Consulter surtout : Gide et Rist, loco citato
travailleurs, dans les associations d’abord, puis dans les communes, dans les nations, et finalement dans une grande fédération internationale. » (La Commune de Paris, p. 15.)
En 1892, les théoriciens les plus notoires du communisme anarchiste étaient le prince Kropotkine, l’illustre géographe Elisée ReclusetM.Jean Grave (1).
Les anarchistes avaient pris part à la fondation de la Fédération da parti des Travailleurs socialistes Un certain nombre de leurs groupements étaient représentés par M. Jean Grave en personne au Congrès régional parisien de 1880. Au Congrès du Havre, ils firent cause commune avec les collectivistes contre les syndicalistes modérés. Ensuite, ils se séparèrent d'eux à propos de l’action électorale. Les anarchistes sont des abstentionnistes fervents. Ils attribuent à l’abstention électorale la même valeur éminente que beaucoup de socialistes attribuent à la conquête des mandats législatifs.
En même temps les anarchisies restreignirent, tout comme les guesdistes, la portée révoluticnnaire du syndicalisme. On lisait dans le numéro du 13 août 1882 de leur journal le Ftévolté, à propos du syndicai: & C’est avant tout une organisation de lutte.
1. Kropotkine, Paroles d’un révolté. Flammarion, éd., Paris; la Conquête du pain. Stock, éd., Paris. — Jean Grave, la/Société mourante et l’Anarchie. Stock, éd., Paris, 1803 ; la Société future. Stock, éd., Paris, 1895.
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ea Dem dise la Dr Plus tard il devra disparaître, ou se modifier, faire place à des
associations libres de production ». Dans le numéro du 30 septembre 1882, le groupe anarchiste du Xr arrondissement publiait un manifeste où on lisait : « Puisque la révolution violente est notre seule voie de salut, nous n’avons, en dehors d'elle, ni temps, ni efforts à perdre ».
Pendant ce temps, les syndicats ouvriers étaient devenus de plus en plus nombreux et agissants. La loi du 21 mars 1684 avait favorisé à la fois leur formation et leur tendance à s’unir entre eux (1).
1. À la veille du vote de la loi, M. Allain-Targé, dans son rapport à la Chambre des députés, estimait le nombre des syndicats à 500. En 1890, l'Annuaire des syndicats donnait 1006 syndicats ouvriers groupant 132.008 membres; en 1896, 2.243 syndicats et 422.000 syndiqués.
Quant aux fédérations de syndicats ouvriers, quatre d’entre elles avaient été fondées avant le vote de la loi: celles des chapeliers (1879) ; celle des typographes (1881); celle des mineurs et celle des mouleurs (1883). Deux fédérations furent fondées en 1884, celle des lithographes et la fédération culinaire. En 1893, on comptait en outre celles des chemins de fer, des métallurgistes, de la voiture, du tabac, des coupeurs-brocheurs, des ouvriers des postes, des allumettiers, des cuirs et peaux, des employés, du cuivre.
Sur le développement des syndicats, voir notamment: Pau]
Nous rencontrons ainsi deux institutions qu'il est essentiel d'étudier : la Fédération nationale des Syndicats et les premières bourses du travail.
La Fédération nationale des syndicats. — Nous avons vu comment l’idée d’associer tous les syndicats ouvriers, pour les revendications communes à tout le prolétariat, n’aboutit d’abord qu’à la constitution d’organisations purement politiques.
Mais en 1882 se produisirent deux manifestations tendant à la constitution d’un groupement qui associerait les syndicats à l'exclusion des groupes purement politiques.
Un groupe fut formé à Paris, dans le V° arrondissement : l'Organisation corporative des travailleurs. Il adopta une déclaration de principes très nelte : & L'idée qui aujourd’hui, et avec raison, domine chez les ouvriers, est qu'ils doivent euxmêmes, avant tout, s'occuper de leurs propres affaires... Or, cela ne se peut avec compétence et efficacité que sur la base corporative. » Cette déclaration fut développée dans une brochure publiée en
Louis, Histoire du mouvement syndical, p. 188 et suiv.— Paul Pic, Traité de Législation industrielle p. 397 et suiv. (3 éd. Rousseau 1908, à Paris) Zévaès, le Syndicalisme contemporain, p. 100 et suiv.
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1883 (1), dont les auteurs, tous ouvriers (2), esquissaient un plan de révolution sociale complète par la seule action des syndicats : « Par l’organisation corporative se résout simultanément le triple problème de la production, de la circulation et de la consommation. La corporation a son grand livre, sa banque, ses ateliers et ses bazars, ses écoles professionnelles, ses laboratoires d'invention, son Moniteur et sa statislique, ses assurances et ses retraites. Il y a une représentation de la corporation, conseils d’atelier, chambres corporatives locales ou régionales, congrès corporatifs nationaux et internationaux. Et il y a aussi un comité exécutif corporatif et un jury corporatif, voire même un tribunal arbitral international de travailleurs... »
A la même époque, la Fédération syndicale de Bordeaux lançait un Appel aux corporations dans le journal la Bataille (3) : « Qui de nous ne pense que l'heure a sonné où le travailleur, débarrassé désormais d’une partie de ses entraves despotiques, doit se dresser énergique, implacable, en face de son grand maître, le patronat ? Nous proposons à tous les syndicats et groupes corporatifs de créer une
. L'Organisation corporative ‘des travailleurs, cité in l'Évolution du syndicalisme en France,par M'° Kristsky,p. 168 et suiv. (Giard et Brière, éd. Paris, 1908).
2, Ils s’'appelaient Camille Adam, Gautier, Avraissart, Condore, Deuchère, Hamet, Lévy.
3. N° 127. C'était un journal socialiste fondé par Lissagaray.
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fédération réunissant toutes les corporations et établie sur des bases tout à fait contraires à celles sur lesquelles repose l’Union syndicale (1) : créer une caisse de résistance et des moyens de secours pour organiser la lutte; combattre tous les moyens de conciliation préconisés par l’Union syndicale qui n’ont produit jusqu’à ce jour que des résultats favorables au patronat; enfin faire l'éducation sociale des travailleurs séparée de toute question politique. Pour les Chambres syndicales organisatrices des ouvriers mécaniciens, des ébénistes, des villardiers, et des ouvriers en verre noir...»
Le terrain était ainsi préparé lorsqu’en 1886 se réunit à Paris une conférence internationale ouvrière présidée par M. Chabert, socialiste possibiliste. La conférence avait pour objet l’organisation d’une exposition ouvrière pendant l'Exposition universelle de 1839 et l'étude de questions pratiques relatives à la législation ouvrière (2). On y agita officieusement l'idée de convoquer en congrès tous les syndicats français, à quelque parti politique qu'ils adhérassent, et sans intrusion d'aucun groupement politique. La Chambre syndicale des tisseurs de Lyon accepta d'organiser ce congrès (3).
1. Fondée parles syndicats modérés après le Congrès du Havre.
2. Voir le compte rendu dans l'ouvrage de M. Léon de Seilhac : les Congrès ouvriers, p. 182 à 192.
3. Pour le compte rendu du Congrès de Lyon, tbid., p. 192 à 203.
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> 2 au Il y régnait un esprit modéré. Elle s’en-
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| C'était un syndicat puissant, ayant plusieurs allier
tendit avec 41 autres syndicats lyonnais pour élaborer un ordre du jour excluant, croyaient-ils, les questions susceptibles de donner lieu à des débats politiques. Elle plaça en tête: Projet de fédération de tous les syndicats ouvriers.
Les pouvoirs publics avaient une telle confiance dans la modération des organisateurs que d’importantes subventions furent accordées : 5.000 francs par le ministère du commerce, 2.000 par le conseil général du Rhône, 2.000 par le conseil municipal de Lyon.
Les syndicats modérés, espérant que l'exclusion des cercles d’études politiques leur permettrait de retrouver la majorité de 1856 et de 1858, se firent représenter au congrès.
Mais les syndicats socialistes furent plus nombreux encore. Si, au lieu d’accorder uniformément une voix à chaque syndicat, on avait donné un nombre de voix proportionnel au nombre des syndiqués, il n’en aurait peut-être pas été ainsi. En effet, les syndicats modérés avaient de bien plus gros effectifs.
Quoi qu’il en soit, le congrès, ouvert le 11 octobre 1886, repoussa la loi du 21 mars 1884 et l’institution d’un conseil supérieur du travail au ministère du Commerce. À leur Congrès de Rennes en 1884, les socialistes possibilistes avaient © déclaré œuvre de
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police et de réaction la loi du 21 mars 1884 et engagé toutes les Chambres syndicales et les groupes ouvriers à se grouper pour résister solidairement à la mise en œuvre de cette loi ». Quant à M. Jules Guesde, il avait écrit ironiquement dans le Cri du peuple (1) du 26 février 1884: « Pourvu qu'ils dénoncent à la police de la Commune ou de l'État, en même temps que le texte de leurs statuts, le nom de leurs administrateurs ou directeurs... ; qu’ils ne se concertent ou ne s'unissent entre eux que dans la mesure où en aura été avisée une des deux polices susnommées ; les syndicats — sous la menace de 16 à 300 francs d'amende — auront désormais toute liberté... » Au Congrès de Lyon, M. Dumay, possibiliste, déclara « dans cette loi tout est un piège ». Le congrès fut de son avis et la loi fut condamnée par 4 voix contre 29 et 7 abstentions.
Les syndicalistes modérés, venus pleins d’espoir au Congrès,avaient tout de suite aperçu que le mode de votation adopté assurait la victoire aux révolutionnaires. C’est pourquoi ils se décidèrent à prendre parti contre la formation d’une fédération de tous les syndicats ouvriers, craignant qu'elle ne devint une doublure des partis socialistes. Ils mirent en avant les difficultés pratiques d'organisation. Mais
1 Journal socialiste fondé en 1883 par Jules Vallès, avec la collaboration de M. Jules Guesde, Gabriel Deville, Émile Massard et Eugène Fournière.
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5 les socialistes ne s'y trompèrent pas, et firent bloc
pour la création du nouvel organisme. En sorte que par une singulière inversion, la fédération, d’abord conçue comme un moyen de soustraire l’action syndicale à l’intrusion de la politique, fut décidée ensuite comme moyen d'’asseoir définitivement l'influence socialiste sur l’ensemble des syndicats, étant entendu qu'elle serait commune aux diverses fractions politiques du socialisme. ;
Voici d’ailleurs quelle fut la résolution adoptée par go voix contre 15 et 4 abstentions :
Considérant qu'en face de la puissante organisation bourgeoise faite sans et contre le prolétariat, il appartient non seulement à ce dernier, mais qu'il est de son devoir de créer, par tous les moyens possibles, des groupements et des organisations ouvrières pour les mettre en face de ceux de la bourgeoisie, à titre défensifet, nous l’espérons, bientôt offensif.
Considérant, d'autre part qu'il existe déjà depuis plusieurs années d’autres fédérations ouvrières tenant en main haut et ferme le drapeau du prolétariat (x) et qu'il serait dangereux de laisser à la bourgeoisie qui possède le monopole de la presse et, par conséquent des renseignements, des nouvelles et des communications,le loisir de jeter la discorde et la haine dans ces deux organisa-
tions.
1, Il s'agissait des deux organisations socialistes rivales : la Fédération du parti des travailleurs socialistes (broussistes) et le Parti ouvrier fiançais, les guesdistes.
Pour ces raisons la Fédération nationale des Chambres syndicales se déclare sœur de toutes les fédérations socialistes ouvrières existantes, les considérant comme une armée tenant une autre aile de bataille, ces deux armées devant, dans un moment peu éloigné, faire leur jonction sur un même point pour écraser l'ennemi commun, le capitalisme.
Considérant que toute organisation ouvrière, qui
n’est pas pénétrée de la distinction des classes par le fait même de la situation politique et économique de lasociété actuelle et qui n’existe que pour donner un acquiescement aux volontés bourgeoises et gouvernementales ou présenter de petites observations respectueuses et par conséquent humiliantes pour la dignité du prolétariat, ne peut pas être considérée comme faisant partie des diverses armées ouvrières marchant à la conquête de leurs droits.
Pour ces raisons, la première commission propose au Congrès d'accepterle projet du citoyen Sartarier :
ARTICLE PREMIER. — Il est créé une fédération nationale.
Suivait l’indication des rouages qui constitueraient la fédération : dans chaque ville ou agglomération
de communes comptant au moins cinq syndicats,un
conseil fédéral local comptant un délégué par syndicat (quelle que fût l'importance du syndicat) ; dans chaque agglomération de dix départements,un conseii fédéral régional,composé de deux délégués par département ; pour l’ensemble du territoire, un conseil général fédératif siégeant au lieu du Congrès annuel.
| La M raon nationale des syndicats fonetionna pendant neuf années ( 1886- 1894). Elle tint cinq congrès: à Montluçon, en 1807 ; à Bordeaux, en 1838 ;
à Calais, en 1890 ; à Marseille, en 1892; à Nantes, en 1894. Mais elle souffrit de deux tares en quelque | sorte congénitales.
La première était ce qu’il y avait d’artificiel dans
la superposition de ses rouages. Le siège du conseil général fédératif était déplacé avec chaque congrès, et fixé parfois dans des centres médiocres; les syndicats adhérents ne pouvaient y déléguer des représentantssérieusement mêlés à leur action quotidienne; ils étaient contraints de confier leur représentation
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à des militants des syndicats locaux, en sorte que toute l’action de la fédération reposait sur des hommes enfermés dans des horizons étroits, sans
communication réelle avec l’ensemble des forces
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ouvrières, et qui d’ailleurs changeaient tous les ans. L’intermédiaire des «conseils fédéraux régionaux ». fut aboli dès 1887, l'expérience ayant montré qu’il était impossible de les constituer suivant le mode bizarre, qui consistait à créer des cadres de dix départements déterminés au hasard, sans tenir compte de la réalité des régions industrielles et professionnelles. En sorte que le conseil général fédératif fonctionnait absolument à vide. Sans action propre au point de vue du groupement professionnel, il ne pouvait manquer de céder à la tentation de se À. May \5
méler à l’action politique de l’un ou de l’autre des partis socialistes, qui lui apporterait une méthode d'action toute faite. Ce qui arriva. |
Et ce fut la deuxième tare de la Fédération nationale des syndicats. Les guesdistes réussirent à la
dominer complètement, et à en faire une simple annexe du Parti ouvrier français.
La Fédération des Bourses du Travail.— Parallèlement à la Fédération nationale de syndicats fut constituée,en 1892, la Fédération des Bourses du Travail.
Elle sut avoir tout de suite un caractère beaucoup plus réaliste que sa devancière.
On sait qu’en 1846, l’éminent économiste de Molinar avait projeté de favoriser, le jeu de la loi naturelle de l'offre et de la demande, en ce qui concerne le travail des ouvriers, par une institution analogue aux bourses de commerce et de valeurs mobilières. Il ienta de faire de son journal le Courrier français une sorte de «cote du travail » en y inscrivant des offres ei des demandes d'emploi. Puis il fonda à Bruxelles un journal qu'il intitula /a Bourse du Travait (1).
1. M. Martin Saïint-Léon a signalé, dans son livre classique sur le compagnonnage, que des institutions de ce genre ont fonctionné à Chartres et à Angers, sous le premier Empire.
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A Pre | Après la révolution de 1848, M. Ducoux, Préfet de
police, reprit ce projel, mais en l’élargissant. Il voulait assurer aux corps de métiers un local aménagé pour la tenue de bureaux de placement et l’installation de services de stalistique et de documentation. Il adressa à la commission municipale de Paris un projet qu’il présenta de nouveau, le 3 février 185r, à l’Assemblée Législative. L'Assemblée le renvoya au conseil municipal de Paris, et il n’en fut plus question pendant vingt-cinq ans.
Le 24 février 1875, M. Delattre, conseiller municipal de Paris, reprit la question d’une façon très limitée : il proposa d'aménager, dans le quartier de la Villette, un local pour l’embauchage des ouvriers du port de Paris. Le 18 juillet 1878, le conseil municipal vota la création d’un abri permanent sur le boulevard de la Chapelle. Il ne s'agissait que de quelque chose de semblable à la fameuse « grève » des ouvriers du Bâtiment, établie depuis un temps immémorial derrière l'Hôtel de Ville.
Mais en juin 1886, un Congrès régional parisien de la Fédération du Parti des Travailleurs socialistes réclama l’organisation à Paris d’une Bourse centrale du Travail, dont l’organisation serait confiée exclusivement aux Chambres syndicales ouvrières. Trois conseillers municipaux, MM. Mesureur, Chautemps et Millerand, demandèrent alors au conseil municipal d'étudier la question. Une commission
fut nommée qui, le 5 novembre 1886, proposa la construction d’un immeuble pour les syndicats ouvriers de Paris et,en attendant, l’aménagement d’une maison sise rue Jean-Jacques-Rousseau. Celleci fut inaugurée le 3 février 1887 ; (l'immeuble de la rue du Château-d'Eau ne fut inauguré que le 22 mai 1892). |
L'exemple de Paris fut suivi en 1888 à Marseille, en 188y à Toulon,en 1890 à Toulouse et à Bordeaux, en 1891 à Béziers, Montpellier, Tours, Le Puy, Cholet, Lyon: en 1892 à Cognac, Saint-Nazaire, Villeneuve-sur-Lot, Angers, Boulogne-sur-mer, Clermont-Ferrand, Alger.
Lorsqu’en 1892 la Bourse de la rue du Châteaud'Eau fut remise aux syndicats parisiens, le président du conseil municipal, M. Sauton, déclare qu’elle serait Q un instrument de pacification sociale (1) ».
Inversement, lorsqu’en 1893 le président du conseil des ministres, M. Charles Dupuy, fit fermer la Bourse du Travail, M. Jules Guesde écrivit dans le journal Le Matin « M. Dupuy, en encombrant de sa police et de ses troupes à cheval l'impasse syndicale et corporative dans laquelle menaçaient de s’égarer un trop grand nombre de travailleurs, a rejeté dans le mouvement politique, c’est-à-dire dans la vraie voie socialiste, le parti ouvrier tout entier, désormais
1. Cité par M. Zévaës in le Syndicalisme contemporain, p. 122.
convaincu qu'en dehors du gouvernement conquis par la classe ouvrière, il n’y a pas de salut (1) ».
M. Sauton et M. Guesde se trompaient également. Etilr’était pourtant pas besoin d’une divination bien particulière pour pressentir, dès cette époque, que les Bourses du Travail seraient pour les syndicats, d’une part, de puissants instruments de lutte révolutionnaire ; d’autre part, des écoles d'indépendance à l'égard des partis socialistes fondés pour ia conquête du pouvoir politique.
En effet, associer entre eux tous les syndicats d’une même région, à quelque profession qu'ils ressortissent, n’est-ce pas attirerinvinciblement leur attention sur les revendications d'ordre général qui peuvent être communes à tous les salariés, c’est-à-dire sur la « lutte des classes » aperçue dans son ensemble? Et, une fois ces syndicats associés, leur dispenser généreusement les moyens matériels d'action, n'est-ce pas favoriser la vitalité des petits syndicats, à maigres effectifs, à caisses pauvres, ne groupant que les minorités énergiques,et partant décidésaux luttes extrêmes où ils n’ont pas gros bagage à risquer ? On a souvent remarqué que les unions locales de syndicats de tous métiers, et l’assistance des pouvoirs publics aux syndicats pauvres, sont à peu près inconnues en Angle-
1. Cité par M. Léon de Seilhac in les Congrès ouvriers en France, 2° série(1893-1906). Lecoffre éd. Paris, 1908.
Le LAC dot CR AR Es D a 0e. Lu PE D 7 ne, LV PERS A TE nm À ft De) Ce lee LR TT à 7 Ne RL Eu LEE Fete RE À in | Fr tre Ve ju x tes n
terre, aux États-Unis, en Allemagne, où le mouve-
ment fédératif tend exclusivement à fédérer entre eux les syndicats de même profession, ce qui limite leur horizon à une action corporative, et où ces syndicats,
riches, et ne se maintenant que par leur propre richesse, sont enclins à la modération et à l’oppor-
tunisme. Mais qu’un syndicat de tailleurs de pierre, un syndicat de typographes, s'unissent avec un syndicat de boulangers et un syndicat de charrons, il est bien naturel que leur union les amène à envisager non seulement leurs intérêts professionnels respectifs, mais ce qui fait le fond commun de leurs diverses luttes corporatives, l'hostilité révolutionnaire contre le système capitaliste. Ils auront beau s’attacher à des tentatives d'utilité immédiate, telles que le placement gratuit ou l’organisalion du « viatique » pour les ouvriers ambulants —- et les Bourses du Travail françaises ont accompli à cet égard une œuvre considérable (1) — le souffle profond qui les animera, même là, ce sera celui de la guerre sociale. Et lies Bourses du Travail feront figure, sur tout le territoire, de véritables places fortes de l’armée révolutionnaire (2).
1. Voyez Paul Delesalle, les Bourses du Travail, un vol. de la Bibliothèque du mouvement prolétarien. Marcel Rivière, éd., Paris, 1910.
2. Cf. les analyses concordantes de deux écrivains qui professent des opinions sociales pourtant bien opposées : Léon de Seilhac. loc. cit., p. 1 à 6. — Paul Louis, Histoire du mouvement syndical en France (1789-1906), p. 207 à 211 (Alcan éd., Paris, 19097).
D'autre part, du moment qu’on unit tous les syndicats d’une même région, on les amène à faire abstraction, dans leur conception révolutionnaire, des diverses étiquettes dont se parent les partis politiques. :
Il ne faut plus que rien vienne empêcher un syndicatblanquiste et un syndicat allemaniste de faire cause commune ; il ne faut plus que les anarchistes euxmêmes trouvent dans le nouvel organisme rien qui leur ferme l'accès de l’action syndicale. Et ainsi, prenant le contrepied de la méthode suivie par {a Fédération nationale des syndicats, les dirigeants des Bourses du Travail se donnèrent pour tâche de reprendre à pied d'œuvre la tentative d'union de tous les syndicats ouvriers en dehors des tutelles politiques ; non plus, cette fois, dans un esprit de modération réformisle, mais dans un esprit ardemment révolutionnaire.
Le procédé consista à provoquer une fédération nationale des Bourses du Travail.
Les promoteurs de la fédération se trouvèrent être les dirigeants allemanistes de la Bourse du Travail de Paris. Ils espéraient disloquer bientôt, par la concurrence, la Fédération nationale des syndicats affiliée au parti guesdiste.
Au mois de février 1892, une dizaine de Bourses du Travail (sur 14 qui existaient alors) envoyèrent des délégués se réunir en congrès à Saint-Étienne.
L'organisation d’une union permanente,avec comité fédéral et secrétariat, fut décidée.
Et c’est alors que parurent deux hommes, dont le rôle fut d’une importance capitale : Fernand Pelloutier, et M. Aristide Briand. |
Fernand Pelloutier (1) était issu d’une vieille famille de protestants vaudois, fixée à Nantes depuis le xvine siècle. 11 naquit à Paris en 1863. Il avait, dans un corps que ravageait la maladie (il mourut à trente-quatre ans d’une tuberculose particulièrement atroce)une âme ardente et généreuse, une intelligence lucide, une volonté tenace. Les hommes qui l’ont connu ont gardé de lui un souvenir profond.
Élevé au petit séminaire de Guérande,puis au collège de Saint-Nazaire, il se lia tout jeune avec M. Aristide Briand, Tous deux firent ensemble,dans la Loire-[nférieure, leurs premières armes de politique et de journalisme : en 1885, campagne pour la liste républicaine aux élections législatives ; puis collaboration au journal {a Démocratie de l'Ouest ;
1. Voyez Victor Dave: préface à l'Histoire des Bourses du Travail.Paris,Schleicher,éd.,1902.— Fernand Pelloutier in Portraits d'hier,1% oct. 1909 — Briat, Fernand Pelloutier in le Mouvement socialiste, 1® avril 1907.
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en 1889, candidature législative, à Saint-Nazaire, de M. Briand comme radical revisionniste.
En 1891, M. Briand quitta le barreau de Saint- Nazaire. Fernand Pelloutier fonda dans cette ville une section qu Parti ouvrier français (guesdiste). Il devint alors l’âme du mouvement socialiste dans la Loire-Inférieure, mais abandonna vite la formule guesdiste.En septembre 1842,quelques mois après la fondation d’une Bourse du Travail à Saint-Nazaire, il se fit déléguer par elle à un congrès régional de l’ouest de la Fédération des travailleurs socialistes, siégeant à Tours.
Etily lança l’idée de la « grève générale révolutionnaire ».
Certes Pelloutier et M. Briand ne furent pas les inventeurs de la théorie d'après laquelle la « révolution sociale » se fera non {par la conquête des pouvoirs publiics,mais sous forme d’une immense grève, d'une grève universelle, qui frappera au cœur, d’un seul coup, l’organisation capitaliste.
En 1888, il en avait été question au congrès guesdiste tenu par la Fédération nationale des syndicats au Bordeaux-Bouscat. Mais l'idée ayant déplu aux!chefs politiques du Parti ouvrier français, qui la jugeaient ruineuse pour la «conquête des pouvoirs publies », les chefs ouvriers s'étaient docilement inclinés.
Les allemanistes parisiens venaient de la reprendre
à leur congrès régional.
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Pelloutier la présenta aux broussistes de l’ouest, et l’on sait que les broussistes,au point de vue de la modération et de l’opportunisme, étaient à la droite des troupes socialistes.
Déjà, en cette circonstance, il témoigna de son esprit réalisateur et de son goût de l’organisation méthodique. Dans son rapport (1), il proposait d'organiser à l'avance des sociétés coopératives de consommation qui seraient chargées, le grand moment
venu, de créer, pour nourrir les grévistes, un service d’approvisionnements de réserve, « établi sur le modèle des services d’intendance » (2).
Quelques jours plus tard, au début d'octobre 1892, le Congrès national allemaniste de Saint-Quentin acclamait la grève générale révolutionnaire.
Enfin, et ce fut la grosse partie à jouer, on réussit à faire inscrire la question à l’ordre du jour du Congrès de la Fédération nationale des syndicats, siégeant à Marseille, du 19 au 22 septembre 1892.
De tous les milieux, le milieu des syndicats guesdistes était le plus réfractaire à la grève générale révolutionnaire. Il ne fallait pas moins, pour le convaincre, qu’un protagoniste armé d’autant de talent que de conviction. Pelloutier, qui ne pouvait pas être partout, n’alla pas à Marseille. D'ailleurs, récent
1. Publié en 1893, par l’Avenir social de Dijon. 2. V. Hevri Girard et Fernand Pelloutier. Qu'est-ce que la grève générale? Brochure de la librairie socialiste, s. d.
transfuge du guesdisme, il y eût été mal à l'aise. Mais, absent de corps, sa pensée y fut présente, et représentée avec un des plus merveilleux talents de
politique et d’éloquence qui aient jamais brillé dans
le socialisme. La Bourse du Travail de Saint-Nazaire et le syndicat des métallurgistes de Trignac avaient délégué au Congrès de Marseille M. Aristide Briand.
Ce qui devait arriver arriva. M. Briand réussit à se faire nommer rapporteur de la question de la grève générale. Il fit un rapport favorable, dont il développa les conclusions avec l'habileté qu’on lui sait. Et son rapport fut adopté par le Congrès (1).
Les chefs politiques du guesdisme en furent interloqués. Le Congrès du Parti ouvrier français, qui se réunit à Marseille immédiatement après le Congrès syndical, vota l’ordre du jour pur et simple.
Ils se reprirent bientôt, décidèrent d'engager à fond la bataille contre la grève générale, connurent une défaite retentissante, et du même coup ils perdirent leur influence pratique sur le mouvement syndical et provoquèrent la concentration de tous les syndicats
1. V. V° Congrès national des syndicats, compte rendu recueilli dans les archives de la Bourse du Travail de Marseille, Paris; Marcel Rivière, édit. 1909.
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révolutionpaires sur le terrain d’une action purement ‘syndicale, indépendante des partis politiques.
Le Congrès syndicai de Marseille avait décidé que le Congrès suivant serait tenu à Marseille en 1894, et chargé les syndicats nantais de l'organiser.
Par une précaution nouvelle, le Congrès politique du Parti ouvrier français, également convoqué à Nantes, devait être tenu quelques jours avant lé Congrès syndical. Effectivement, il siégea du 14 au 16 septembre 1894, et à l'unanimité (1) répudia l’idée de la grève générale : & instrument inégal et partiel de défense dans la présente société, à pins forte raison, la grève ne saurait-elle être, même généralisée, l'outil de l’affranchissement ouvrier. Préparerla grève générale, ce serait conduire le prolétariat dans une impasse, le diviser contre lui-même en grévistes et non-grevistes, ce serait immobiiiser, dans la lutte pour la libération commune, les travailleurs des campagnes et organiser nous-mêmes notre défaite. C’est sur le terrain politique que le prolétaire est l'égal du capitaliste, supérieur même au capitaliste, puisque les prolétaires sont le nombre; ce n’est que par l’action politique, par la conquête du pouvoir politique, que les travailleurs organisés pourront s'émanciper ».
Il s'agissait bien de dicter au Congrès syndical la
1, M. Jaurès était à ce congrès. V. Zévaès, loc. cit., p. 114.
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rétractation du vote de Marseille. Mais, depuis deux ans, les partisans de la grève générale n'avaient rien négligé pour triompher.
Leur triomphe était assuré dès le moment que le Congrès de Nantes serait ouvert non seulement aux syndicats guesdistes, mais à tous les autres. Les syndicats allemanistes étaient tout acquis à la grève générale. Au Congrès régional parisien de mai 1894, les allemanistes avaient déclaré que « le triomphe des revendications ouvrières n’est possible que dans l’action insurrectionnelle des travailleurs du monde entier, soutenant et fomentant une grève générale, entraînant toutes les volontés vers le même but ». A leur Congrès national de Dijon (14-22 juillet), ils avaient invité le futur Congrès de Nantes à organiser pour 1895 un Congrès international ayant pour objet unique l'étude de la grève générale, se réservant en cas de refus de convoquer eux-mêmes le dit Congrès (1). Quant à la Fédération des Bourses du Travail, centre du mouvement le plus ardent pour la grève générale, elle s'était, depuis son Congrès de Saint-Étienne, fortifiée en nombre et en organisation. Des Bourses avaient été créées à Narbonne, Nice, Angoulême, Dijon, Besançon, Rennes, Nantes, Saumur, Perpignan, Boulogne-sur-Seine, Chaumont et
Voir Léon Blum. loc cit., t. Il, pages 143 et suiv, — Allemane, loc cit., p. bo,
Clichy, Deux Congrès avaient eu lieu : à Toulouse, du 12 au 15 février 1893, et à Lyon, du 25 au 23 juin 1893 ; ce dernier réunissait les délégués de toutes les
Bourses ; au vote sur la grève générale, il y eut 24 voix
pour, 2 contre et 5 abstentions.
Le Congrès syndical de Nantes resterait-il un congrès fermé où seuls auraient accès les syndicats affliés à la Fédération nationale des Syndicats ? Seraitil au contraire ouvert à tous les syndicats sans restriction ? Naturellement, les chefs guesdistes luttaient énergiquement pour faire prévaloir la première solution. Mais les syndicats nantais étaient favorables à la seconde. Cette attitude hérétique se réclamait de la décision d’un Congrès général des syndicats qui avait été organisé à Paris en 1893 par la Fédération des Bourses du Travail. Là s'étaient rencontrés des délégués de toutes les organisations rivales qui, sous le coup de l'émotion provoquée dans tous les syndicats par la fermeture de la Bourse du Travail de Paris, avaient émis le vœu que la Fédération nationale des Syndicats etla Fédération des Bourses du Travail s'unissent de façon permanente et méthodique et que, pour commencer, toutes les Bourses du Travail, toutes les fédérations de métiers, tous les syndicats isolés fussent convoqués au Congrès de Nantes.
Après d’irritantes et multiples contestations entre le comité national de la Fédération et la commission
locale de Nantes (1), celle-ci finit par l'emporter. Le
17 septembre 189%, le congrès ouvrit sa session :
43 délégués représentaient 21 Bourses du Travail, 30 fédérations de métiers et 204 syndicats isolés. |
Parmi les délégués, Fernand Pelloutier et M.Aristide Briand, qui allaient conduire à la victoire les partisans de la grève générale. M. Raymond Lavigne dirigeait les vieilles troupes guesdistes.
Le débat et le vote sur la grève générale occupèrent toutes les séances des 18, 19 et 20 septembre (2).
M. Aristide Briand commença par rappeler que la grève générale avait été adoptée à Marseille et que les syndicats n’avaientpasà se déjuger,à moins qu’on ne leur apportât des arguments nouveaux. Recherchant quels pouvaient être ces arguments, il réfuta d’abord celui tiré du caractère romantique de la grève générale, en invoquant la nécessité des grandes idées généreuses et des drapeaux déployés pour rallier les ouvriers en leur mettant au cœur lenthousiasme et la foi dans la victoire. Passant ensuite à l’impossi= bilité matérielle qu’on alléguait, il prit textes des récentes grandes grèves de Belgique pour montrer que tout dépendait d’une préparation soignense et
1. Voir Léon de Seilhac, les Congrès ouvriers, 1"° série, p. 260 à 263; 2° série, p. 27 à 29.
2. Voir Compte rendu des travaux du congrès tenu à Nantes, Nantes, impr. G. Schwob, 1894.
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d'une organisation méthodique et résolue {1). Élevant ensuite le débat jusqu'à ces considérations morales qui,lorsqu’elles sontéloquemment exposées, plaisent tant aux ouvriers français, il montra le principe de la grève générale détruisant l’égoïsme des ouvriers, les accoutumant au dévouement mutuel, et leur apprenant à considérer la grève, non plus comme une lutte d'intérêts contre le patron, mais comme une arme sociale. Après quoi, fort habilement, il indiqua qu’il ne s'agissait dans sa pensée ni de renoncer à toute action politique et électorale, ni de décréter la grève générale à jour fixe, mais d'ajouter à l'arme du suffrage universel une arme de plus, et de s’accorder sur une formule commune sans en exiger l'application immédiate.
M. Lavigne apporta les arguments des guesdistes contre la grève générale : elle ne peut réussir que si tous les ouvriers sont syndiqués, et en même temps elle est un épouvantail qui écartera des syndicats la majorité des ouvriers : elle soulèvera contre le prolétariat industriel le prolétariat paysan,«les fourches et les faux », et fera ainsi Le jeu de la bourgeoisie.
M. Briand répliqua. Il enleva le vote. A l'appel
1. En 1893, un grand nombre d'ouvriers belges se mirent en grève pour obtenir le suffrage universel. Le résultat fut le vote d’une loi instituant le suffrage universel, mais avec vote plural pour certaines catégories d’électeurs (V. Étienne Buisson, La
Grève générale. Paris, Société nouvelle de librairie, 1905).
- a anarchistes d’un délégué de la majorité, voulurent que les représentants de la Fédération
nationale des syndicats quittassent en masse le congrès. Mal leur en prit. Ils ne se trouvèrent que 16 à partir. Tous les autres restèrent. La Fédération des syndicats était disloquée ; ses éléments les plus forts et les plus actifs répudiaient la tutelle du Parti ouvrier français et faisaient cause commune avec tous ceux, socialistes ou anarchistes, qui aspiraient à l’indépendance du syndicalisme et à l’aflirmation de sa valeur révolutionnaire spécifique.
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