CHAPITRE VU
Chronologie des 'Eglises romanes du Brabant
N^rj A place que nous avons assignée à nos églises dans l'ensemble
de l'architecture romane n'est, jusqu'ici, pas assez déterminée. Pour savoir laquelle de deux écoles a exercé une influence sur l'autre, il faut évidemment tenir compte de la chronologie et rechercher d'abord quelle est la plus ancienne.
11 est donc de la plus haute importance de savoir l'époque précise à laquelle s'est formée notre architecture romane et quand les influences gothiques ont commencé à s'y manifester. Si un certain nombre de dates avaient été conservées, cette question se résoudrait sans difficulté, mais les indications exactes font presque entièrement défaut. 11 faut donc tirer tout le parti possible des rares données que nous possédons et tenter de suppléer à leur insuffisance par d'autres éléments.
Voici d'abord les points de repère certains. Les nefs de Nivelles — celles qui subsistent encore, comme nous l'avons démontré — ont été consacrées en 1046. Cette date, rapportée par Sigebert de Gembloux, ne saurait être mise en doute. La crypte d'Anderlecht fut construite de 1078 à 1092, telle est au moins la date indiquée dans la vie de saint Guidon ( j ). L'eglis3 Saint-Pierre à Louvain fut construite immédiatement après l'année 1 176 (2). L'église Saint-Quentin à Louvain n'est pas antérieure à 1 180; elle est probablement plus récente de quelques années, car en 1180 ne fut fondée qu'une chapelle (3) tandis que l'église dont nous voyons des restes avait certainement trois nefs. La partie inférieure de la tour dis-
(1) Jlcfa Sanctorum septembris, t. IV.
(2) Voir p. 87.
(3) Voir p. 85.
parue de Saint-Michel, à Louvain, appartient, sans doute, à la construc- Chronologie tion de ] i65, année où l'église fut fondée (i). Enfin, d'après Van Even, la des églises tour de l'église Saint-Jacques fut construite vers l'an 1200 et la porte de roîîianes. l'hôpital de 1220 à i223. Quant à l'église du Parc, le choeur et le transept datent de 1 228 et les nefs lui sont encore postérieures de plusieurs dizaines années (2). Un dernier monument, le mausolée de Mathilde de Flandre à l'église Saint-Pierre, est certainement postérieur à 1260, année du décès de la princesse.
Comme on le voit, on ne connaît guère la date de construction que pour les monuments situés dans les villes ; on doit, pour les églises rurales, s'en rapporter à des conjectures et tenir compte que, sous le rapport artistique comme sous les autres rapports, les villages sont généralement en retard sur les centres importants. Cette règle n'est cependant pas absolue, car il est arrivé que les constructeurs les plus habiles des villes étaient appelés à édifier des églises à la campagne.
Quelques autres considérations peuvent encore être invoquées.
En général et dans tous les pays, les édifices romans, simples et massifs au début, gagnent en richesse, en légèreté et en hardiesse au fur et à mesure des progrès dus aux essais nombreux et à l'expérience. Parmi les églises d'égale importance, la décoration : plinthes, moulures, frises, colonnettes, de même que les dimensions des arcades, permettent de reconnaître les monuments les plus récents. La forme de certains éléments de la construction se perfectionne également avec le temps et, encore une fois, puisque le style du Brabant se rattache étroitement à celui de la Meuse et du Rhin, les progrès constatés dans ces régions s'appliquent, dans une certaine mesure, au nôtre.
La voûte en berceau est employée surtout dans les constructions les plus anciennes : à Maestricht et à Echternach elle se retrouve dès le vu' siècle ; à la crypte et aux bas-côtés de Werden, au ix' siècle ; à Quedlinbourg, au x' siècle. Au témoignage de Dehio, les plus anciennes voûtes d'arêtes n'ont pas de formerets ; les plus anciens piliers n'avaient ni base ni chapiteau (3).
La transformation du profil des impostes est non moins caractéristique ;
( 1 ) Voir p. 90.
(2) Voir p. ] 16.
(3) Op. cit., t. I. p. 3o6.
Chronologie ]es impostes les plus ornées se rencontrent aussi bien dans les monuments des églises gothiques que dans les monuments romans. (Voyez l'église du Béguinage romanes. à Tirlemont (i25o) et la tour de Bierbeek). Les impostes les plus simples
sont donc les plus anciennes.
Comme la présence de l'arc brisé est, en Brabant, la première marque de l'influence gothique, nous devrons placer vers les limites extrêmes de l'art roman les églises où on le rencontre.
Les griffes aux angles des bases sont aussi des ornements très rares aux colonnes les plus anciennes. Elles n'acquièrent leur vrai caractère et leur développement complet que vers l'époqùe de la transition (i). 11 en est de même des chapiteaux à crochets, qui sont une particularité de la décoration gothique et se rencontrent, seulement en germe, tout à la fin de l'époque romane. Avant l'apparition des crochets, le chapiteau cubique est presque exclusivement employé dans nos régions et la forme de base renversée ou de champignon, rencontrée à Anderlecht, est, nous l'avons dit, plus ancienne encore. L'apparition des escaliers à tourelles est corrélative de la construction des grandes arcades sous les clochers. Ces arcades ne s'agrandirent que progressivement, la plupart d'entre elles ont déjà le tracé en arc brisé; les tourelles d'escaliers appartiennent donc aux édifices les plus récents.
Au moyen de ces quelques règles, on peut arriver à un classement chronologique. 11 serait évidemment imprudent de se baser sur un seul de ces caractères, mais le concours de plusieurs peut fournir, semble-t-il, la base d'une argumentation sérieuse.
Essayons d'abord de déterminer quels sont les édifices les plus anciens. L'église de Berthem a l'appareil grossier, la base du clocher très massive, une voûte en berceau sous la tour, des impostes de la forme la moins élégante et aucune ornementation. ]1 en est de même à Watermael : les arcades qui y retombent en retraite sur des piliers trapus témoignent de peu de connaissances architecturales. L'église de Mousty est d'une construction, si possible, plus élémentaire encore. Elle n'a ni voûte, ni imposte aux piliers et les arcades en retraite encadrant les fenêtres de chœur rappellent celles de la nef de Nivelles. La construction de l'oratoire de Lelle, de l'église d'Héverlé, des tours de Vieux-Héverlé, Haut-lttre,
(i) Dehio et VON Bezold ,t. 1, p. 667.
Haeren et surtout de Haekendover n'est pas moins rudimentaire. Ces édifices paraissent donc les plus anciens.
11 existe des indices des plus significatifs pour reconnaître la chronologie des églises les plus récentes. Inutile de citer Parc, Saint-Pierre et Saint-Michel à Louvain, la porte romane de l'hôpital et Saint-Quentin.
De la même époque sont, à n'en pas douter, l'église de Vossem, qui a des frises d'arcatures bien soignées, une grande arcade brisée sous la tour, une tourelle d'escalier, des plinthes et des bases aux murs et aux piliers, une voûte à nervures sous le clocher, des profils d'impostes semblables à ceux du Parc, de Saint-Quentin et du clocher de Bierbeek. 11 en est de même de l'église de Tourinne, où l'on voit des moulures à la tour, un escalier à vis, une arcade brisée et des voûtes à nervures, même à l'étage de la tour. A Overlaer, il y a une tourelle, des arcatures autour du chevet et des baies géminées en arc brisé. 11 en est de même à la chapelle de Bost, qui a des contreforts à la tour et des ouïes gothiques.
C'est entre ces deux extrêmes qu'il faut placer la plupart de nos édifices qui, sans avoir des caractères aussi déterminés, en présentent déjà quelques-uns.
L'église de Hérent a une riche décoration et des bases à grifiFes à la tour; celle de Bierbeek a des arcatures et, au chœur, une belle voûte d'arêtes sur formerets retombant sur des ressauts, des piliers à impostes d'une certaine élégance. Celle de Vertryck a un soubassement et des cordons semblables à ceux de Tourinne, de belles ouïes sur colonnettes comme celles de l'avant-corps de Nivelles, de Saint-Pierre à Louvain et de Hérent. Mêmes ouïes à Neeryssche, ainsi que des contreforts, et des voûtes au rez-dechaussée et à l'étage des clochers. 11 y a des cordons à Velthem comme à Vertryck et, de plus, une tourelle d'escalier ; l'arcade sous la tour y était jadis très élevée. L'église de Heylissem a certains motifs de décoration et des bases aux piliers. On y trouvait primitivement des voûtes d'arêtes sur formerets aux nefs et au chœur, et même des arcs brisés (i). A Noduwez, il y a un escalier à la tour et de grands contreforts. Ces deux dernières particularités se rencontrent aussi à Sempst. L'église de Cumptich est
(j) Des fouilles, pratiquées tout récemment dans cette église par M. Langerock, ont amené des découvertes intéressantes, confirmant certaines de nos suppositions, en démentant d'autres. Nous reparlerons de cette église dans le a' volume.
Chronologie des église romanes.
Chronologie richement décorée, elle a des chapiteaux où déjà le crochet se dessine et des églises des voûtes d'arêtes sur formerets. Nous avons fait ressortir sa ressemblance romanes. frappante avec l'église de Millen, qui date du milieu du xii* siècle. La
tour de Hoxem, reposant sur trois arcades, dénote déjà, chez les constructeurs de village, une hardiesse qui n'appartient plus aux débuts. L'église d'Orp-le-Grand a des voûtes, une décoration riche à la nef, des impostes élégantes, un escalier à la tour, des plinthes autour du chœur.
La nef de Gossoncourt a des bases et des impostes d'un dessin élégant. A Crainhem, on voit des contreforts, des voûtes, même à l'étage de la tour et des colonnettes avec chapiteaux sculptés. L'église d'Eppeghem a, comme celle de Gossoncourt, des piliers avec bases et chapiteaux. La chapelle de Sainte-Vérone a des contreforts au chœur, deux voûtes d'arêtes dont une sur plan barlong et une petite piscine semblable à celle qui se trouve dans la sacristie de Vossem.
Voilà un essai de classement provisoire que nous croyons exact pour l'ensemble, mais dont la chronologie est, sans doute, établie avec peu de rigueur pour chaque édifice en particulier.
Les constructeurs de ces églises n'étaient pas tous également au courant des progrès de leur temps, et des formes très élémentaires sont souvent postérieures à d'autres plus parfaites.
11 reste à voir, maintenant, à quelle époque de l'histoire correspondent ces trois catégories de monuments.
Dans le nord delà France, le style de transition, caractérisé par les premiers essais du système gothique, commence dès le début du xii^ siècle, tandis qu'en Allemagne, même dans les provinces rhénanes, les premiers édifices gothiques, encore qu'ils soient des églises d'importation, ne se rencontrent pas avant le premier quart du \u\^ siècle (Magdebourg, Trêves). L'emploi de certaines formes gothiques dans les constructions romanes n'y a guère commencé avant la fin du xii® siècle, et, dans les campagnes rhénanes, on rencontre plusieurs églises encore entièrement romanes bâties durant la première moitié du xiii^ siècle ; les nefs de Werden, par exemple, construites de i iS'j à i 275, sont dans ce cas.
Nous ne sommes pas encore à même d'affirmer que le style gothique a été importé directement de France en Brabant; mais, comme les édifices de cette province se rattachent pour la forme à ceux du Rhin, il est très
vraisemblable que, pour la chronologie comme pour le reste, ils sont en Chronologie rapport avec eux. De plus, le Brabant était assez éloigné des grandes voies des églises de communication, telles que la Meuse et l'Escaut. Au point de vue social romanes. et politique, il n'a suivi que d'assez loin la Flandre et le pays de Liège. ]1 est donc tout naturel qu'à cette époque son style n'ait pas exercé d'influence sur les contrées voisines, mais qu'il dépende, au contraire, de celles-ci. Les édifices du Brabant seront donc plutôt en retard qu'en avance sur les monuments des vallées de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin.
Or, les monuments belges, en général, sont déjà notablement en retard sur ceux de la France. Quoique la cathédrale de Tournai ait subi l'influence française, ses transepts, qui datent de l'an 1 200 environ, appartiennent encore au style roman (fig. 9). Les quelques dates certaines que nous possédions concernant nos derniers édifices romans tels que l'abbaye du Parc, la porte de l'hôpital de Louvain, la tombe de Marguerite de Flandre, prouvent aussi la longue perdurance de notre style roman. Nous pouvons donc conclure que la transition n'a guère commencé chez nous avant le début du xiJi* siècle et que la première moitié de ce siècle vit encore s'ériger plusieurs églises exclusivement romanes.
Il est plus difficile de fixer la date des édifices les plus anciens. Toutefois, en nous basant sur les considérations générales déjà exposées, nous pouvons affirmer, avec une grande probabilité, que les efi^ets de la renaissance clunisienne et othonienne n'ont guère pénétré dans le Brabant avant l'an 1000, surtout si on considère (voir chap. 111) qu'en ces temps reculés le pays était trop peu habité pour posséder un grand nombre d'églises. L'une des plus anciennes, celle de Mousty, se rapproche par plus d'un trait des églises de Nivelles et d'Hastière, édifices datés. On peut donc supposer que les plus anciennes constructions religieuses qui nous restent datent du milieu du xi« siècle, d'autant plus que le règne de Lambert Baldéric (f io63) vit la fondation de plusieurs églises, monastères et constructions profanes.
S'il fallait classer sommairement les édifices qui subsistent encore en Brabant, sans cependant vouloir déterminer une date absolue pour chacun d'eux, nous proposerions de faire remonter aux environs de l'an looo les colonnes de la crypte d'Anderlecht; au milieu du xi« siècle les églises de Nivelles, Mousty, Watermael, Berthem, Vieux-Héverlé, Haekendover,
Chronologie Lelle et Haut-lttre ; à la fin du même siècle et au début du siècle suides églises vant, Héverlé, Anderlecht, Butsel, Sainte-Vérone, Hoxem, Crainhem, romanes Gossoncourt, Saventhem, Humelghem et Sterrebeek ; au milieu du même
siècle Hérent, Bierbeek, Noduwez, Velthem, Eppeghem, Sempst, Orple-Grand, Cumptich, l'avant-corps de Nivelles, Vertryck, Neerheylissem et enfin les églises Saint-Michel (i i65) et Saint-Pierre à Louvain (i 178). Les dernières constructions romanes de la fin du xu' siècle et du commencement du xiu' seraient Neeryssche, Saint-Quentin à Louvain, Tourinnela-Grosse, Overlaer, Bost, Vossem, la porte de l'hôpital (]223) et l'église du Parc.
Cette classification chronologique n'a, évidemment, aucun caractère définitif. Des études particulières plus approfondies pourront sans doute préciser davantage.