CHAPITRE
L'architecture T{pmane en Belgique.
'HISTOIRE générale de l'architecture romane, puis son évolution dans les pays rhénans et le nord de la France, n'étaient, nous l'avons dit, que le cadre général de notre sujet. 11 nous reste, pour en compléter la localisation, à esquisser l'histoire
de l'architecture romane en Belgique.
Nous serons moins bref, le sujet étant moins connu.
Comme nous avons eu l'occasion de le faire remarquer en commençant, l'art roman en Belgique n'a guère fait, jusqu'à présent, l'objet exclusif d'une étude d'ensemble.
Nous serons donc obligé, pour appuyer nos recherches personnelles et donner les caractéristiques générales de notre architecture, de décrire nous-même nos principaux monuments en nous aidant des monographies et des études spéciales qui ont été publiées.
En fait d'ouvrages qui émettent des considérations d'ensemble sur notre architecture, nous ne pouvons guère citer que ceux de Schayes (i ), du chanoine Reusens (2) et une brochure d'Alphonse Wauters (3).
Le plus ancien est peut-être encore le plus précieux au point de vue de notre matière et pour l'époque où il fut publié, l'ouvrage de Schayes, est vraiment remarquable. En un temps où l'archéologie du moyen âge en était encore à rechercher sa voie, Schayes, grâce à un esprit d'obser-
(1) A.-G.-B. Schayes, Histoire de l'architecture en Belgique, 4 vol. de la Bibliothèque nationale, Bruxelles, 1849.
(2) E. Reusens, Éléments d'archéologie chrétienne, 2 vol., Louvain, )885.
(3) A.Wauters, L'architecture romane dans ses diverses transformations, conférence donnée à l'Hôtel de Ville de Bruxelles, le 12 avril 1889, Bruxelles, 1889.
T.* archtfec - vation et de critique peu commun, réussit à définir, au moins dans ses lignes fure romane essentielles, l'histoire de notre architecture. Ses informations, exactes en enSelgt(Jue^ général, se ressentent cependant des défauts de son époque peu documentée sur l'ensemble de l'histoire de l'art. Aussi plusieurs de ses conclusions sontelles hasardées.
Le chanoine Reusens, lui, n'a pas traité ex professe du style roman belge dans son manuel classique; mais, dans chacun de ses chapitres, il lui consacre un alinéa spécial. Ses observations personnelles sont d'une justesse reconnue par tout le monde, mais il en généralise parfois trop les conclusions.
Quant à la brochure d'Alphonse ^^''auters, elle nous donne, il est vrai, beaucoup de renseignements utiles certaines des églises dont nous aurons à parler ; mais le système d'ensemble de l'auteur, conçu a priori, ne résiste pas à une confrontation avec les faits.
On ne peut guère attacher plus d'importance à l'ouvrage de l'abbé De Bruyn sur l'archéologie de nos monuments nationaux (i).
Les grandes publications étrangères ne contiennent pas d'observations plus précises. M. C. Enlart, dans YHishire de l'Art chrétien^ en cours de publication, sous la direction d'André Michel (2), consacre quelques pages à l'architecture en Belgique, mais elles ne sont qu'une énumération de monuments, faite d'après des monographies belges. Dehio et von Bezold (3) ne s'occupent que de certains grands édifices, tels que les églises de Soignies et de Tournai. Or, celles-ci n'ont été, en somme, que des exceptions.
L'étude approfondie du style roman dans notre pays reste donc à faire. Notre essai tentera de combler cette lacune pour le Brabant. Quant aux autres régions de la Belgique, nous nous contenterons de coordonner les résultats des études spéciales pour en déduire quelques règles générales. Cette étude nous permettra d'embrasser d'un regard les diverses tendances qui ont régné dans notre pays et de rapprocher ces conclusions de celles, plus détaillées, auxquelles nous aura conduit l'étude de l'art brabançon.
(1) H. De Bruyn, Archéologie religieuse appliquée à nos monuments nationaux, 1 vol., Bruxelles, 1869-1870.
(2) Histoire de l'Jlrt depuis les premiers temps chrétiens jusqu'à nos jours, Paris, 1905 , t. 1, vol. 11, p. 5o5 et suiv.
(3) Op. cit., t. 1.
A l'époque mérovingienne, et même auparavant, à l'époque romaine, U Ctrchifec plusieurs églises furent construites sur le territoire de la Belgique, dans les ture romane centres importants d'habitation et dans les premières communautés reli- en3elgt(jue^ gieuses. Telles furent la première cathédrale de Tournai (i), fondée par saint Eleuthère ; l'église Saint- Pierre, plus tard Saint- Servais, à Maestricht construite en pierre par saint Monulphe sur l'emplacement d'un temple en bois; la basilique de Trêves^ édifiée en 328 (3) ; Vahba- Hale de Sainh-Gertrude à JNivelîes (4), et celle d'Echternach. A part quelques fragments en cette dernière ville, de même qu'à Trêves et à Maeitricht, rien ne subsiste de ces édifices.
Beaucoup de nos villes durent leur existence, leur nom ou tout au moins leur développement, à des églises ou monastères fondés aux vu' et \\u siècles. C'est le cas pour Gand, Renaix, Saint-Trond, Andenne, Echternach et plusieurs autres. Plus d'une de ces églises fut construite en bois, d'autres le furent en pierres (5). 11 serait téméraire, dans l'état actuel des études, de vouloir décrire d'une façon précise l'aspect de tous ces édifices. Le fait qu'aucun d'eux n'ait subsisté longtemps nous incite à croire qu'ils n'avaient, pour la plupart, ni grande valeur artistique, ni grande solidité (6). 11 serait impossible, pour aider à leur restitution, de se baser sur les monuments étrangers ; la plupart de ceux-ci ont également péri (7).
Les débuts de la période carolingienne nous ont laissé aussi peu de documents, et ce n'est qu'à partir du ix' siècle que les données commencent à se préciser. Eginhard, secrétaire de Charlemagne, était doué d'un remar-
(1) Le Maistre d'Antoing, T{echerches sur l'histoire de la cathédrale de Tournai, Tournai, 1 842-43, t. 1 , p. 9.
(2) Grégoire de Tours, De gloria confessorum, c. 11 : « Monulpus episcopus magnum templum in ejus honorem construxit, composuit ornavitque. »
(3) WiLMowsKY, "Der Dont zu Trier, Trier, 1874.
(4) Annales de l'Académie d'archéologie, t. Vil, i85o, p. 8 et suiv. — Voir, sur les églises monastiques existant en Belgique avant le viii® siècle : L. Vanderkindere, Introduction à l'histoire des institutions delà Belgique au moyen âge, Bruxelles, 1890, p. 278.
(5) Enlart, op. cit., t. 1, p. 1 25 ; — Kraus, op. cit., t. 1, p. 601 .
(6) Dans la province de Namur, on a retrouvé plusieurs substructions de chapelles de villas franques. Elles présentent toutes la forme rectangulaire et ont une abside semi-circulaire, donc, en somme, le plan que les églises à une nef ont conservé durant toute la période romane. (Annales de la Société archéologique de J\amur, 1889.)
(7) Sur les monuments mérovingiens et carolingiens conservés en France et en Allemagne, voir Enlart, op. cit., t. 1, chap. 1 et 11.
'L'architec- quable talent d'architecte (i) et s'il est vrai qu'il traça le plan de l'abbaye ture romane de Saint-Gall, il est aussi probable que Vahhaye de Saint-'Bavon, à 6and, enSelgiiJue, rebâtie par lui, fut construite d'après un plan analogue.
D'après Folcuin (2), Véglise de Lobbes, commencée en 83y et achevée au début du siècle suivant, était un édifice très remarquable, divisé en trois nefs par des colonnes à bases et à chapiteaux (3), et surpassant en magnificence toutes les églises des environs.
Dans le courant du x' siècle, l'influence de l'école de Cluny se fit sentir vivement en nos contrées, et l'on vit se constituer ici deux centres artistiques importants de cet ordre : Saint-Vannes et Stavelot. Ce dernier surtout, sous l'impulsion énergique de l'un des hommes les plus distingués de son temps, l'abbé saint Poppon (-\- 1048), prit une remarquable extension : sous son influence s'érigèrent les abbatiales de Stavelol et de Saint- Trond, qui, s'il faut en juger par leurs congénères de Limbourg sur la Hardt et de Hersfeld (4), et par la description qu'en fait Rodolphe de Saint- Trond (5), étaient des basiliques superbes à colonnes monolithes, à transept, chevet semi-circulaire et plafond plat.
L'évêque de Liège, Notger, eut des rapports suivis avec les clunisiens et lui aussi édifia plusieurs églises remarquables dans la cité qui lui doit tant. Avant lui déjà, l'évêque Eracle avait fondé le prieuré et Véglise Saint-Martin. Hotgzr h^Ltit Saint-Jean zt Saint-Denis. La première de ces églises, entièrement reconstruite, ne nous est connue que par des gravures, entr'autres celles des Délices du Pays de Liège reproduites dans Schayes (6). C'était une église rayonnante de forme polygonale, sur le modèle de l'oratoire d'Aix, tout comme les églises d'Essen, Groningue, Nimègue et Ottmarsheim.
De l'église Saint-Denis, il ne subsiste plus que la tour occidentale (7), carrée, massive, sans ornementation et sans ouverture du côté de la façade.
(1) Enlàrt, op. cit., t. 1, p. 154.
(2) FoLcujN, Gesta abb. Lobb., cap. XVUl, M. G. H. SS., t. IV, p. 60.
(3) Jbid. : « columnis, undecumque corrasis, cum basibus et epistyliis... »
(4) Dehio et VON Bezold, op. cit., taf. 48 et 55.
(5) RoDOLPHi, Gesta abb. Trudon., M. G. H. SS., t. X, p. 234. L'église fut achevée en 1 o55.
(6) Schayes, op. cit., t. 11, p. 96.
Primitivement, elle n'avait qu'une seule nef sans transept et possédait une crypte sous le choeur (i).
Notger dota aussi la cité de saint Lambert de sa première cathédrale. Celle-ci ne fut, il est vrai, achevée et consacrée qu'après sa mort, en )oi5. Remplacée déjà dans le courant du siècle suivant par un édifice plus grandiose, elle ne nous est connue que par quelques vagues renseignements recueillis par M. Kurth (2). Elle était terminée, du côté occidental comme du côté de l'est, par une abside semi-circulaire : une crypte existait au dessous de chacun des choeurs et tout l'édifice était couvert de plafonds plats,
'L'architecture romane en Belgique.
portés sur des poutres. L'intérieur était entièrement décoré de peintures.
Enfin, de la même époque, date aussi, très probablement, l'un de nos monuments les plus remarquables par ses dimensions et son état de conservation : Végîise Saint-Vincent à Soignies (fig. i) qui vient d'être rétablie dans son état primitif (i). Cet édifice est bâti en forme de croix latine, les extrémités du chœur et des transepts sont rectangulaires, les nefs basses seules sont voûtées en arêtes et surmontées de galeries (voir fig. 2). Le clocher original se trouve sur la croisée; mais, au xjji' siècle, on ajouta aussi une tour du côté du couchant. Les soutiens, tant des bas-côtés que des galeries, sont formés alternativement par un pilier carré cantonné d'une demicolonnette sur chaque face, et d'une colonne trapue, maçonnée et galbée. L'aspect de ce monument est grandiose, mais sans élégance.
Quant aux églises des xi' et xu' siècles, notre pays en a possédé jadis un très grand nombre. A cette époque, le christianisme s'était répandu sur tout son territoire, la prospérité matérielle commençait à régner et l'on pouvait songer presque partout à la construction d'un temple plus monumental, remplaçant, dans les agglommérations et les communautés anciennes, l'oratoire modeste élevé au début. C'est l'époque de l'érection d'un grand nombre de paroisses nouvelles et d'églises.
Que reste-t-il de ces édifices à l'heure actuelle? Relativement très peu de choses. Les incendies et les guerres en détruisirent un bon nombre; d'autres, sans valeur architecturale, furent remplacées aux siècles suivants par des édifices plus vastes et plus remarquables. Enfin, la presque totalité de celles qui survécurent ont été défigurées aux siècles de la renaissance ou remplacées, aux xviii' et xix' siècles, par des constructions sans caractère. 11 en résulte que nous n'avons plus, en Belgique, aucune église romane intacte.
Quelques-unes n'ont subi que des remaniements de détail : fenêtres agrandies, plafonds remplacés par des voûtes, revêtements intérieurs en
(i) Dehio et VON Bezold, op. cit., t. 1, p. 276 ; — von Bezold, De Stnt Vincentiuskerk le Zinnik, Gent, 1 894.
'L'architec ïure romane en3elgique^