l'expression de la civilisation naissante germano-chrétienne; elle est aussi difiPérente de la basilique que l'esprit germanique est différent de l'esprit romain. Elle ne s'y rattache que par les procédés généraux propres à toute construction de pierre, par la destina-
(1) Dehio et VON Bezold, Die T^irchliche Baukunsi des Abendîandes, Stuttgart, 1892, t. 1, p. j85-j86.
(2) Kraus, op. cit., t. 11, p. 8.
(3) Dehio et von Bezold, op. cit., t. 1, p. 559.
(4) nid., p. 57,.
(5) H0LTZINGER, op. ci7., p. 121-129.
(6) Kraus, op. cit., t. 11, p. 1 5.
tion commune à tout temple catholique et par l'influence que garde T^' architecmalgré tout l'esprit du maître sur les travaux de l'élève. ture romane
en général.
Tel était déjà l'état de l'architecture à l'époque de Charlemagne. L'œuvre d'unification politique et d'organisation sociale entreprise par le grand empereur avait été éminemment favorable au développement de cet art national dont les caractères commençaient à se dessiner, ainsi que d'un art officiel nouveau qu'il introduisit de toutes pièces et dont la chapelle palatine d'Aix est le plus célèbre exemple (i).
Mais à peine Charlemagne est-il mort que la situation change. Divisions intestines, guerres fratricides, invasions normandes, brigandage et famines, tel est le triste rbilan de la seconde moitié du \x' siècle. Inutile de dire que, dans ces conjonctures, les préoccupations artistiques furent totalement négligées. La plupart des monuments, tant anciens que nouveaux, périrent.
On exagérerait cependant en disant que l'art disparut complètement. 11 végéta péniblement pendant trois quarts de siècle ; mais il nous reste encore certains monuments qui continuent la tradition carolingienne. Telles sont les parties occidentales de l'église abbatiale de "Werden sur la Ruhr (2), les cryptes de Saint-Quentin (3), de Saint-Aignan (4) et de Saint-Germain d'Auxerre (5).
Mais il fallut que les conditions de paix et de prospérité se rétablissent dans une certaine mesure, pour que l'ancien mouvement reprît. Or, le milieu du x' siècle est témoin d'une amélioration sensible dans une grande partie de l'Occident. Les guerres civiles et fratricides ont alors cessé: les Normands sont refoulés ou établis dans leurs conquêtes, les frontières des grandes nations continentales modernes, l'Italie, la France, l'Allemagne, se dessinent définitivement et une nouvelle unification sociale s'élabore dans tout l'Occident. Le faible se place sous la protection du fort, échangeant, contre une
(1) Voir les exemplaires de ce même type dans Kraus, op. cit., t. 11, p. 6.
(2) Voir Clemen, Die T^unstdenkmàîer der T(heinprovinz, Diisseldorf, 1892-1906, t. 11. • Kreis Essen, p. 76 et suiv.
(3) Voir Enlart, op. cit., p. i 56.
(4) lè/^., p. .57.
(5) Jbid., p. i58.
"L' architecture romane en général.
dépendance avantageuse, sa liberté fragile, et la féodalité assure aux peuples une sécurité relative inconnue à l'époque antérieure et qui eut pour résultat un certain bien-être matériel.
Quoi qu'on ait dit et écrit sur le siècle de fer ou le sxculum ohscurum, sur les terreurs de l'an i ooo et la fin du monde, il n'est pas moins vrai que le milieu du x' siècle fut notablement plus tranquille que le siècle précédent (i) et que, même aux approches du millénaire, on édifia un grand nombre de nouvelles églises. En France, plus de cent abbayes et monastères furent construits ou reconstruits entre les années 950 et 1 000 (2).
La transformation ne fut pas seulement matérielle, elle fut également littéraire, religieuse et morale. Les célèbres écoles de Reims, Paris, Chartres et Trêves reprirent les traditions de la Renaissance carlovingienne et jetèrent les fondements de la scholastique.
Au milieu des désordres de la période précédente, l'œuvre des Bonrface et des 'W^illibrord avait été bien compromise. La destruction des églises avait éloigné le peuple des pratiques religieuses, tandis que le manque de discipline exerçait la plus funeste influence sur les ordres monastiques (3). La réforme religieuse fut l'œuvre de la nouvelle congrégation des Clunisiens, fondée en 910 à Cluny, par saint Bernon (4). Elle commença par conquérir les monastères de la Bourgogne, pour s'étendre ensuite, avec une étonnante rapidité, sous l'abbatiat de saint Odon, en France, en Lotharingie, en Allemagne et dans les pays limitrophes.
Cette renaissance eut pour corollaire un renouvellement du mouvement artistique.
La plus grande partie des églises et des couvents de la France étaient devenus la proie des flammes (5). 11 fallait les rebâtir et pourvoir à leur ornementation et à leur ameublement.
On continua les traditions du siècle précédent avec quelques modifications dues à l'esprit particulier du nouvel ordre, et bientôt les artistes de
(i ) G. KuRTH, JSotger de "Liège et la civilisation au DC' siècle, Paris, 1905, p. i .
(2) Voir André Michel, T^ts/otVe de l'art depuis les premiers temps chrétiens, Paris, 1906, t. 1, p. 942.
(3) Voir Ernst Sackur, Die Cluniacenser, Halle-sur-Saale, 1892-1894, t. l,p. 40 et suiv. {4) Ihid., p. 18 et 21.
(5) md., t. 11, p. 369.
l'école de Cluny donnèrent le ton à une grande partie de l'Occident (] ). Peu à peu, par l'effet de leur influence renforcée par la protection efficace des rois de France, des empereurs de la maison des Othons et des puissants ducs de Lotharingie, parmi lesquels saint Brunon, toute l'Europe occidentale se couvrit de monuments.
Il nous est cependant resté, de cette époque, moins d'édifices que de la précédente. C'est que ces oeuvres renfermaient en elles-mêmes les germes de leur destruction- Elles avaient les défauts de tout travail exécuté avec précipitation. A cause de l'urgence et du manque de ressources suffisantes, on dut se contenter, dans la plupart des cas, du strict nécessaire ; à cause de l'absence de bons architectes, les travaux furent souvent mal conduits et mal exécutés. Beaucoup d'églises, disent les chroniques, s'écroulèrent avant même d'être achevées ; un grand nombre d'autres furent détruites par des incendies (2). Ajoutons qu'aux siècles subséquents, la rusticité de ces églises choqua plus d'une fois la piété et le sens artistique des fidèles et du clergé qui les remplacèrent, grâce à des ressources plus considérables, par des œuvres d'art plus dignes de Dieu (3). Rien d'étonnant donc à ce que la plupart des monuments du x' siècle aient disparu.
architecen général.
Ce n'est, en réalité, qu'à partir du xi' siècle que cette renaissance artistique commence à porter ses fruits. Avant l'an 1000, les diverses tendances n'ont pas trouvé le temps de s'accentuer et de se reconnaître. 11 reste d'ailleurs trop peu de documents pour permettre une classification par écoles.
Mais, au xi' siècle, les divergences se dessinent nettement et elles suivent les lignes générales des divisions politiques. Leurs centres d'influence se trouvent dans les trois grandes nations sorties de l'empire de Charlemagne : l'Allemagne, la France et l'Italie. L'Allemagne a sous sa dépendance artistique le nord et le centre de l'Europe ; la France donne le ton à l'Angle-
(1) Ernst Sackur, op. cit., t. 11, p. 372-405.
(2) îbi<^.. t. 11, p. 370-372.
(3) Telle, en Brabant, l'église en bois de Lovenjoul rebâtie au xi' siècle (Anselmus, Gesta Pont. Traj et Leod., Monumenta Germaniae historica, Scriptores, t. Vil, p. 19b) et celles de Mont-Saint-Guibert et Russon, rebâties, la première en 1 1 23, l'autre au milieu du xi' siècle. (Cfr KuRTH, op. cit., p. 3o3.)
T.' archttec - terre et au nord de l'Espagne; l'influence de l'Italie septentrionale se fait ture romane sentir en Dalmatie et dans le centre de la péninsule.
en général. Ces trois grandes tendances se fractionnèrent d'ailleurs en une quantité
d'écoles particulières. La grande école française surtout a varié ses formes presque à l'infini. Certains auteurs y comptent à l'époque romane neuf écoles (i), d'autres quatorze, d'autres quatre seulement. Nous préférons, sans nous arrêter aux divisions par écoles, nous en tenir comme Dehio et von Bezold (2), aux divisions principales basées sur l'usage des basiliques à plafonds ou sur l'introduction des églises voûtées.
Les basiliques chrétiennes primitives étaient recouvertes d'une charpente en bois, qu'on laissait apparente ou qu'on cachait par un plafond. 11 n'y avait pas de voûtes, sinon un cul-de-four sur l'abside (3).
Les constructeurs carolingiens et ceux du siècle ne songèrent guère à employer un procédé plus parfait. Toutes les églises antérieures à l'an icoo sont recouvertes par des plafonds, à l'exception de certains édifices de plan rayonnant, appartenant au style officiel carolingien, dont nous avons parlé, et qui furent construits sous l'influence byzantine. L'établissement de la voûte n'y ofFrait pas les mêmes difficultés que dans une basilique.
Cependant on ressentit bientôt, en nos contrées, les inconvénients que présentaient les plafonds ; le principal était le danger continuel d'incendie. Nous avons déjà dit le nombre considérable d'églises détruites par le feu durant le haut moyen âge (4).
On rechercha donc un remède radical à ces sinistres, c'est-à-dire un système de voûte. La basilique, construction légère, dont les murs n'avaient à supporter que des pressions verticales, semblait à première vue en contradiction avec cette innovation : les lourdes voûtes qu'on connaissait alors exerçaient une pression latérale énorme et il ne fallait pas songer à les élever à une hauteur quelque peu importante sans avoir à redouter des catastrophes.
(1) Enlart, op. cit., t. 1, p. ao3.
(2) Dehio et von Bezold, op. cit., t. I, p. 248 et suiv.
(3) HoLTziNGER, o/j. cit., p. 55 et 72.
(4) L'église Sainte-Gertrude, à Nivelles, brûla dix-sept fois dans le cours de son existence; le premier incendie eût lieu en 666, le dernier en 1859. Voir Alph. Wauters et Tarlier, Histoire des communes belges, arrondissement de JSivelles, ville de JSivelles, Bruxelles, I 862, p. I et suiv.
On commença par voûter les nefs basses ce qui était relativement aisé. On les voûta soit en berceau (i), soit en arêtes. Les cryptes, de même que les absides, avaient toujours été voûtées. Mais la grande difficulté résidait dans la nef principale.
Or, dès la première moitié du xi' siècle, le centre et le midi de la France avaient trouvé au problème plusieurs solutions satisfaisantes (2) : voûte en berceau continu, en berceau transversal, en arc brisé, en coupole, en pyramide, etc., tandis qu'au nord de la Loire, on continuait presque uniformément à se servir du plafond. Pourquoi ? Sans doute, en grande partie, parce qu'en ces régions le problème se compliquait d'une difficulté de plus : celle de l'éclairage. Pour ne pas avoir une église trop sombre, il fallait, dans le nord de la France, éclairer directement la nef centrale, d'autant plus que, pour cause de sécurité, on n'osait souvent prendre dans les bascôtés que des ouvertures très étroites. Le midi de la France, pays de soleil, pouvait aisément s'en contenter et il sacrifia à la voûte la seconde rangée de fenêtres. La Bourgogne fut la première à essayer la combinaison de la voûte et des lumières supérieures, mais ce fut souvent au détriment de la solidité des édifices. Une autre cause de la prédominance des voûtes dans le midi est la perdurance des traditions de la voûte romaine et de la coupole byzantine dans ces contrées qui avaient été le théâtre d'une brillante civilisation antique.
Ce fut seulement dans les environs de l'année i 100 que l'on fit, sur les bords du Rhin, les premières tentatives d'application perfectionnée de la voûte d'arêtes. Les premiers exemples de ce nouveau mode de construction furent aussi ses chefs-d'œuvre : citons parmi eux les cathédrales de Spire (3) et de Mayence (4) et l'église abbatiale de Laach (5).
On peut donc diviser l'architecture française des \i' et xu siècles en deux grandes tendances : celle du nord de la Loire, qui reste fidèle à la basilique plafonnée ; celle du midi, qui adopte la voûte (6). De même, en Allemagne, on distingue le sud et le nord, qui maintiennent le plafond,
()) Werden-sur-Ruhr. Voir Clemen, loc. cit.
(2) Dehio et VON Bezold, op. cit., t. 1, p. 297.
(3) Voûtée de 1 i o3 à i 1 06. Jbid., t. 1 , p. 463.
(4) Voûtée en arêtes vers 1 100, les voûtes primitives ont été détruites. Jbid., t. 1 , p. 465.
(5) Commencée en iio3, achevée en 1 i 56.
(6) Dehio et von Bezold, op. cit., t. 1, p. 253.
'L' architecture romane en général.
T.' Ctrchltec- même au xii' siècle, et la partie occidentale ou le pays rhénan, qui adopte ture romane la voûte d'arêtes.
en général. autres contrées restèrent notablement en retard sur les régions du sud
de la France et du Rhin, mais l'une d'elles, celle même qui était jusque-là demeurée à l'arrière du mouvement artistique, prit une revanche éclatante. Le nord de la France trouva, dans le premier quart du xu' siècle (i), un système meilleur que tous les autres et qui allait être le point de départ de la seconde période artistique du moyen âge : la voûte sur nervures ou la croisée d'ogives.
On le voit, tout l'efFort du moyen âge dans le domaine architectural s'est porté sur le problème du voûtement de la basilique. Une fois en possession d'un système adéquat, l'architecture occidentale prit son essor le plus vigoureux durant les xni', xiv' et xv' siècles.
La première partie de cette évolution a été appelée, depuis le début du siècle passé, du nom de style roman.
Quoique l'art, formé et développé sur le sol de l'Europe occidentale, ait subi au xii' siècle une transformation importante, cette transformation n'est pas suffisante pour le scinder en deux arts difiPérents. Ce qu'on appelle gothique ou style ogival n'est que le couronnement des efforts tentés par les siècles précédents. Le roman et le gothique sont deux manières d'être d'un même art.
L'architecture romane n'est donc, en somme, que la première période de l'art national chez les peuples de l'Europe occidentale.
Par « peuples de l'Europe occidentale », nous entendons toutes les nations qui ont subi l'influence des invasions germaniques, telles que la France, l'Allemagne, l'Angleterre et le nord de l'Italie. En dehors de ces contrées, le style roman a pénétré par suite d'influences accidentelles, mais il n'y a jamais eu ni grande originalité ni emploi systématique. C'est le cas pour l'Espagne et le Portugal, pour le centre et le midi de l'Italie, pour la Dalmatie, etc.
Cependant, quoique ce style ait été adopté depuis l'Ebre jusqu'en Norvège, chaque nation — nous venons de le voir — lui a imprimé, dans ses
(i) Lefebvre-Pontalis, L'architecture religieuse dans l'ancien diocèse de Soissons, t. 1 , p. 68 et suiv. ; — C. Enlart, op. cit., p. 438.
monuments, son cachet particulier. C'est ainsi que nous pouvons distinguer T^' Circhttecun style roman saxon, anglais, normand ou lombard. Tandis que l'Italie cen- ture rOîïlCtne traie restait généralement fidèle à l'ancienne forme de la basilique à colon- en général. nés, qu'elle avait vu naître, les églises aux doubles chœurs et aux grands avant-corps devenaient la caractéristique des bords du Rhin et de la Meuse; les sanctuaires à chapelles rayonnantes et à déambulatoire une disposition essentiellement française (i) ; les voûtes à coupoles une forme presque exclusivement propre au centre de la France (2). L'Angleterre, elle, donnera aux plans de ses édifices religieux la forme d'une croix latine très allongée (3).
La décoration architecturale difFère aussi de pays à pays, tout en conservant une manière d'interprétation presque uniforme. Dans les régions du midi de la France et du Rhin, qui avaient conservé de nombreux vestiges de constructions romaines, la sculpture s'inspire généralement du décor antique. Dans les autres contrées, les constructeurs ont dû rechercher ailleurs leurs modèles. Or, à l'époque romane, le commerce avec l'Orient s'était singulièrement développé, soit directement, soit par l'intermédiaire de Venise. Il en était de même de la coutume des pèlerinages aux Lieux Saints. Rien d'étonnant à ce que nos sculpteurs et nos architectes, à la recherche de nouveaux motifs d'inspiration, les aient puisés dans les œuvres remarquées en Orient et dans les dessins figurant sur les produits orientaux, tels qu'étofiPes, ivoires, pièces d'orfèvrerie. Certains auteurs, comme Strzygowski (4), tendent même à exagérer cette influence. Pour eux, les monuments du moyen âge sont en rapport intime avec les œuvres orientales d'époques antérieures. D'autres archéologues distingués, parmi lesquels Kraus (5), sont loin de partager cet avis.
Les décorateurs romans ont encore puisé, dans une certaine mesure, à une troisième source d'inspiration, celle qui allait devenir par le temps la source unique : la nature.
Pour résumer, disons que le style roman provient de trois influences diverses. La matière, le sujet de la transformation ont été fournis par l'an-
(1) Voir Dehio et von Bezold, op. cit., t. 1, p. 264 et suiv.
(2) Jbid., t. 1, p. 335 et suiv.
(3) Jbid., p. 278.
(4) Strzygowski, TQeinasiën, "Ein JSeutand der T^unstgeschichte, Leipzig, 1903.
(5) Kraus, op cit., t. 11, p. 79 et suiv.
T^' archttec- tiquité latine; l'élément fécondant fut le génie nouveau des races germature romane niques, adaptant ces éléments à de nouveaux besoins et les interprétant par en général. un nouvel esprit; enfin, une influence externe, celle de l'Orient, a modifié, au moins partiellement, les produits des deux premiers facteurs.
Si les édifices romans de notre pays doivent prendre place dans l'ensemble architectural dont nous venons de décrire à grands traits les diverses étapes, il est certain qu'ils se rattachent plus particulièrement à deux écoles voisines : celle du Rhin et celle de la France septentrionale.
L'école du Rhin est incontestablement la première de l'Allemagne et peut-être la première de l'Europe, tant par le nombre que par l'importance des œuvres qu'elle a produites. Tous les quarts de siècle, depuis Charlemagne, nous ont laissé des chaînons de sa tradition et cela jusque bien avant dans le xiii® siècle, car elle ne fut absorbée que très tardivement dans le mouvement gothique. L'importance et la valeur de cette école s'expliquent par ce fait que le pays du Rhin et de la Meuse fut le berceau de la dynastie carolingienne et qu'il constitua toujours le centre de son activité. D'autre part, les monuments romains étaient conservés en plus grand nombre dans les environs de Trêves et de Cologne que dans les autres pays du nord ; delà des sources plus abondantes d'inspiration.
L'école du Rhin est, du reste, parmi les écoles romanes l'une des plus caractéristiques. Ses importantes basiliques, dont un grand nombre nous sont restées, se reconnaissent à première vue. Elles adoptent généralement le plan en croix latine, avec cependant des modifications importantes, telles que les absides et les transepts occidentaux ; les tours nombreuses, la plupart circulaires, renfermant de larges escaliers; les narthex ou avant-corps, auxquels on donne une importance particulière et qui forment comme une construction séparée, divisée en plusieurs étages, précédant l'église et dominée par un ou plusieurs clochers. Tous les grands édifices religieux ont, au surplus, des lanternes au-dessus des transepts.
Le double chœur et le narthex ont fort altéré, dans le style rhénan, le concept de la façade proprement dite, telle que la concevaient d'autres écoles, comme celle du Poitou, qui lui donnaient une grande importance.
Là, les façades comportaient une entrée monumentale située dans l'axe de l'église et richement ornée de tours et de fenêtres, qui font de cette partie le point de vue principal de l'édifice. Dans les églises rhénanes, au contraire, la façade est souvent dépourvue de toute ouverture et l'entrée se trouve dans les bas-côtés, au nord ou au midi.
Alors que, dans l'Allemagne méridionale ou septentrionale, se continue l'usage de la colonne, soit seule, soit alternant avec le pilier, l'école du Rhin emploie bientôt exclusivement le pilier carré, simple ou cantonné. Pour les petites églises de village, on adopte quelquefois le plan cruciforme, plus souvent le plan basilical simple : trois nefs séparées par des piliers carrés et terminées chacune par une abside. Le clocher se trouve généralement à l'occident : il contient quelquefois l'entrée, mais celle-ci est, le plus souvent, percée dans les bas-côtés.
Enfin, ce qui distingue surtout l'école du Rhin, c'est l'emploi de la voûte d'arêtes à partir du xii' siècle. Cependant, jusqu'au milieu du xiu' siècle, les églises de village couvertes d'un plafond ne sont pas des exceptions et beaucoup d'églises furent voûtées après coup, en croisées d'ogives.
La décoration architecturale dans cette école est assez peu variée. Ses thèmes favoris sont la corniche d'arcatures reposant sur des modillons séparés, de distance en distance, par des pilastres ou bandes murales, ainsi que la galerie ajourée, portée sur colonnettes, et contournant, à l'extérieur, les absides semi-circulaires et même parfois tout l'édifice (i).
Si l'école rhénane fut la plus importante des écoles germaniques, il en fut tout autrement de notre voisine méridionale, l'école de la France du nord. Celle-ci fut la plus arriérée et la moins productive de toute la Gaule. La Champagne, la Picardie et l'Ile de France n'ont produit, jusqu'au milieu du xn' siècle, qu'un petit nombre de monuments, et encore ceux-ci sont-ils peu remarquables comparés aux édifices de la Bourgogne, de la Normandie, de l'Auvergne, etc. Les centres principaux de cette école furent Paris, Soissons et surtout Reims.
Cette école, d'abord peu remarquable, se distingue par l'absence de voûtes sur la nef du milieu, jusqu'au moment où, inventant la croisée
(i) Voir, sur le style rhénan, outre Clemen, op. cit., Dehio et von Bezold, op. cit., et Bock, J{heinlands Baudenkmale des Mittelalters, Kôln, 1868-73.
'L' architecen général.
TJ Ctrchitec- d'ogives, elle dépassera toutes ses rivales et prendra, au xiu' siècle, une fure rOftlCtne extension considérable.
en général. édifices adoptent, en général, le plan en croix latine, même dans
les petites églises ; mais, au lieu de mettre la tour dans l'axe du côté occidental, elle la place généralement près du chœur, soit sur la croisée, soit sur le chœur même, et cela aussi dans les petits édifices. Les clochers occidentaux y sont une exception. L'entrée est située dans l'axe de la façade occidentale, qui reçoit toujours l'ornementation la plus riche, et non pas dans les bas-côtés, comme en Allemagne. Enfin, dans les grandes églises, on trouve régulièrement des galeries au-dessus des basses-nefs. C'est le cas pour la basilique de Saint- Remi, à Reims, pour les cathédrales de Cambrai et de Noyon.
Cette dernière particularité peut dériver de l'école voisine de Normandie, avec laquelle l'école du nord a d'ailleurs plus d'une accointance, quoique cette dernière lui soit notablement supérieure tant par l'importance que par le nombre de ses productions. En effet, malgré leur importance inégale, toutes les écoles voisines se sont mutuellement influencées. L'école normande a bien des traits communs avec celle du Rhin : l'absence de déambulatoires autour du chœur, l'importance donnée aux tourelles d'escalier, l'emploi constant des tours-lanternes sur les croisées, l'emploi du chapiteau cubique, etc. Entre ces deux écoles, celle du nord n'est, à vrai dire, qu'une transition.
Notre pays a été, selon toute vraisemblance, dans une situation analogue à celle de l'école du nord. Compris entre deux puissantes écoles, notre art se ressent de leur influence, d'autant plus que politiquement nos provinces relevaient des mêmes autorités que les deux contrées voisines : la Flandre étant dans la mouvance du roi de France, la Lotharingie dans celle des empereurs.
Donc l'art roman des Pays-Bas, peu spontané, a été influencé par deux écoles voisines qui ont beaucoup d'analogies, et le travail du critique consistera principalement à démêler les diverses influences qui ont agi sur nos constructeurs et à attribuer, autant que possible, à chacun sa part(i).
(i ) Voir, sur l'architecture du nord de la France : Archives de la Commission des monuments historiques, W série, t. 1 et 11 ; — Lefebvre-Pontalis, op. cit.