INTÉRIEUR DE LA COLLÉGIALE SAINTE-GERTRUDE A NIVELLES
dans leur état primitif, sous la direction de MM. Arthur Verhaegen et Geirnaert.
La collégiale de Sainte-Gertrude est une belle construction d'une remarquable unité. Elle a trois nefs d'inégale hauteur, terminées à l'est par un chœur rectangulaire établi au-dessus d'une vaste crypte et par un transept sur lequel sont greffées deux chapelles carrées. A l'ouest, se trouve un transept plus petit, également avec chapelles, ainsi qu'un important avant-corps surmonté d'une tour carrée et d'une énorme flèche de 60 mètres d'élévation. A part l 'avant-corps, toute l'église est entourée de constructions : au nord se trouvent accolés les bâtiments de l'ancienne abbaye et, du côté opposé, des habitations modernes.
La grande nef, d'une largueur de plus de 10 mètres, est portée sur deux rangées de piliers carrés très élancés qui, primitivement, n'avaient pas de base et dont les arcades en plein-cintre reposaient sur des impostes saillantes de deux côtés seulement. L'uniformité est interrompue, au milieu de la rangée, par deux piliers cruciformes qui supportaient très probablement, avant la restauration, une grande arcade semblable à celles qui s'ouvrent sur les transepts. Dans les bas-côtés, se trouvent, au même endroit, des arcades pareilles, moins élevées et retombant sur des piédroits engagés dans les murs extérieurs. La nef principale et les nefs basses sont éclairées, dans chaque travée, par une fenêtre de grande ouverture, encadrée à l'extérieur par une arcade retombant sur des bandes murales semblables à celles que nous avons signalées dans plusieurs églises du pays de Namur. Deux portes conduisent directement dans le milieu de la nef. L'une, celle du midi, est ornée de colonnettes annelées et date vraisemblablement du milieu du xjii' siècle.
Avant la construction des voûtes, aux xv' et xvii' siècles, les trois nefs étaient couvertes de plafonds et il est certain qu'elles n'étaient pas destinées recevoir d'autre mode de couverture.
Le transept occidental a la même largeur que la grande nef, il est terminé par des murs plats et la croisée pose sur quatre grandes arcades. Depuis la dernière restauration, ce croisillon est couvert d'un plafond en bois de chêne semblable à celui qui s'y trouvait à l'origine. On a dû, mal-
L architecture romane en Brabant.
1^' archttec- heureusement, remplacer les entraits par des poutrelles en fer recouvertes lure romane de planches. Comme dans la généralité de nos églises, les bras du transept en ^rabctnt. ^^^^ moins élevés que la croisée, ce qui a permis, ici comme à Celles et à Hastière, de percer dans chacun des trois murs libres, deux petites fenêtres éclairant directement la région supérieure de la croisée. Dans les croisillons, les bandes murales encadrant les fenêtres sont répétées à l'intérieur comme à l'extérieur. 11 en est de même aux deux chapelles orientées qui se greffent sur les bras du transept. Le pignon du croisillon nord est simple, mais celui du midi est richement décoré d'arcatures. 11 a été décrit à plusieurs reprises (i) (fig. 187).
En dessous de la croisée, un large escalier central conduit au choeur, surélevé de dix marches au-dessus du niveau des nefs à cause de la crypte. 11 est porté sur quatre murs d'une épaisseur de près de 2 mètres. L'extérieur est d'Une grande simplicité, mais les parois intérieures sont ornées d'une riche décoration en arcatures portées sur des colonnettes octogonales monolithes à chapiteaux cubiques. Cette décoration, en partie ancienne, a été découverte derrière les boiseries. On a trouvé aussi, dans les murs, les traces d'une voûte dont se sont inspirés les restaurateurs. L'épaisseur des murs du chœur de même que la surélévation de la fenêtre centrale du chevet, et encore d'autres indices, laissaient supposer avec raison que cette partie au moins de Tédifice était destinée à recevoir des voûtes. L'éclairage du choeur est assuré par sept fenêtres, dont trois dans le fond et deux sur chacun des côtés. Dans le mur du chevet, s'ouvre une porte conduisant à une abside peu considérable accolée au chœur et éclairée par une petite fenêtre. Elle est couverte d'une voûte en cul-de-four et surmontée d'une toiture semi-conique.
La crypte, depuis la restauration, s'étend de nouveau sous toute l'étendue du chœur. Elle se compose de trois nefs de largeur à peu près égale séparées par deux rangées de colonnes. Sauf la dernière dans chaque rangée, ces colonnes ont un fût monolithe octogonal en calcaire noir, porté sur une base attique bien taillée et sur un double piédestal carré. Les chapiteaux sont cubiques et portent un tailloir très saillant. Les deux soutiens
(i) G. Helleputte, dans le "Bulletin de la Société d'Archéologie de Nivelles, t. 1, 1879, p. 1 39 ; — A. Wauters et J . Tarlier, op. cit., p. 118.
du fond sont carrés et maçonnés par assises. Sur ces colonnes et sur des pilastres rectangulaires, engagés dans les murs, retombent les voûtes d'arêtes à doubleaux(fig. 189).
Ces doubleaux ne se profilent pas séparément à partir des abaques, mais restent engagés dans une espèce de tasde - charge jusqu'à une certaine hauteur. Dans le fond de la nef centrale, une petite abside, qui correspond à celle que nous avons signalée derrière le choeur, renferme l'autel. La crypte Fig. 187.
est éclairée par des
fenêtres assez importantes en plein-cintre percées dans le fond. Autrefois elle recevait aussi directement la lumière par les nefs latérales mais, depuis une époque difficile à déterminer, les fenêtres latérales donnent dans deux grands couloirs voûtés en berceau construits sous les sacristies et qu'on nomme les « alloirs ».
Jadis il existait égalemeiit une crypte sous le transept nord appelé chœur des Dames ; elle a perdu, depuis le xviu' siècle, tout son cachet primitif et a été convertie en caveaux funéraires. Nous ignorons jusqu'à ses dimensions primitives.
'La collégiale de "Nivelles,
Collégiale Sainte-Gertkude a Njvelles. (Transepts.)
'L'archttec- ^ l'occident se trouve un autre transept, plus petit que le premier et ture romane faisant saillie sur la nef. 11 est également moins large et moins élevé et son en^rabctnf f^î^^ dépasse pas la corniche de la nef. Au-dessus de la pente des combles se trouvent deux petites fenêtres bouchées. Sur les deux croisillons se greffe une chapelle carrée, moins élevée, qui communique avec les bascôtés par une arcade. La toiture de ces chapelles continue l'appentis des bas-côtés.
La partie la plus intéressante de l'église est incontestablement l'avantcorps occidental (fig. 191). 11 se compose d'un massif central carré surmonté du clocher et de deux ailes latérales à plusieurs étages auxquels conduisent deux escaliers à vis logés dans les tourelles élancées faisant saillie sur les murs nord et sud. L'épaisseur des murs varie de 2 à 3 mètres. Cette construction, précédée d'un portail du xvii' siècle, sert actuellement d'entrée principale à l'église, tandis que les parties adjacentes sont converties en magasins. Jadis, cependant, cet avant-corps était une partie importante de l'édifice. Selon toute vraisemblance, voici comment il se présentait : la partie centrale constituait le choeur occidental de l'église, qui rentre donc dans la catégorie des basiliques rhénanes à double chœur et double transept. Le centre est couvert par une belle coupole sur pendentifs, d'une hauteur de 18 mètres. La place du portail actuel était occupée par une abside semi-circulaire, dont il ne reste plus que deux pans de murs peu élevés, mais dont les dimensions sont clairement indiquées par la grande archivolte apparente dans les murs du clocher. Vraisemblablement, le niveau intérieur du chœur occidental ainsi formé était surélevé de plusieurs marches au-dessus du dallage actuel ; on aura fait disparaître cette surélévation pour pouvoir percer la porte centrale. En effet, nous trouvons une semblable disposition dans d'autres églises similaires, telles que Sainte-Croix à Liège, les cathédrales de Trêves, Bamberg, Mayence, l'église de Laach, etc. Ensuite l'escalier à vis qui est percé dans le mur sud de la tour et qui mène dansla chambre de sainte Gertrude ne commence qu'à une hauteur de l'So au-dessus du niveau actuel. Pour arriver à cet escalier, on a dû en placer un autre, moderne, le long du mur. Enfin, exactement au niveau où commence l'escalier à vis, on remarque, aux deux côtés latéraux, une saillie assez forte qui, par elle-même, n'a aucune raison d'être, mais s'explique quand on y voit l'amorce de l'ancien pavement.
L archltec- Actuellement le massif central est surmonté d'un clocher élancé plus ture romane que la tour primitive, qui était d'une forme, sans doute, analogue aux
en ^rabcfnt, clochers qui surmontent les avants-corps de cette espèce dans les constructions rhénanes.
Le rez-de-chaussée des deux ailes latérales servait d'entrée occidentale à l'édifice. Chacune de ces ailes s'ouvrait dans la façade par une grande arcade cintrée et formait un porche divisé en deux parties par un étranglement dans lequel était logée la porte. Ces porches, comme, du reste, tout l 'avant-corps, sont ornés de riches sculptures. Du côté nord, se voit le célèbre portail de Samson, qui a été maintes fois décrit et dont l'ouvrage du chanoine Reusens(i) donne une reproduction. L'arrièreporche est éclairé par une fenêtre dont le large ébrasement est formé d'un grand nombre de ressauts concentriques en retraite les uns sur les autres. Le glacis intérieur aussi présente la forme d'un escalier. Les deux porches sont couverts de voûtes d'arêtes retombant sur des piédroits à colonnettes aux sculptures très remarquables.
Les salles du premier étage des deux ailes ont à peu près la même disposition que le rez-de-chaussée. Elles sont également ornées, couvertes chacune par deux coupoles et se terminent à l'est par une abside en cul-defour. On remarque cependant dans la travée sud-est les amorces d'anciennes voûtes d'arêtes. La salle méridionale porte le nom de chambre sainte Gertrude et était jadis le but d'un pèlerinage célèbre. Les deux autres étages ont subi des remaniements nombreux. 11 serait trop long d'en rechercher ici l'état primitif. Contentons-nous de faire remarquer qu'autour du troisième étage se voient deux rangées superposées de baies géminées. Celle du nord éclaire un couloir logé dans l'épaisseur des murs, qui faisait jadis le tour du bâtiment.
Les tourelles d'escalier sont d'un grand diamètre. Les marches, très usées, reposent sur un berceau en hélice, disposition que nous avons retrouvée déjà à Saventhem. Les étages supérieurs des tourelles d'escalier ont subi beaucoup de remaniements. Ils sont éclairés au sommet par quatre baies à colonnettes. La toiture est en forme de cône allongé.
Comme on a pu s'en convaincre par cette brève description, la collégiale (,) T. 1, p. 389.
de Nivelles est, de loin, l'église romane la plus importante du Brabant. T^Ct collé-
Malgré ses dimensions et la complication de son plan, elle présente une gictle de
remarquable unité de conception et de style. Tous ceux qui ont écrit à T^ivelles. son propos sont cependant d'accord pour affirmer que les diverses parties
FiG. 189. Collégiale Sainte-Gertrude a Nivelles. Crypte. (État actuel.)
(Dessin de l'auteur. )
n'ont pas été construites à la même époque, mais les avis diffèrent quant à la détermination exacte de leur âge respectif.
Les premiers archéologues qui s'en sont occupés ont considéré l'avantcorps comme un reste du palais de Pépin de Landen (i) ou d'une église byzantine construite sur le modèle de Sainte-Sophie à Constantinople (2), et datant dès lors du vu- siècle. J. Tarlier ne va pas si loin; mais, d'après
(1) Van Brussel, dans la T(evue trimestrielle, t. XXI 1, p. 344.
(2) Annales de la Société d'Archéologie de JSivelles, t. 11, 1882, p. 366-392.
"L' archttec- lui, l'avant-corps aurait appartenu à l'édifice consacré en 1046, tandis que ture romane les nefs dateraient, en grande partie, du xii« siècle. A. "Wauters croit en^rabanf. l 'avant-corps postérieur à la première moitié du xi* siècle (1 ).
11 nous semble indubitable que l'église de Nivelles appartient, par son plan, au groupe des églises rhénanes, mais elle relève à la fois de deux types rhénans différents : les nefs, le chœur et la crypte se rattachent aux basiliques plafonnées du xi' siècle, tandis que l'avant-corps voûté, qui y fut ajouté postérieurement, reproduit un plan rhénan du xii' siècle. Pour l'exécution, la partie ancienne surtout se rapproche du type lotharingien, tel que nous l'avons déterminé dans l'étude des autres églises du pays. Ainsi, à Celles comme à Nivelles, on voit des piliers sans bases, un appareil grossier, des fenêtres encadrées d'arcades sur pilastres, un transept et un chœur moins élevé que la nef, des petites fenêtres surmontant les pentes du toit des croisillons et du chœur. De même, on y constate l'absence complète de sculptures. Or, nous connaissons la date certaine de la consécration de l'église : c'est l'année 1046. Nous avons vu plus haut (p. 47) que les églises de Celles et d'Hastière doivent remonter à la même époque, qui correspond précisément, dans les régions du Rhin et de la Meuse, à l'apogée de la première école clunisienne, due vraisemblablement à l'influence de saint Poppon de Stavelot. C'est la période de l'érection des vastes basiliques de Limbourg sur Hardt (1 o3o-] 042) de Hersfeld (1040), de \C''urzbourg (1042), de Stavelot, de Saint-Trond (i o55), etc.
Si on compare ces édifices avec Nivelles, on y remarque aussitôt des ressemblances qui ne se rencontreront à aucune autre époque (2). A Limbourg, par exemple, on voit les mêmes chevets rectangulaires éclairés par trois fenêtres entourées d'arcades, le même transept, les mêmes chapelles, les mêmes proportions générales. La cathédrale de Hildesheim (io55) a les deux transepts et les chapelles carrées, de même que Reichenau (xi° siècle) et Munster. Quant au système de construction : trois nefs inégales, plafonds et crypte, il est commun à toutes ces églises. La seule différence importante entre ces édifices et la collégiale de Nivelles, c'est que la plupart d'entre eux sont portées sur des colonnes, mais c'est
(1) Op. cit., p. 1 20.
(2) Dehio et VON Bezold, op. cit., pl. 42 à 5o.